Philippe Pujol, prix Albert-Londres : «Le narcotrafic prolifère sur les vulnérables d’une société détraquée»
Le meurtre du frère d’Amine Kessaci à Marseille est le signe d’une détresse sociale, économique et psychologique qui monte dans les banlieues ou les villes périphériques. C’est sur ce mal-être qu’il faut agir plutôt que de courir après le monstre du narcotraficant «mexicanisé», affirme le journaliste marseillais, lauréat du prix Albert-Londres en 2014 pour une série d’articles sur les quartiers Nord.
Amine est un ami. Lors des veillées de deuil qui ont précédé l’enterrement de son frère Mehdi, j’ai compté plus de 30 morts autour de moi. Des mamans, des papas, des tantes, des oncles qui ont perdu un minot sous les balles.
Et tous ces gens-là ajoutent désormais à la perpétuité de leur peine une autre émotion : la peur. Voilà donc le désespoir qui s’installe. Et, ce désespoir, ce sont les gouvernements successifs qui en sont les déclencheurs.
Le narcotrafiquant est le meilleur ennemi du pouvoir. Il est votre moyen imparable pour cacher vos manquements, le méchant absolu qui vient s’en prendre à la République. La maladie à combattre.
La réalité est pourtant bien pire : le trafic de stupéfiants est le symptôme d’une société détraquée. Le symptôme, pas le mal. La blessure, la lésion qui s’infecte jusqu’à l’amputation. Pas la peste qui la cause.
Cette peste, je l’appelle «le Monstre», est un mélange de toutes les malfaçons de notre république : clientélisme, corruption, décisions politiques comme économiques prises à l’encontre du bien public, racisme, injustice sociale… Alors vous exhibez un méchant. Le narcotrafiquant «mexicanisé».
Vous savez pourtant que le trafic de stups se divise schématiquement en cinq niveaux qui tous sont autonomes les uns des autres : producteur (qui se combat par la diplomatie), transitaire (qui nécessite des accords internationaux), semi-grossiste (cible de la police judiciaire), détaillant (confondus par des enquêtes de terrain) et intérimaires (les plus nombreux, cette armée de vulnérables exploités par les dealers du niveau au-dessus). Sans ces vulnérables, pas de trafic.
Cependant désormais, le message officiel, relayé partout et par tous, consiste à dénoncer une criminalité surpuissante, organisée pour dévorer des pans entiers de notre société. Alors on renforce la lutte. Mais vous aurez beau ramasser des milliers de gamins au pied de toutes les cités de France, vous aurez beau former des unités spéciales pour démanteler les réseaux de stups, vous pourrez communiquer au monde des kilomètres de statistiques, avec les saisies de drogue, d’armes, d’avoirs criminels, vous aurez beau déclarer encore et encore la guerre aux trafics en tous genres, vous n’arriverez à rien si tout cela ne s’accompagne pas d’un travail immense sur les vulnérables.
Ce sont les faiblesses exploitables des populations qui permettent le crime ; et le crime n’a même pas à fabriquer ces vulnérabilités puisque notre société s’en charge.
Un signal social majeur
Les policiers ne sont que des infirmiers au chevet d’une population qui souffre. Ils pansent les plaies pour éviter que tout cela ne pourrisse, ça soulage, c’est nécessaire, mais ça ne soigne en rien. Il faut arrêter ce laxisme social, le laxisme intellectuel, le laxisme politique sur les questions de criminalité et de délinquance. Depuis des décennies, un déni de responsabilité ronge les politiques dites de la ville, si bien qu’on s’invente un laxisme sécuritaire alors que finalement le sécuritaire, c’est la seule chose que l’on sait faire.
S’il y a un risque de glissement «à la mexicaine», comme on l’entend désormais systématiquement dès que la question du banditisme arrive, c’est bien dans l’abandon des vulnérables, dans l’accroissement constant des inégalités… Façon favelas. Il serait temps de lire dans toute cette délinquance des quartiers de la relégation, qu’ils soient frappés du label «quartiers Nord» ou qu’il s’agisse de banlieues ou de petites villes périphériques comme rurales, un signal social majeur : cette détresse qui monte.
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Avec tous ces travailleurs pauvres, ces petits boulots minables et écrasants, avec cette absurdité du travailleur indépendant, de l’auto‐entrepreneur, ou du chef de soi-même, avec ces sans-emploi qui ne sont même plus comptabilisés parmi les chômeurs, ces RSA qui ne le touchent même pas, avec tout ce travail au noir, instable et misérable, avec les services publics qui décrochent, relayés par un privé qui ne pense qu’à faire du fric, des économies et de la com, avec tant de fabriques à vulnérabilité, les violences symboliques, les violences sexistes, les violences racistes, les violences sociales, les violences politiques, avec tout cela vous ne cesserez jamais d’alimenter le banditisme que vous espérez combattre.
Le Monstre bouffe du vulnérable, et ça lui ouvre l’appétit. Toute une population meurtrie demande du réconfort, avant toute autre chose. Et ceux qui n’en reçoivent pas, ou trop peu, ou trop tard, ou mal, se chargent de ressentiment. Ça ne se combat pas avec des flics, le ressentiment.
Ensuite, pour certains de ceux qui en sont pleins, suit le passage à l’acte, celui du châtiment comme seul but, comme seul sens à leur existence. «Je ne resterai pas seul dans cette situation, ils vont sombrer avec moi…» C’est comme un tamis : les vulnérables y sont jetés et en sort un petit nombre, revenu à l’état de nature.
Trois radicalisations s’installent là‐dessus : radicalisation politique avec son vote extrême en route vers le fascisme, radicalisation religieuse et sa doctrine mortifère, et radicalisation délinquante, la plus puissante, car la plus pragmatique. Vous aurez beau combattre, dénoncer, ou tenter de normaliser chacune de ces trois radicalisations, vous n’aurez jamais aucun répit tant que des gens sont jetés dans le désespoir.
Vous pouvez croire naïvement qu’il s’agit d’une lutte du bien contre le mal, vous pouvez continuer à idéaliser l’approche uniquement sécuritaire, pourtant en perpétuel décalage avec la réalité, cette utopie béate n’est qu’une scotomisation. Le tout sécuritaire se renforce par ses échecs.
Et cela confine à la niaiserie : puisque ça ne marche pas, puisque le banditisme s’étend encore, alors il faut renforcer ce sécuritaire, plus de flics, plus de sanctions. Plus d’infirmiers, moins de traitements. Vous allez créer ce que vous prétendez combattre, et quand vous serez submergés vous mettrez ça sur le dos de la bien-pensance, vous inverserez les rôles.
Les personnes vulnérables psychologiquement, premières proies du banditisme
Ce n’est pas de la bien-pensance que d’essayer de comprendre pourquoi un gamin quelconque est devenu un assassin insensible. L’idée n’est pas d’atténuer sa responsabilité devant la justice, qu’elle le condamne et durement, l’idée est de saisir quelle vulnérabilité a été exploitée et dans quel contexte, pour qu’il en arrive là. Pourquoi des gamins deviennent esclaves des réseaux de stups ? Pourquoi d’autres se font tortionnaires ? Quelles sont les failles ? Ne pas chercher les causes est un relâchement, un laisser‐faire dont on peut se demander à qui il profite.
Ces quartiers populaires déconscientisés, désespérés ne votent pas, un souci de moins ; leurs cycliques rénovations urbaines font marcher une économie des travaux publics à coups de milliards, toujours ça de pris ; leur dégradation sociale permet des coups médiatiques dès que nécessaire, il n’y a qu’à se servir ; leur détresse économique favorise l’exploitation d’une main‐d’œuvre à moindre coût, social washing en prime… C’est bien utile, des quartiers de misère.
Le candidat RN à la mairie de Marseille en appelle à l’Etat d’urgence pour la ville. Bassesse. Le RN et sa bordélisation constante et rigoureuse de toutes évolutions politiques tant dans les conseils municipaux que dans les Parlements n’a pas d’autres objectifs que de créer des populations vulnérables.
Ils ont eux aussi besoin de vulnérables pour en faire des électeurs ou des ennemies à combattre s’appuyant sur la grotesque et raciste théorie de l’ensauvagement généralisé.
Les acteurs locaux et leur clientélisme malsain ne valent pas mieux. Prenons le conseil départemental des Bouches-du-Rhône. Sa présidente a anéanti à son arrivée, en 2014, les soutiens aux associations qui portent l’aide sociale. Terminé les aides aux devoirs en sortie d’école, fini l’activité périscolaire, personne pour rattraper les jeunes le long des pentes glissantes des quartiers paupérisés par les soins de ses prédécesseurs.
On met le pognon pour les ronds-points et salles des fêtes des petits maires des départements qui te maintiennent en retour à la métropole. Et bien, les gamins qui avaient autour de 10 ans en 2014 en ont 21 désormais : ceux qui zigouillent comme ceux qui meurent.
Mais le dérèglement social est comme le dérèglement climatique, il génère des crises qui ne feront que accentuer le problème. La précarité économique s’est faite précarité sociale et, génération après génération, cette précarité est parfois devenue psychique.
L’urgence absolue est au rétablissement d’une solide politique de santé mentale. Les personnes vulnérables psychologiquement sont les premières proies du banditisme. Les malfaiteurs en feront des victimes ou des meurtriers. De l’esclave à l’assassin.
Mesquinerie politique
Comment ne pas prendre la mesure aussi de l’état de déchéance de l’aide sociale ? Les moyens devraient être colossaux : des éducateurs formés et convenablement payés, d’abord. Ce sont eux, aujourd’hui, qui, malgré la dégradation de leurs conditions de travail, ont empêché une dérive «à la mexicaine».
Les éducateurs en France protègent bien plus de jeunes de la criminalité qu’ils n’ont d’échecs dans leur réinsertion. Les réseaux de stups n’enrichissent pas les quartiers populaires, ils les exploitent. La république ne doit plus leur fournir une main‐d’œuvre servile, car vulnérable.
Il en va de même avec les consommateurs de drogue. «Pas de consommateurs, pas de dealers», scande‐t‐on sur les plateaux télé comme une évidence. Pas si simple. D’abord, la consommation récréative est dérisoire. Le petit joint du samedi soir ne fait pas tourner un réseau de stups. On la voit la mesquinerie politique. Vous pointez du doigt le bourgeois des centres-villes, ce bobo bien pensant qui vote à gauche et qui serait le responsable de la narco-gangrène des quartiers populaires. Un fantasme.
Prenons Marseille et son million d’habitants en comptant les petites villes qui lui sont accolées. La moitié de la population est pauvre, un tiers vit sous le seuil de pauvreté, la bourgeoisie y est famélique, pas de show-biz, peu de cadres d’entreprises puisque très peu de sièges de grosses sociétés, pas un bien gros barreau d’avocats, trois fois rien comme journalistes, écrivains et autres créatifs, des bobos qui sont plutôt des intellos précaires venus à Marseille pour son immobilier pas cher et un centre-ville paupérisé jusqu’à s’effondrer.
Et, pourtant, la police compte autour de 160 points de vente actifs en permanence, sans compter les livraisons façon Uber Shit. C’est l’une des villes qui se drogue le plus en France et le chiffre d’affaires global est de plusieurs centaines de millions d’euros par mois. Pour une raison simple, ce sont les habitants des quartiers eux-mêmes qui consomment de la drogue. Et pas pour écouter de la musique electro en gigotant dans un club.
Car, pour que tourne si bien le trafic, il faut des gros consommateurs, bien accrocs. Réguliers. Il faut des addictions, appelons ça des «toxicomanes». Et aller dire à un toxicomane : «Si tu consommes, panpan cucul», c’est comme confisquer la bouteille d’un alcoolique, il s’en procurera une autre. Chaque époque a ses drogues.
Notre société n’a jamais été aussi exigeante : métiers en tension, mise en concurrence dès les études, culture du rendement… La performance est nécessaire, et le stimulant du moment est la cocaïne. Des réseaux de cocaïne se sont spécialisés, par exemple, dans la clientèle du BTP et ouvrent dès 6 heures du matin, avant les Point P et les Plateforme du bâtiment ; les ouvriers sont passés du petit jaune au rail de poudre.
Près des universités, des dealers accueillent les étudiants avec une gentillesse touchante : «Ça va tes exams ? Avec ce pochon tu vas pouvoir réviser pendant des nuits entières.» Les métiers de la restauration sont plutôt alimentés par des livreurs, un peu plus chers, mais immédiatement disponibles. Et, aujourd’hui, quand le médecin du travail qui, aux pupilles du patient a déjà tout compris, demande s’il y a consommation de cocaïne, la réponse est toujours non.
Au Portugal, vendre est interdit, mais consommer est légal. Le travailleur portugais répond donc : «Oui, un peu de coke pour travailler plus et, le soir, un gros joint pour redevenir calme.» Cette décriminalisation de l’usage a permis de mettre en place des campagnes de réduction des risques avec pour résultat des baisses de la consommation. Pas par des panpan cucul, mais par des traitements médicaux, dans un cadre légal. Et, c’est pareil avec le cannabis, drogue au service d’une société pathogène.
Discriminations, chômage, emplois précaires, travailleurs pauvres, exigences de rendement, jusqu’à la rupture du lien social favorisent la désespérance. Il y a des anxiolytiques légaux, sur ordonnance, et il y a le cannabis. La question n’est donc pas de sanctionner les consommateurs, mais de comprendre pourquoi ils consomment, puis de venir en aide ; avec quelques moyens, le médico‐social sait faire.
La vulnérabilité est la clé. Moins il y en aura, moins les trafiquants de drogue trouveront leur main‐d’œuvre et moins il y aura de consommation. Ensuite, il sera peut-être temps d’installer une légalisation contrôlée de certaines drogues. En attendant, commençons par prendre soin des faibles, des jeunes, avant que certains ne deviennent des diables et d’autres leurs subordonnés.