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Crise climatique : vous ne souffrez pas d’éco-anxiété, mais de lucidité

 

Christian Lehmann est médecin et écrivain. Pour «Libération», il tient la chronique d’une société touchée par les crises sanitaires et du service public. Aujourd’hui, il dénonce le «je-m’en-foutisme» gouvernemental face aux catastrophes environnementales.

 

 

C’était il y a vingt ans, fin juin 2006, lors de la convention santé de ce qui s’appelait alors l’UMP. Ce jour-là à la tribune, entre deux gesticulations, Nicolas Sarkozy, en terrain conquis, annonçait qu’il était favorable à la création d’une franchise sur les soins. Je reviendrai bientôt sur ce qui se profile actuellement sur ce sujet, sur ce que prépare le gouvernement Lecornu que la gauche PS «responsable» a maintenu au pouvoir. Mais si j’en parle aujourd’hui, c’est pour décrire ce que j’ai ressenti juste à ce moment-là, infiltré dans l’assistance béate d’admiration. Cet instant où, comme lorsqu’un éclair déchire la nuit, vous voyez, pendant une seconde, apparaître un paysage qui disparaît aussitôt. Comment le décrire plus précisément ? En un instant, j’ai «vu» le futur qui se dessinait, j’ai saisi ce que cette annonce apparemment mineure et anecdotique recouvrait, annonçait de l’accélération de la destruction d’un système de santé solidaire. Certains appellent ça de l’intuition, moi j’ai surtout l’impression de m’être retrouvé dans la peau de la vigie en haut du mât sur le Titanic. Vous voyez l’iceberg avant tout le monde, vous alertez, mais personne ne vous entend, personne ne vous écoute. Ni le poste de pilotage, où se trouvent le capitaine et ses officiers, ni ceux qui voyagent en troisième classe, dans la soute, dont vous savez pourtant que la vie sera durement impactée par ce qui se dessine à l’horizon. Etre la vigie du Titanic, c’est juste angoisser depuis plus longtemps que les autres, sans réussir à faire dévier la course du paquebot.

Si je parle aujourd’hui de l’anxiété que j’ai ressentie ce jour-là, c’est parce que nous sommes arrivés à un point de bascule sur un autre sujet, qui est traité par le pouvoir avec les mêmes méthodes, le même cynisme, le même déni pervers, et avec les mêmes conséquences. La crise climatique que nous vivons, sur laquelle nous ont alertés écologistes et chercheurs en étant traités d’alarmistes ridicules, de terroristes dangereux, alors qu’ils ne faisaient que tenter de pointer les conséquences d’un système capitaliste prédateur dans lequel la vie humaine importe moins que le fantasme d’une croissance économique infinie.

 

Etre disruptif et s’adapter

Cet été 2026 est un enfer, auquel on nous demande de nous adapter, que l’on nous demande d’accepter, en jouant sur les mots, en expliquant que ce qui était considéré comme exceptionnel devient la nouvelle norme. Qu’il faut savoir être disruptif et s’adapter. S’adapter à ce monde où meurent les vieux, où les enfants s’inquiètent en comprenant qu’ils ne peuvent pas jouer dehors parce qu’il fait trop chaud, où les plus petits pleurent en voyant brûler des forêts et mourir des animaux, où des travailleurs font des malaises, des coups de chaleur, des insolations, parce que la mise en place d’une température maximale au travail ralentirait l’économie.

Chaque jour, je constate les conséquences de cette canicule sur les humains. Les conséquences physiques, les conséquences psychiques. Et le gouvernement, enfermé dans le déni pervers de son inaction qui lui permet de s’absoudre de toute responsabilité, pond, non pas un numéro vert cette fois-ci, mais un laïus délirant sur sa page Instagram pour faire face aux angoisses face au changement climatique. «Comprendre cette souffrance, repérer les signaux d’alerte, agir.» On est au-delà de 1984, on est au-delà d’Orwell. Les mots n’ont plus aucun sens. «L’éco-anxiété est une réponse légitime au regard de la crise environnementale. Le problème apparaît lorsque cette inquiétude devient envahissante.» Traduit en français, cet élément de langage infect signifie : oui, vous avez raison de vous inquiéter parce que nous n’avons rien fait pour lutter contre le changement climatique, à part tirer au LBD sur des écoterroristes et gazer des pompiers que nous vous demandons aujourd’hui d’applaudir à vingt heures, MAIS cette inquiétude ne doit en aucun cas vous paralyser et affecter votre rendement au service du système qui vous envoie tous dans le mur en klaxonnant.

Et le décompte qui suit est aussi lunaire que cet aveu de je-m’en-foutisme : 6,3 millions de Français seraient moyennement éco-anxieux, «avec de premiers symptômes à ne pas laisser s’aggraver» ; 2,1 millions seraient fortement éco-anxieux «avec des symptômes commençant à menacer leur santé mentale» ; 2,1 millions supplémentaires seraient «très fortement éco-anxieux, avec des symptômes intenses et chroniques, à risque fort pour leur santé mentale» ; enfin 420 000 «ont leur santé mentale en réel danger». Je ne sais pas si on mesure le niveau scientifique et médical risible de cette énonciation probablement pondue par ChatGPT.

 

Foncer dans le mur à 140 à l’heure

 

La solution n’est pas de voter contre ceux qui nous font basculer dans cet enfer au nom de la main invisible du marché, ni de nous révolter, et encore moins d’aller manifester contre la construction d’autoroutes inutiles ou de tenter de stopper la création d’immenses data centers qui pomperont l’eau qui bientôt nous manquera pour vivre, afin que la France puisse accélérer et foncer dans le mur à 140 à l’heure, comme le propose Gabriel Attal, jamais à cours, comme au temps du mirifique SNU, pour pondre des insanités. Non, la solution est de «consulter un professionnel de santé sans laisser les symptômes s’aggraver». Mais choisissez bien votre professionnel. Avec un peu de chance, vous pourrez tomber sur un médecin macroniste qui, entre deux pétitions en faveur de la réintroduction de pesticides cancérigènes, vous houspillera et vous gavera d’anxiolytiques en vous expliquant qu’il est malsain et inutile de politiser la canicule. Ou vous tomberez sur des irresponsables dans mon genre, qui remettront en question le diagnostic qu’on vous a collé sur le dos. Vous n’êtes pas malade. Vous n’êtes pas éco-anxieux. Ce dont vous souffrez n’est pas l’éco-anxiété, mais la lucidité.

Et si vous cherchez un remède, plutôt que des séances de soutien psychologique pour vous adapter, plutôt que des anxiolytiques pour vous apaiser, je vous conseillerai la lecture d’un roman de Hervé Le Corre, Qui après nous vivrez, paru en 2024 aux éditions Rivages. Une fiction d’anticipation politique et écologique qui retrace l’effondrement de notre civilisation, à la fin du XXIe siècle. Ce roman qui, pour beaucoup, aurait évoqué la science-fiction il y a encore quelques années à peine, se lit aujourd’hui, avec effroi, comme une chronique de ce que nous affrontons ces temps-ci. Avec nos héritiers, ceux qui auront survécu, qui se demandent, sous la plume d’Hervé Le Corre : «Toute la fin du siècle dernier et au début de celui-ci les alertes ont été données, sonnées, gueulées. Il fallait changer de logique, cesser la fuite en avant de l’avidité, de la rapacité des puissants de ce monde qui saccageaient la planète et les peuples par tous les moyens possibles. Catastrophes climatiques, famines, pandémies, guerres. La misère et la barbarie partout. On voyait chaque jour le monde imploser mais on était trop peu nombreux à se rebeller. Les gens imaginaient qu’ils échapperaient au pire. Ils achetaient des climatiseurs, des téléphones neufs, ils prenaient des avions, ils regardaient les guerres sur leurs écrans, soulagés qu’elles se déroulent loin d’eux, pleurnichant de temps à autre sur les malheurs du monde pour mettre à jour leur bonne conscience.»