Au moins 3 601 produits chimiques présents dans notre corps proviennent d’emballages ou d’ustensiles de cuisine
Des scientifiques sont partis de la base de données des molécules entrant en contact avec les denrées alimentaires pour chercher leur présence dans nos organismes. Leur évaluation atteint le double des estimations précédentes.
Par Stéphane Mandard

Aliments dans des emballages en plastique. OLIVIER MORIN / AFP
Polluants éternels, bisphénols, phtalates, métaux lourds, pesticides, composés organiques volatils… au moins 3 601 substances chimiques dont certaines particulièrement dangereuses pour la santé retrouvées dans notre corps proviennent de matériaux entrant en contact avec les aliments tels les emballages ou les ustensiles de cuisine.
Ce décompte impressionnant est issu d’une étude inédite publiée mardi 17 septembre dans le Journal of Exposure Science and Environmental Epidemiology. Elle rend compte de « l’exposition généralisée de l’homme aux produits chimiques entrant en contact avec les denrées alimentaires [FCC pour food contact chemicals, en anglais] ». Une exposition largement sous-estimée : 3 601, c’est deux fois plus que ce que l’on pensait jusqu’ici.
Cette nouvelle évaluation est le fruit d’une collaboration internationale entre des chercheurs du Food Packaging Forum (fondation basée à Zurich), de l’Institut fédéral suisse des sciences et technologies de l’eau ou encore de l’Institute of Environmental Health Science de la Wayne University (Detroit, Etats-Unis).
Pour parvenir à cette estimation, les auteurs ont procédé à un examen systématique des molécules en contact avec des aliments qui ont été contrôlés et détectés dans des études de biosurveillance humaine. Selon la littérature scientifique, un peu plus de 14 000 FCC ont aujourd’hui été identifiés. Ils ont été recherchés dans cinq programmes de biosurveillance (en Europe, en Amérique du Nord et en Corée du Sud) et trois bases de données sur l’exposome (l’ensemble des expositions tout au long de la vie) et le métabolome (l’ensemble des métabolites trouvés dans un échantillon biologique). A partir des FCC les plus fréquemment détectés dans les matériaux en contact avec les aliments, ils ont ensuite pu cartographier pour la première fois les preuves disponibles de leur présence dans l’organisme.
Résultat, pour environ un quart (3 601) des 14 402 FCC répertoriés, les chercheurs ont mis en évidence des preuves de leur présence dans des échantillons biologiques (sang, urine, sérum, peau, plasma…). Plus inquiétant encore, environ 80 de ces composés chimiques entrant en contact avec les aliments appartiennent à la catégorie des substances dites extrêmement préoccupantes. Selon la classification de l’Agence européenne des produits chimiques, il s’agit de substances cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction ou de substances persistantes, bioaccumulables et toxiques.
Des matériaux « pas totalement sûrs »
« L’un des principaux problèmes reste le bisphénol A, qui continue à être utilisé dans les revêtements des bouteilles, boîtes de conserve ou des canettes, commente Jane Muncke, du Food Packaging Forum, l’une des coautrices de l’étude. L’Union européenne a un projet de règlement en préparation, mais, même s’il est adopté rapidement, il prévoit des périodes de transition d’au moins trois ans. Les gens continueront donc à être exposés au bisphénol A dans les matériaux en contact avec les aliments pendant un certain temps. »
Parmi les autres substances préoccupantes qui migrent dans l’organisme, on retrouve les phtalates des bouteilles en plastique, les encres d’impression de pots pour bébés, les résines de mélamine de la vaisselle en plastique ou encore les très nombreuses PFAS des poêles antiadhésives, des moules à muffins, ou des emballages de la restauration rapide : boîte à burger, kebab ou pizza ; cornets à frites ou pop-corn, pailles ; bol ou assiette à base de fibres végétales…
« Ce travail met en évidence le fait que les matériaux en contact avec les aliments ne sont pas totalement sûrs, même s’ils sont conformes à la réglementation, parce qu’ils sont une source de transfert de produits chimiques dangereux à l’homme, commente Birgit Geueke, membre de l’Institut fédéral suisse des sciences et technologies de l’eau, coautrice de l’étude. Nous aimerions que cette nouvelle base de données en accès libre soit utilisée par les autorités publiques, les industriels et les chercheurs en santé publique pour améliorer la sécurité de tous ces emballages ou ustensiles de cuisine en contact avec les aliments, à la fois en termes de réglementation et de développement d’alternatives plus sûres. »
Les chercheurs tirent également le signal d’alarme pour une catégorie de substances chimiques pour laquelle les études sur leur danger potentiel font encore défaut : les antioxydants synthétiques. L’étude montre qu’ils sont régulièrement trouvés dans les emballages ou les récipients des plats à emporter en plastique. Le 2,4-di-tert-butylphénol est un exemple de produit de dégradation courant d’antioxydant synthétique qui fait actuellement l’objet d’une évaluation en tant que perturbateur endocrinien.
« Nous savions déjà que les coûts sociaux des maladies dues aux substances chimiques qui perturbent le système hormonal sont importants et dépassent plus de 100 milliards d’euros par an en Europe, commente Leonardo Trasande, directeur du Centre d’investigation des risques environnementaux à l’université de New York, qui n’a pas participé à l’étude. Bon nombre des substances chimiques ajoutées par cette étude n’ont pas été prises en compte dans ces travaux antérieurs et les coûts sont donc probablement encore plus élevés. »