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MÉDIAS ENQUÊTE

3 000 euros pour une invitée, une chroniqueuse payée sans travailler... Le vrai coût du système Hanouna

Des documents exclusifs révélés par Mediapart montrent comment Cyril Hanouna a payé des invités pour les faire venir dans son émission, et dévoilent les émoluments considérables consentis à ses chroniqueurs, pour compenser les humiliations et brimades quotidiennes qu’il leur fait subir.

Yunnes Abzouz et David Perrotin

18 mars 2025

 

Aussi limpide que transparente, la métamorphose de Cyril Hanouna, bouffon inoffensif à ses débuts, devenu vecteur habile de la bollorisation des esprits, n’est plus un mystère. Au fil des années, les gags potaches et chansons parodiques ont laissé place aux propos complotistes, fake news et emportements xénophobes. « Tout ce qui est antiwoke, je le défendrai », martèle désormais le visage de « Touche pas à mon poste ».

Forcément, depuis que Cyril Hanouna affiche aussi clairement son allégeance au projet idéologique ultraconservateur de son ex-patron Vincent Bolloré, le monde du divertissement et de la culture, auparavant si pressé de faire sa promotion dans son émission, a pris ses distances. « Quand on faisait du divertissement, on n’avait aucun mal à faire venir les artistes et comédiens, c’était une super vitrine d’exposition pour leur film ou leur nouveau spectacle, raconte un salarié de H2O, la société qui produit « TPMP ». Mais quand on a basculé sur un mode plus idéologique, plus grand monde ne voulait venir. On a dû commencer à rémunérer les invités. »

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Le plateau de l'émission TPMP, à gauche et de dos, la chroniqueuse Kelly Vedovelli. © Capture d'écran / Mediapart

Des documents financiers internes à la société H2O, consultés par Mediapart, permettent de mesurer à quel point le virage éditorial de « TPMP » a coûté cher au talk-show anciennement diffusé sur C8 – depuis la fermeture de la chaîne le 28 février, il est désormais hébergé sur un canal internet, bien relayé par le groupe Canal+. Ces documents exclusifs montrent comment Hanouna a payé des invité·es pour les faire venir dans son émission, très loin des pratiques habituelles de la télévision, et les émoluments considérables qu’il accorde à ses chroniqueurs et chroniqueuses, pour compenser les humiliations et brimades quotidiennes qu’il leur fait subir. 

Obnubilé par ses audiences, Cyril Hanouna constate dès 2019 l’essoufflement du concept de base de son émission – parler des médias et des shows télé du moment – et décide d’en changer, au profit de thèmes d’actualité et de société. Moins de « Koh-Lanta » et plus de faits divers. À l’affût de la moindre polémique et biberonné à la culture du clash, Hanouna se met alors en tête de créer chaque soir, par tous les moyens, le buzz.

Pour cela, il demande à ses équipes d’inviter celles et ceux qui défraient la chronique : un père qui a perdu sa fille dans un dramatique accident de circulation, une star de téléréalité accusée de sorcellerie, ou encore la mère d’une ado rouée de coups par ses camarades de collège.

 

Parfois, certaines personnes approchées par les équipes de production de « TPMP » se montrent réticentes. Pour terminer de les convaincre, ou pour s’assurer de l’exclusivité, H2O sort le chéquier. Une ligne rouge éthique que les émissions traitant d’actualité s’abstiennent généralement de franchir. Il en va par exemple ainsi de Loana, ancienne star de téléréalité, que la société de Cyril Hanouna a payée, selon nos informations, 3 000 euros pour son passage dans l’émission du 5 février 2024. 

Au cours de l’émission, Loana avait raconté son viol et avait alors eu de grosses difficultés d’élocution, omettant des mots et utilisant certains verbes à l’infinitif. « Moi comme ça quand moi parler de ça », avait-elle déclaré, s’excusant même d’être « ridicule ». Elle avait alors attribué ses difficultés d’élocution à son traumatisme. Une séquence extrêmement gênante qui avait valu à l’émission une mise en demeure de l’Arcom. 

La recherche du buzz à tout prix

Le régulateur de l’audiovisuel reprochait à l’animateur et aux chroniqueurs d’avoir « continué à lui poser des questions, dont certaines étaient intrusives », malgré sa « situation manifeste de profonde détresse ». L’Arcom avait estimé que la séquence « était de nature à contrevenir au respect de la dignité de la personne humaine, exigence à laquelle le consentement de la personne ne permet pas de déroger »

Face à l’émoi provoqué par l’épisode, Cyril Hanouna s’était défendu le lendemain dans son émission : « Loana, c’est elle qui voulait venir témoigner car elle en a marre d’être dans l’anonymat. Sachez que ça lui fait du bien de venir ici, elle est vraiment contente de venir ici. » Il avait alors omis de préciser qu’elle était rémunérée. Contactée par Mediapart, Loana n’a pas répondu à nos sollicitations. 

Toujours dans l’intention de surfer sur le buzz du moment, « TPMP » a aussi invité le 7 février 2024 Claude Fournier, ancien producteur de Pierre Palmade, en échange d’une rémunération de 700 euros. Près d’un an après l’accident causé par le comédien, faisant trois blessés graves, alors qu’il conduisait sous l’emprise de stupéfiants, Claude Fournier raconte son lien avec son ancien protégé. Rebelote, le 22 février, date à laquelle il est reçu contre 300 euros. L’homme est à chaque fois présenté comme l’invité du soir, sans mention de sa rémunération. 

Plus surprenant encore, Alexandre Benalla, a, lui aussi, été reçu à deux reprises dans « TPMP » pour la modique somme de 3 000 euros. Amené à intervenir en qualité de « consultant sécurité », comme l’indique le bon de commande que H2O a adressé à la société de l’ancien « monsieur Sécurité » d’Emmanuel Macron, Alexandre Benalla confirme à Mediapart avoir été régulièrement approché par les équipes de production de Cyril Hanouna.

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La facture au nom d'Alexandre Benalla. © Document Mediapart

Une fois encore, en direct, nulle mention n’est faite de sa venue contre rémunération. Tout juste Cyril Hanouna présente-t-il Alexandre Benalla comme « l’ancien responsable de sécurité présidentielle » et invité exclusif de « TPMP », venu dévoiler « tous les secrets de la sécurité présidentielle »

« Cela fait longtemps qu’ils insistaient pour me faire venir par rapport à l’affaire [sa mise en cause puis sa condamnation dans les violences du 1er mai 2018 – ndlr] », raconte Alexandre Benalla à Mediapart. Il dit avoir refusé à chaque fois, malgré la rémunération proposée en échange de sa venue. « Ils m’ont proposé plusieurs formats : une interview seul face à Cyril sur mon affaire, une intervention lors de l’émission “Face à Baba” avec Gérald Darmanin. Je leur ai expliqué que je ne souhaitais intervenir que sur mon domaine d’expertise », détaille celui qui s’est depuis reconverti dans la sécurité privée. 

D’autres noms plus curieux se retrouvent dans les comptes de la société H2O, rubrique « invités rémunérés ». Celui de Sergueï Jirnov, auteur et éditorialiste franco-russe, payé 500 euros pour évoquer son expérience d’espion pour le compte du KGB. Ou encore celui de Jérôme Thomas, un ancien boxeur médaillé olympique, payé 2 500 euros pour raconter sa descente aux enfers. 

Des propositions de rémunération pour les invités politiques 

Même les invité·es de la Bollosphère, pourtant collègues de l’animateur, peuvent être rémunéré·es. Christine Kelly, ancienne chroniqueuse de l’émission, devenue l’une des têtes d’affiche de CNews, a encaissé un chèque de 1 088 euros par le biais de sa société personnelle, Cap influence, pour évoquer en plateau le 10 janvier 2024 les menaces de mort qu’elle subit. Une nouvelle fois, aucune mention n’a été faite de sa rémunération à l’antenne. Également contactée, Christine Kelly n’a pas donné suite à nos questions.

Certains invités politiques du talk-show, qui interviennent le plus souvent dans le dernier quart d’heure de l’émission, durant lequel elle enregistre généralement ses meilleures audiences, peuvent encore se voir proposer une rémunération. Certains l’acceptent volontiers, comme Jean Messiha, candidat aux élections européennes de 2024 sur la liste Reconquête, payé 1 200 euros quelques mois plus tôt pour une intervention dans l’émission, lors de la séquence « le Buzz du jour ».

On m’a proposé de me rémunérer pour que je vienne régulièrement, ce que j’ai décliné.

Marlène Schiappa

Cette rémunération repose au passage la question de sa double casquette de chroniqueur et de fonctionnaire salarié du ministère des armées. « Quand on a commencé à inviter Jean Messiha, ça faisait le buzz. Donc, on a continué… », confesse un ancien du programme. 

D’autres politiques refusent, comme l’ancienne ministre macroniste Marlène Schiappa, à qui Lionel Stan, le directeur général de H2O, a même offert une place de chroniqueuse autour de la table. « On m’a proposé de me rémunérer pour que je vienne régulièrement, ce que j’ai décliné, confirme Marlène Schiappa, qui ne cache pas ses très bonnes relations avec Cyril Hanouna. Ça ne me semblait pas d’usage de me faire rémunérer pour être invitée. » 

 

Selon nos informations, Jean Lassalle et Nadine Morano ont aussi été approchés pour intervenir régulièrement contre rémunération dans la version week-end de « Touche pas à mon poste », sans que les discussions aboutissent. Lors des discussions pour la saison 2023-2024, Jean Lasalle avait notamment notifié aux équipes de « TPMP » qu’il ne souhaitait pas être rémunéré dans le cas où il acceptait de participer au talk-show. 

L’étonnant contrat de Kelly Vedovelli

Loin devant les rémunérations des invité·es, les salaires des chroniqueurs et chroniqueuses constituent l’un des principaux postes de dépense de l’émission. Au total, selon nos informations, la table coûtait avant l’arrêt de C8 en moyenne entre 12 000 et 13 000 euros chaque soir, soit environ 15 % du coût de production du talk-show. Vendue 125 000 euros à C8, chaque émission coûtait aux alentours de 80 000 euros, sans les frais techniques qui étaient supportés par la chaîne, selon les informations des Échos et du Parisien.

Lorsque Cyril Hanouna jette son dévolu sur un chroniqueur ou une chroniqueuse, il est également prêt à payer le prix fort. Il en va ainsi de Kelly Vedovelli, qui a réussi à décrocher le contrat mensuel le mieux rémunéré. Ainsi, l’ancienne DJ est assurée de percevoir chaque mois 16 000 euros par l’intermédiaire de sa société, peu importe son nombre d’apparitions dans « TPMP ». 

Ce n’est rien de moins qu’un emploi fictif.

Un ancien salarié à propos du complément de salaire perçu par Kelly Vedovelli

Par ailleurs, dans les comptes de la société H2O, une anomalie retient l’attention. En 2024, Kelly Vedovelli percevait, en plus des 1 000 euros par numéro de « TPMP » prévus par son contrat, un supplément de 3 000 euros mensuels, pour des prestations de chroniqueuse dans l’émission « PAF » (pour « Police de l’audiovisuel français »), animée par l’ex-journaliste de BFM, Pascale de La Tour du Pin, et diffusée avant « TPMP ».

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L’ancienne DJ est assurée de percevoir chaque mois 16 000 euros. © Document Mediapart

Problème, selon nos observations elle n’a pas participé au moindre numéro de « PAF ». Elle ne comptait d’ailleurs pas parmi les chroniqueurs et chroniqueuses testé·es pendant les pilotes de l’émission, tournés avant le début de la saison 2023-2024. « Ce n’est rien de moins qu’un emploi fictif », s’étouffe un ancien de l’émission. Le traitement de faveur dont Kelly Vedovelli bénéficie lui a permis d’encaisser, pour le seul mois de février 2024, la coquette somme de 19 000 euros.

Sollicité par nos soins, le directeur général de la société H2O, Lionel Stan, n’a répondu à aucune de nos questions. En revanche, Cyril Hanouna et H2O, par la voix de leur avocat, Stéphane Hasbanian, ont tenu à nous préciser que Cyril Hanouna n’intervenait pas « directement dans la négociation des contrats entre la société H2O et les chroniqueurs » et que « même si [Kelly Vedovelli] n’a pas participé à l’émission “PAF”, la société H2O précise que dans certains contrats, les émissions sont interchangeables et mentionnées de manière indicative et exhaustive pour se laisser des possibilités éditoriales plus larges ».

Parmi les mieux lotis, on compte aussi Éric Naulleau et Yann Moix, de temps à autre caution intello du programme, payé chacun 16 000 euros par mois en facture pour la saison 2023-2024, quel que soit leur nombre d’apparitions à l’antenne. Ils étaient ainsi assurés de percevoir ce montant colossal tous les mois, y compris ceux durant lesquels ils ne participaient pas du tout à l’émission. 

Le prix des brimades et des humiliations

Dans l’univers en apparence familial de « TPMP », tout se règle à coups d’argent, et d’abord pour les chroniqueurs et chroniqueuses de l’émission. Ils et elles acceptent les humiliations publiques, et parfois les insultes, contre de gros chèques. Pour pallier les changements de pied de Cyril Hanouna, qui modifie régulièrement sa table au gré des audiences et de ses humeurs, les réguliers exigent des garanties de rémunération. 

Ainsi, Gilles Verdez, continuellement stigmatisé par Hanouna pour sa proximité supposée avec La France insoumise, perçoit 9 000 euros mensuels de salaire pour un minimum de dix émissions par mois, peu importe qu’il les fasse ou non. Géraldine Maillet, un temps souffre-douleur de l’animateur pour ses propos en faveur de la vaccination, est rémunérée 1 200 euros par émission, pour un minimum de 9 600 euros garantis chaque mois.

Des émoluments qui font d’elle la chroniqueuse la mieux payée pour cette année, juste derrière Raymond Aabou, payé 10 000 euros par mois. Pour le seul mois de février 2024, Géraldine Maillet a ainsi perçu 24 000 euros hors taxe, par le biais de sa société Blind Date, pour avoir participé à vingt émissions. 

Pour les réguliers, les rémunérations varient entre 500 euros par émission, pour Danielle Moreau, et 1 000 euros pour les historiques comme Bernard Montiel, Jean-Michel Maire ou Valérie Bénaïm. Les chroniqueuses d’extrême droite Juliette Briens et Bahia-Carla Stendhal sont quant à elles respectivement payées 600 et 400 euros par émission. 

En attendant un possible retour de « TPMP » sur M6, les chroniqueurs et chroniqueuses vont devoir se serrer la ceinture. Selon Jordan de Luxe, qui a récemment intégré l’équipe de l’émission, les émoluments ont drastiquement baissé depuis la disparition de C8 et le passage de « TPMP » sur les plateformes : 330 euros en facture pour tout le monde.