« Quand on ne laisse pas tomber ces personnes, certaines peuvent tenir dehors » : avec une équipe qui accompagne les détenus psy à leur sortie de prison à Nantes
Par Camille Stromboni (Nantes, Saint-Herblain [Loire-Atlantique], envoyée spéciale)
Juliette Paquereau, assistance sociale, et Caroline de Charette, psychiatre, avec un ancien détenu accompagné par l’équipe mobile transitionnelle du CHU, à Nantes, le 19 décembre 2025. JÉRÉMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »
Toutes les semaines, le même jour, à la même heure, au même endroit. C’est ainsi que l’équipe mobile transitionnelle (Emot) qui accompagne, à Nantes et dans ses environs, des détenus souffrant de troubles psychiatriques à la sortie de prison, a réussi à installer une relation avec Mohamed. Après quatre années de détention, le quadragénaire, qui n’a pas donné son nom, s’est retrouvé dehors, en août. Sans rien, à part ce suivi.
« Tout seul, j’aurais pas pu supporter la rue, avec la maladie, les douleurs… Je serais retourné en prison, confie-t-il, avant de se reprendre. Je préfère mourir que de retourner là-bas. » Séparé de son ex-conjointe, sans logement, sans ses papiers d’identité qu’il a perdus, l’homme, que l’Emot est venue voir ce lundi 15 décembre, à l’endroit habituel – un banc –, évoque avec pudeur sa maladie. « J’ai jamais demandé à savoir ce que j’ai », ajoute-t-il, tout en précisant être suivi depuis ses 15 ans, et avoir un gros problème avec l’alcool.

L’équipe mobile transitionnelle échange avec un ancien détenu, et peut l’aider dans des démarches administratives. A Nantes, le 19 décembre 2025. JÉRÉMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »
Echanges sur son moral, ses démarches administratives, les structures associatives qu’il fréquente, ou encore son prochain rendez-vous « addicto » à ne pas oublier… : les trois membres de l’Emot – Caroline de Charette, psychiatre, Juliette Paquereau, assistante sociale, et Aïcha Youb, infirmière – font le tour des sujets qui ponctuent son quotidien d’errance.
L’homme a un trouble grave de la personnalité, des addictions importantes, et multiplie les passages à l’acte suicidaires, détaille, en aparté, la psychiatre. Et sa situation n’a rien de vraiment inédit. Mohamed est l’un des 30 patients qu’accompagne actuellement l’équipe de soignants et de travailleurs sociaux, durant les six mois suivant leur sortie de prison. Un dispositif rare, expérimenté par le CHU de Nantes depuis octobre 2024, sur le modèle de ceux qui fonctionnent déjà à Lille et à Toulouse.
Mohamed en parle spontanément. « La sortie de prison, elle me faisait peur. » Et d’ajouter à propos de ces soignants : « Je sais que ce n’est pas ma famille, oui, mais je sais, comme ça, que je suis noté sur l’agenda de quelqu’un. J’ai rendez-vous quelque part. » Mohamed dormait jusqu’ici en bas d’un bâtiment administratif. Un « abri » qu’il vient de perdre, un agent de sécurité y a été installé. Après plusieurs incidents, il n’est pas toujours le bienvenu dans les accueils de jour, de type associatif, qu’il a fréquentés ces dernières semaines.
La sortie de détention constitue un moment de fragilité extrême. C’est d’abord une période à fort risque de décès, par suicide ou overdose. En particulier les tout premiers jours après la libération : « C’est à ce moment-là que le suivi de l’équipe se fait le plus intense, reprend la docteure de Charette. On est présents devant les portes de la prison, on emmène le patient où il veut, chez un proche, dans une structure associative… Et après, on s’organise selon ses besoins. »
« On fait du lien social »
L’autre grand risque est le retour pur et simple en prison, ou le syndrome de la « porte tournante », comme disent les médecins. Au fil des échanges, il est clair que Mohamed est sur une ligne de crête. Il ne cache pas ses excès de colère et ses difficultés à les maîtriser. Quelques jours plus tôt, à la sortie d’une expertise psychiatrique qu’il a mal vécue, il raconte avoir « éclaté ». Au point d’être interpellé par des policiers. « J’étais au milieu de la route en colère… Je devais parler seul, les gens ont dû voir “un fou” », commente-t-il.
« C’est un des patients pour lesquels on craint qu’un maillon manque, quand on va se retirer », reconnaît Juliette Paquereau. Mais l’objectif du dispositif est de rester transitoire, et que Mohamed comme les autres personnes suivies soient pris en charge dans le système de soin de « droit commun ». « Ils ne doivent pas rester stigmatisés [comme détenus] éternellement », renchérit Aïcha Youb. Cette population continue de faire peur, même pour les collègues de psychiatrie.
« On fait beaucoup de lien social, plus que de la grande psychiatrie », ajoute la docteure de Charette, en expliquant que les patients suivis ont été repérés par les psychiatres en milieu carcéral, et qu’ils intègrent le dispositif sur la base du volontariat. Près de la moitié souffrent de maladies psychiatriques (schizophrénie, psychose paranoïaque, bipolarité…), un tiers de troubles graves de la personnalité (borderline, psychopathie…), 90 % d’entre eux ont une comorbidité addictologique (alcool, cannabis, cocaïne…). Autres chiffres révélateurs de leur situation sociale : 60 % sont sans domicile fixe, 20 % sans papiers.
Pour l’Emot, le deuxième rendez-vous honoré ce lundi montre bien toute la difficulté de ces prises en charge. L’homme d’une quarantaine d’années que les soignantes passent chercher en voiture au domicile de sa mère, pour l’emmener au centre d’addictologie, n’arrive pas vraiment à « redescendre ». Accro aux médicaments, il a encore plus perdu le « contrôle » depuis sa sortie, reconnaît-il.
« “Gros” premier pas »
Durant le trajet, ses mots sont rares. « Il ne se souvient pas de ce rendez-vous, il ne peut pas y être, et encore moins y être à l’heure, c’est juste impossible pour lui », rapporte la docteure de Charette, qui l’accompagne jusqu’à la salle d’attente de sa collègue addictologue. L’homme n’en reste pas moins perdu. « C’était un médecin pour quoi ? », glisse-t-il à la sortie. « C’est un premier pas pour vous, insiste l’assistante sociale. Et même un “gros” premier pas, vous n’aviez jamais consulté à l’extérieur [de la prison], avant. »

Aïcha Youb, infirmière, Caroline de Charette, psychiatre, et Juliette Paquereau, assistante sociale de l’Emot du CHU, à Nantes, le 19 décembre 2025. JÉRÉMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »
Les rendez-vous ratés sont réguliers. C’est le cas, ce matin de décembre, pour un homme que l’équipe a cherché en bas de la barre d’immeubles du Sillon de Bretagne, à Saint-Herblain, commune limitrophe de Nantes, où la rencontre devait avoir lieu. Puis au centre commercial, au centre social, sur le parking, à l’arrêt de tram… En vain. « Cela m’inquiète, on doit l’emmener faire des prises de sang, après une opération », partage la médecin. Le patient, qui a déjà tenté à de nombreuses reprises de se suicider, présente de graves troubles de la personnalité, et n’a jamais voulu donner son adresse exacte. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’elle apprendra qu’il avait finalement été réincarcéré.
L’équipe se rejoint sur un constat : elle ne fait pas de « miracles ». « Ce n’est pas notre dispositif qui peut régler tous les problèmes de tels parcours de vie », souligne Caroline de Charette. Les premiers chiffres de bilan de l’Emot disent toute la complexité des sorties de détention : en quatorze mois de fonctionnement, sur les 50 patients suivis (dont 12 % de femmes), un décès par overdose est recensé, six patients ont été réincarcérés, dix perdus de vue. « Mais ça fonctionne,défend aussi la médecin. On voit que quand on ne laisse pas tomber ces personnes, certaines peuvent tenir dehors. » Elle ajoute que des patients qui retournent en détention reprennent contact pour être, de nouveau, suivis par l’Emot quand ils sortiront. Un signe positif pour l’équipe.