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Hantavirus : la gestion de la crise nécessite une coordination internationale

 

Christian Lehmann est médecin et écrivain. Pour «Libération», il tient la chronique d’une société touchée par les crises sanitaires et du service public. Il revient aujourd’hui sur les craintes suscitées par l’apparition de ce virus.

Journal d'épidémie, par Christian Lehmann
DOSSIER
Des dizaines de personnes, ayant été en contact avec le premier patient, se sont dispersées dans le monde entier et ont été en contact avec des milliers de personnes.
Des dizaines de personnes, ayant été en contact avec le premier patient, se sont dispersées dans le monde entier et ont été en contact avec des milliers de personnes. (Misper Apawu/AP)
Publié le 08/05/2026 à 17h53

 

 

Les regards se détournent des navires bloqués dans le détroit d’Ormuz pour se porter sur un bateau de croisière au large des Canaries. Comme la majorité des médecins en France, je n’ai jamais été confronté à l’hantavirus. Mais les études publiées sur les rares clusters et les informations qui filtrent chaque jour sur l’évolution de la crise permettent de partager quelques données.

Les hantavirus ne sont connus que depuis les années 90, la maladie chez l’humain est habituellement déclenchée par l’inhalation de poussières contaminées par les excréments de rongeurs porteurs du virus. Parmi les différentes souches, une seule, la souche «des Andes», a montré qu’elle pouvait aussi se déplacer d’un humain à l’autre et c’est malheureusement celle qui est en cause aujourd’hui.

Première contamination interhumaine en Argentine en 2018

 

Elle a été étudiée lors de quelques rares clusters, qui renseignent sur le niveau de dangerosité : transmission d’un père à ses deux fils ayant partagé le même lit, quatre cas dans une famille vivant dans une maison infestée de rongeurs, quatre colocataires atteints et une transmission entre deux hommes qui ont voyagé ensemble dans un bus et un taxi. Lors d’un début d’épidémie, plusieurs médecins furent contaminés dont l’un après avoir été, sans porter de gants, en contact avec le sang d’un de ses collègues pendant une ponction artérielle.

La première contamination interhumaine documentée a eu lieu en Argentine en 2018 : 34 contaminations dont 11 morts lors d’une fête d’anniversaire. Le nombre de cas est globalement faible mais certains éléments ressortent de ces études : le risque de contamination dépend de la proximité entre les humains. Les contacts rapprochés et prolongés, comme les contacts sexuels ou dormir dans le même lit, augmentent le risque, mais il est possible d’être contaminé en voyageant dans le même transport en commun, ce qui plaide, comme pour le Covid, pour une transmission aérienne, soit par gouttelettes (une personne qui tousse ou éternue sur une autre), soit par aérosolisation (une personne qui respire dans une pièce mal aérée, et, peu à peu, crée un «nuage» de particules infectantes). C’était le cas pour le Covid, mais de très nombreux infectiologues et hygiénistes, jusqu’à l’OMS, le nièrent très longtemps.

Les mesures de protection n’ont pas été rapidement mises en place

 

De ce que l’on sait, le R0, c’est-à-dire le nombre de personnes qu’infecte chaque personne contaminée, est de 2, mais lorsque l’infection est connue, si on prend de vraies mesures de précaution, dont l’aération et le port de masques, le R0 tombe en dessous de 1 (ce qui signifie que l’épidémie s’arrête puisque chaque personne infectée n’infecte pas une autre personne).

Sur le MV Hondius, on comprend que les mesures de protection n’ont pas été rapidement mises en place, et apparemment elles l’ont été de manière inadaptée. Il a fallu plusieurs jours pour que soit révélée la cause infectieuse de la mort du premier patient, lorsque sa femme, hospitalisée dans les suites, a été testée positive à l’hantavirus. Sur le navire, les passagers ont été relativement isolés… mais ont continué à manger ensemble, les assiettes ayant été placées.. en quinconce, ce qui est à peu près aussi efficace que les plaques de plexiglass à mi-hauteur qu’on a vu fleurir en 2020. Et quid de l’équipage?.. Mais surtout, on a appris depuis que près d’une vingtaine de personnes ont quitté le bateau à une escale, le lendemain de la mort du premier patient.

Or, les études montrent que le délai d’incubation de la souche des Andes peut atteindre six semaines, soit 45 jours. Et que, apparemment, une personne atteinte devient contagieuse à la phase prodromale, c’est-à-dire lorsqu’elle commence à développer les premiers symptômes de ce qui peut s’aggraver en détresse respiratoire majeure. Autrement dit, quand la personne atteinte commence à présenter une fièvre minime, un rhume, ce qui ressemble au début de n’importe quelle infection ORL virale banale, elle présente un risque de contaminer ceux avec qui elle rentre en contact.

Pas de traitement connu ni de vaccin

Parmi les personnes actuellement hospitalisées, on surveillait une hôtesse de l’air de la compagnie KLM qui avait été brièvement en contact avec la femme du patient décédé, avant que celle-ci ne soit évacuée de l’avion par mesure de sécurité. L’hôtesse a développé des signes ORL dans les jours qui ont suivi, elle a été isolée, testée et s’est révélée… négative, ce qui est un soulagement mais ne met pas un terme à la surveillance car le délai d’incubation étant de 45 jours, elle peut encore développer une maladie à hantavirus et devenir infectante. On se retrouve donc dans une situation où des dizaines de personnes, ayant été en contact avec le premier patient, se sont dispersées dans le monde entier et ont été en contact avec des milliers de personnes.

L’OMS appelle à une coopération internationale renforcée et tente de rassurer en affirmant que nous ne nous trouvons pas devant un risque pandémique. Mais, tout dépend de la manière dont sera géré ce début de crise. Isoler pendant six semaines tous les contacts présents sur le bateaunécessite une vraie coordination, un accompagnement social et un soutien psychologique et pose des problèmes financiers puisqu’une personne saine isolée ne bénéficie pas d’arrêt de travail (dans certains pays et pour certaines populations, cela les met en danger).

Il n’existe pas de traitement connu contre l’hantavirus, en dehors de la prise en charge, en réanimation, de la détresse respiratoire. Il n’existe pas de vaccin. La mortalité est élevée, autour de 40%, semble-t-il dans les études antérieures et nous ne connaissons pas, pour l’instant, la virulence de la souche en cause actuellement. Au fil des jours, nous en saurons plus. Si des personnes présentes sur le bateau ayant débarqué le lendemain de la mort du premier patient déclenchent des symptômes sans avoir été réellement en isolation dans les jours précédents, nous pourrons hélas rebaptiser cette chronique : Journal de pandémie(s).