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Comment parler d’une même voix de l’université dans un contexte budgétaire extrêmement tendu et à sept mois de l’élection présidentielle ? Plus de 500 chercheurs et enseignants-chercheurs ont relevé le défi, jeudi 3 et vendredi 4 septembre, en participant aux « Assises pour l’université et pour la recherche », à l’initiative d’une trentaine de sociétés savantes et sous l’impulsion du réseau de réflexion Agora sciences université recherche (ASUR).
Les travaux doivent se poursuivre lors d’assises locales, avec l’objectif d’aboutir à la publication d’un livre blanc, fin octobre, pour interpeller les candidats à l’élection présidentielle.
Pour le professeur de physique à l’université Paris-Cité, Bruno Andreotti, coorganisateur de l’événement, il est salvateur de rouvrir « un espace de dialogue qui n’existe plus depuis des années », afin de refaire « communauté » et d’établir des propositions pour une refondation de l’université sur la base d’un constat partagé.
« L’avenir de l’université ne peut se penser sur son seul périmètre : plus d’un étudiant sur quatre est désormais inscrit dans un établissement privé », a souligné le chercheur associé au groupe genevois d’analyse des politiques éducatives, Mathis d’Aquino, qui veut faire de ce secteur « un objet de délibération ». Selon lui, ce transfert n’est pas le fruit d’un retrait de l’Etat, bien au contraire : c’est l’action publique qui a rendu possible l’essor inédit du secteur privé depuis la loi « avenir professionnel » de 2018.
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Le secteur privé « est nourri par l’argent public » alors même que règne le plus grand flou sur la nature des formations dispensées, poursuit Mathis d’Aquino, qui alerte sur « l’invisibilité statistique » d’une large catégorie dénommée « autres formations » dans les données ministérielles, car elles sont hors du champ des universités. « Cela représente plusieurs centaines de milliers d’étudiants depuis les années 2000 dont le ministère de l’enseignement supérieur ne connaît ni la nature des formations suivies ni les établissements qui les accueillent », s’émeut-il.
« Démarcation public-privé »
En ouvrant les rapports d’activité de chaque structure privée identifiée, le chercheur a fait les comptes : en 2026, 525 000 étudiants sont inscrits dans des structures à but lucratif, soit 17,5 % des 3 millions d’étudiants. Les trois quarts d’entre eux ont intégré une école adossée à un fonds d’investissement international. Toujours selon ses calculs, entre 2017 et 2022, la politique publique de l’apprentissage a généré 60 milliards d’euros, touchés par ces formations privées, « soit le double du budget du CNRS sur la même période », précise M. d’Aquino.
Ces nouveaux acteurs de la formation entretiennent, selon lui, « une grande confusion, qui brouille les capacités à se repérer dans l’espace de l’enseignement supérieur ». Selon une enquête menée par le chercheur auprès de 3 500 lycéens entre 2023 et 2026, 92 % d’entre eux ne voient pas la différence entre un « bachelor » et un diplôme national de licence et 95 % n’en voient pas non plus entre un « mastère » et un diplôme national de master.
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Le chercheur en science politique propose une « redémarcation » entre privé et public, en interdisant au premier de se qualifier comme relevant de l’enseignement supérieur. « On pourrait imaginer, pour l’enseignement privé, la dénomination d’“enseignement tertiaire” ou d’“enseignement post-bac” », suggère Mathis d’Aquino.
« Pourquoi les attaques contre l’université se produisent-elles un peu partout dans le monde, y compris dans les régimes libéraux comme la France sous Emmanuel Marcron ?, a interrogé, de son côté, le sociologue, marqué à gauche, Eric Fassin, professeur de science politique à l’Université Paris-VIII Vincennes - Saint-Denis. Nous avons intérêt à penser ensemble néolibéralisme et néofascisme, car l’union des droites en cours en France est la clé politique de ce qui nous arrive. »
« Logique néolibérale »
Lorsque le ministre de l’enseignement supérieur, Philippe Baptiste, s’est prononcé pour l’interdiction d’un colloque sur l’histoire de la Palestine au Collège de France en novembre 2025, « il l’a fait au nom de la “liberté académique” », a rappelé le sociologue. Sauf que « le fait d’annuler un événement qui était ciblé par des attaques, c’est prendre le parti des censeurs, et l’intervention d’un ministre dans la vie universitaire est contraire à l’indépendance des universitaires », a estimé Eric Fassin.
La « logique néolibérale » se lit aussi, selon lui, à travers les velléités d’imposer une hausse des frais d’inscription. En 2019, le plan Bienvenue en France a autorisé les universités à multiplier par seize les frais d’inscription pour les étudiants extracommunautaires, au motif que « les parents n’ont pas payé d’impôts en France », relève le sociologue. « Autrement dit, ce n’est pas la nation qui paye l’enseignement supérieur, mais ce sont les familles. » Et d’ironiser : « Il est donc normal que ce soit aussi le cas pour les Européens, et en particulier pour les Français, sinon, ça ne serait pas équitable. »
Pour le professeur, il est temps de « se poser la question de pourquoi les enseignants-chercheurs continuent et essayent de répondre aux attentes [des institutions], dans une soumission à la logique néolibérale ».
« Indépendance, collégialité et critique » : la politologue Béatrice Hibou, attachée au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), s’est prononcée, quant à elle, pour que la liberté académique soit ancrée autour de ces trois principes fondamentaux. « Les institutions ne sont pas capables de prendre en compte les résultats de la recherche sur l’environnement, sur l’islam, sur l’immigration… Mais nous devons poursuivre et renvoyer le “wokisme” aux politiques, a-t-elle affirmé. Oui, les scientifiques sont des éveilleurs, et l’un des “wokistes” fondateurs a été Emmanuel Kant. Alors nous devons poser la question aux politiques : “Voulez-vous éteindre les Lumières ?” »