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La cocaïne détrône le cannabis sur le marché de la drogue pour la première fois en France

Avec 3,1 milliards d’euros contre 2,7 milliards pour le cannabis, la cocaïne s’impose dans le pays comme le premier marché de produits stupéfiants selon une étude publiée, lundi 8 décembre, par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives.

Par Thomas Saintourens

 

L’équation, singulière, a pour objectif de capturer, dans une formule mathématique, les richesses des trafics de stupéfiants. Soit une ligne de calcul où l’on cherche la valeur de « D ». « D », comme les dépenses des usagers pour leur consommation de drogues illicites sur une année, en considérant comme variables le prix, la quantité, le nombre d’usagers, ou encore la fréquence de consommation.

L’étude intitulée « Taille des marchés des drogues illicites en France (2010-2023) », publiée ce lundi 8 décembre par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) donne à ce « D » une estimation s’élevant à 6,8 milliards d’euros. Un chiffre d’affaires du marché des drogues illicites ayant triplé depuis 2010.

A cette époque, le cannabis était le best-seller de l’offre des stupéfiants en France. Avec 3,1 milliards d’euros pour la cocaïne contre 2,7 milliards pour le cannabis, c’est la première fois que cette drogue s’impose en France comme le premier marché de produits stupéfiants.

 

 

Pour parvenir à ces résultats, et à ce renversement historique, les chercheurs de l’université de Lille Christian Ben Lakhdar et Sophie Massin se sont d’abord livrés à un curieux et méticuleux recensement. En suivant une logique bottom up, basée sur les remontées de terrain relatives à la demande de produits stupéfiants, ils ont agrégé les éléments des dernières études épidémiologiques en population générale pour reconstituer les dépenses des usagers. Les données sont présentées selon trois scénarios : estimation basse, centrale et haute – laquelle culmine à plus de 10 milliards d’euros.

 

Entre 2010 et 2023, selon le travail des économistes, le marché global des drogues a augmenté de 87,5 % en quantité (exprimée en tonnes) et de 189,3 % en chiffres d’affaires estimés. Ce n’est pas un marché monolithique que décrivent les experts, mais bien des segments aux dynamiques différentes, mettant néanmoins en lumière le boom des psychostimulants.

 

 

« La cocaïne continue son expansion en France de manière régulière depuis 2010, suggérant que la dynamisation de ce marché a été initiée avant 2010 », détaille le rapport. « De la même manière que pour les volumes estimés, ce marché a triplé en valeur (+ 244 %) entre 2010 et 2023 et se hisse désormais au premier rang des drogues illicites en termes de dépenses allouées par les consommateurs. »

« Plus purs et moins chers »

Christian Ben Lakdhar souligne qu’« on observe un retournement sur les psychostimulants, qui passent au-dessus d’un marché historiquement très ancré du cannabis, qui semble atteindre une forme de plateau ». Pour expliquer ce boom du marché de la cocaïne, le chercheur rappelle que « les narcotrafiquants se sont tournés vers l’Europe après la saturation du marché américain, et la demande a suivi, tirée par la qualité, les prix faibles, et une amélioration des méthodes de vente et du packaging ».

Les vagues de ce qui est surnommé le « tsunami blanc » ont pu déferler via les ports de la mer du Nord ou d’Espagne et transiter par les plus grands hubs logistiques ou les ports secondaires. Ainsi, la disponibilité de la cocaïne nourrit un marché qui ne craint guère la rupture de stock. Au contraire, comme le soulignent les services d’enquête spécialisés, cette drogue s’est fait sa place sur les menus des points de deal comme des canaux de vente numériques, avec des prix en baisse et une pureté inégalée.

« L’argent dépensé dans l’achat de drogues revient évidemment aux organisations du narcotrafic et renforce donc leur puissance financière, et par ricochet leur capacité à investir et à innover, donc à proposer des produits encore plus purs et moins chers à l’avenir, suggère Sophie Massin. Les perspectives de profit peuvent aussi attirer des nouveaux acteurs sur ces marchés et renforcer les rivalités et le niveau de violence sur ces marchés. »

 

 

Un rapport du service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), publié le 3 décembre, documente aussi comment « le nombre de mis en cause pour trafic de cocaïne ou d’ecstasy croît beaucoup plus fortement que celui pour trafic de cannabis ou d’héroïne ». Dans les chiffres, cela se traduit par une hausse moyenne de 4 % des mis en cause pour trafic de cannabis entre 2016 et 2024, contre une augmentation annuelle de 10 % pour l’ecstasy et de 14 % pour la cocaïne.

Les statistiques du ministère de l’intérieur donnent aussi des informations complémentaires sur la répartition des individus mis en cause pour trafic de cocaïne, selon les régions, avec un pic à plus de 300 mis en cause pour 100 000 habitants en Guyane, et une surreprésentation de ce type de délit dans « des départements franciliens comme Paris, la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne, ainsi que [ceux] du pourtour méditerranéen comme les Bouches-du-Rhône, le Vaucluse, le Var, les Alpes-Maritimes et les Pyrénées-Orientales. » Concernant l’âge médian des mis en cause pour consommation de cocaïne, il est de 31 ans, contre 24 ans pour le cannabis.

Explosion des drogues de synthèse

Les chercheurs lillois, de leur côté, démontrent que les volumes consommés de cannabis, s’ils ont augmenté de 77 % entre 2010 et 2023, se sont stabilisés entre 2017 et 2023, avec une croissance limitée à 3,4 % sur cette période. « Cette tendance récente s’expliquerait en partie par une nette diminution de la consommation de cannabis chez les jeunes », expose l’étude de M. Ben Lakhdar et de Mme Masson.

Au niveau du marché, il « semble se stabiliser après avoir connu de profonds bouleversements (passage de la résine à l’herbe, culture domestique, diversité des produits et des vecteurs de vente). Il suit en cela la demande, qui semble se concentrer sur des consommateurs réguliers et plus âgés que précédemment », précise encore l’étude.

Si le duo cannabis-cocaïne génère aujourd’hui à lui seul plus de 90 % du chiffre d’affaires des drogues illicites, les autres substances observées dans l’étude augmentent toutes depuis 2017, mais selon des dynamiques contrastées. L’héroïne, après un repli léger au début des années 2010 (– 13 % sur treize ans), a connu un regain depuis 2017. Le crack, étudié seulement depuis l’étude de 2017, connaît une croissance de son marché de + 44 %.

Mais ces résultats sont peu de chose au regard de l’explosion du chiffre d’affaires des produits stimulants de synthèse. Entre 2010 et 2023, le marché de l’ecstasy-MDMA a bondi de 637 %, et celui des amphétamines de 470 %. « Il est désormais certain que les psychostimulants, mis en perspective avec l’évolution de la cocaïne, sont les marchés des drogues illicites les plus dynamiques », affirment les chercheurs. « Avec des prix de vente au détail très attractifs, il est très probable que les dynamiques de marchés de l’ecstasy-MDMA et celui des amphétamines s’expliquent par la forte croissance de la production, notamment en Europe, s’accompagnant d’un marketing très agressif et par l’évolution des attentes des consommateurs vers des stimulants dans des contextes festifs, voire professionnels », précise le rapport publié ce lundi.

 

 

Les précautions méthodologiques employées par les auteurs, signifiant que l’aspect parcellaire des données à disposition ne peut apporter que des estimations larges, plaident aussi pour un approfondissement des recherches scientifiques sur les stupéfiants. « Il serait essentiel d’étendre la collecte systématique de données sur les prix réels, les modalités d’achat et les circuits d’approvisionnement pour affiner la valeur économique des différents segments du marché », alertent les auteurs de l’étude. Un moyen d’ainsi affiner l’équation et de fournir des données plus précises encore sur l’ampleur de la crise sanitaire révélée par l’ampleur de ce marché clandestin.