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RÉCIT - Cours supprimés, déclin du niveau des élèves, mauvaise insertion professionnelle... Familles et enseignants s’alarment du manque de qualité et de régulation des innombrables formations supérieures privées.

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«L’enseignement supérieur privé  d’aujourd’hui me fait penser à la situation des Ehpad et des crèches, avec des pratiques managériales et une stratégie déplorables.» Après trois ans de bons et loyaux services, Guillaume* vient de claquer la porte d’un grand groupe d’écoles privées d’ingénieurs et de commerce, dont il est lui-même diplômé. Absences d’intervenants à répétition, hausse des effectifs d’élèves, vague de licenciements depuis la rentrée... «On en vient à ne plus parler d’étudiants, mais de clients. C’est dire si la dynamique est tournée vers le business et non plus vers l’éducation», souffle l’ancien salarié. Depuis lundi 19 janvier, plus de 980.000 candidats se sont rués sur Parcoursup pour formuler leurs premiers vœux. Face à la sélectivité de certains cursus mais aussi au risque de ne pas valider leur première année de licence (seuls 44% des étudiants passent de la première à la deuxième année), un grand nombre d’étudiants préfère s’orienter vers l’enseignement supérieur privé, en dehors de la plateforme.
En 2025, ils étaient plus d’un quart à avoir choisi la voie du privé, contre 15% entre 1990 et 2005. Par ailleurs, 15% de l’ensemble des étudiants du supérieur sont spécifiquement inscrits dans des établissements privés à but lucratif. L’explosion du nombre d’admis au bac n’y est pas étrangère. Elle pousse en effet toujours plus de jeunes à poursuivre leurs études supérieures, notamment jusqu’au bac +5. La promesse de ces établissements est aussi alléchante : plus d’encadrement, une formation plus professionnalisante, des effectifs réduits... En contrepartie, une formation à plusieurs milliers d’euros. En moyenne, une année en école coûte entre 6 000 et 10.000 euros. Multipliée par trois ou cinq ans d’études, la note devient vite salée.
Toutes les écoles privées ne doivent pas être mises dans le même panier, mais il faut admettre qu’il y a à boire et à manger dans le secteur
Olivier Babeau, essayiste
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Dans l’enseignement supérieur, l’on retrouve par exemple les prestigieuses écoles de commerce HEC, Essec, ESCP... Mais également des dizaines d’autres de moindre qualité, dans divers domaines tels que le marketing, le numérique ou les métiers d’arts et de création. Ces dernières années, les écoles poussent comme des champignons. «Aujourd’hui, le marché de l’enseignement supérieur est libre. C’est un droit, mais il est vrai qu’il est plus facile d’ouvrir une école qu’un salon de coiffure», explique Thomas Jeanjean, directeur général adjoint de la chambre de commerce et d’industrie de Paris Île-de-France, en charge de l’éducation. En effet, selon le Code de l’éducation, «les associations formées pour créer et entretenir des cours ou établissements d’enseignement supérieur doivent établir une déclaration indiquant les noms, professions et domiciles des fondateurs et administrateurs.» C’est tout. Omniprésentes sur les salons d’orientation, ces écoles ont aussi massivement investi les réseaux sociaux. «Leur approche n’est plus tournée que vers l’offre de formation et le marketing», ajoute-t-il.
De quoi attirer un grand nombre d’étudiants dont le niveau importe peu. «On prend n’importe qui. On leur fait quand même passer un concours à 60 euros, mais on sait qu’ils seront admis. Je le vois bien dans mes cours, le niveau des étudiants est de plus en plus mauvais», détaille Laurent*, enseignant dans une école de communication qui appartient à un groupe d’établissements à but non lucratif. «C’est justement la revendication de ces groupes privés : ils se vantent de leurs formations non sélectives, qui ont pour objectif de faire grandir les étudiants, pourvu qu’ils soient motivés», ajoute Thomas Jeanjean. Ce qui, pour Olivier Babeau, essayiste et coauteur de Ne faites plus d’études (Buchet Chastel, octobre 2025), contribue à donner aux étudiants leur diplôme sans réel mérite. «On achète un diplôme dans ces écoles. Ce qui ne garantit pas un vrai niveau académique. Et ça, les entreprises le savent. Toutes les écoles privées ne doivent pas être mises dans le même panier, mais il faut admettre qu’il y a à boire et à manger dans le secteur», assure-t-il.

Le boom de l’alternance

Le boom de l’enseignement supérieur privé est aussi lié au succès de l’alternance. La loi de 2018 a largement réformé le système d’apprentissage, permettant notamment une simplification de la création des CFA (centres de formation d’apprentis). Après le Covid, l’État a également mis en place des aides de 6 000 euros pour les entreprises qui signent un contrat avec un apprenti. Quelque 811.500 contrats d’apprentissage ont ainsi été signés dans le privé en 2022, soit une hausse de 14% par rapport à 2021, selon le ministère du Travail. En 2024, près de 880.000 contrats ont à leur tour été remplis dans le privé. Le secteur public, lui, n’a permis de signer que 25.500 contrats en 2021. «Flairant l’opportunité il y a quelques années, de grands groupes d’investissement se sont mis à racheter des écoles, ce qui a donné naissance à de nouveaux groupes d’écoles», souligne Julien Jacqmin, économiste et enseignant-chercheur à l’école de commerce Neoma, entendu par les députées Béatrice Descamps et Estelle Folest dans le cadre de leur rapport d’information sur l’enseignement supérieur privé à but lucratif remis à l’Assemblée nationale en avril 2024.
Mais après plusieurs années d’expansion, la tendance s’inverse. Les principales aides à l’alternance ont globalement baissé et les conditions ont été durcies depuis 2025, avec un cadre encore plus restrictif au 1er janvier 2026. Les aides à l’embauche sont ainsi passées de 6 000 à 5 000 euros, avant de n’être plus réservées qu’aux entreprises de moins de 250 salariés qui recrutent un apprenti préparant au mieux un diplôme équivalent au bac. Les grandes entreprises sont désormais exclues du dispositif courant, sauf cas particuliers (étudiant en situation de handicap, par exemple). «Il y a des CFA qui ont dû baisser leurs effectifs de 10 à 20%», note Patrick Roux, président de la Fédération nationale de l’enseignement privé (FNEP). De même, d’ici cinq ans, la courbe ascendante de la démographie étudiante s’inversera. Ce qui contraindra les écoles à réduire leurs effectifs, ou bien à recruter toujours plus d’étudiants étrangers. Sinon, à proposer des formations continues aux actifs, et non plus aux bacheliers.

Des critiques des familles et des équipes

Au-delà de ce développement massif, ce sont surtout les méthodes employées par ces écoles qui font tiquer les familles et la communauté éducative. Sur LinkedIn, l’on peut lire que le contenu des cours est parfois «vide de sens». «Je continuerai à vous alerter sur les dangers de certaines officines privées, encore et encore, tant que la régulation n’existera pas sur ce qui est devenu un marché», écrit une enseignante. Quand un autre lâche : «Sur le marché des diplômes, toutes les offres ne se valent pas.» La question de l’insertion professionnelle est également remise en cause. «Combien de personnes sortent de ces écoles et ne trouvent aucun emploi ? Tu payes 60.000 euros pour apprendre à faire des PowerPoint ?», questionne un internaute.
Beaucoup de ces écoles affichent pourtant des taux d’insertion professionnelle stratosphériques. «Elles sont nombreuses à assurer que plus de 90% de leurs étudiants trouvent un emploi six mois après leur diplôme. Mais cela est difficilement vérifiable, pointe Claire Marchal, journaliste indépendante et auteur d’une enquête (Le Cube, Flammarion, mars 2025) sur les dérives de l’enseignement supérieur privé lucratif, en particulier du groupe Galileo Global Education. En discutant avec des étudiants, on se rend compte qu’ils sont nombreux à trouver un travail qui n’a rien à voir avec leurs études, comme devenir vendeur dans un magasin de sport alors qu’on est diplômé d’un master en management du sport», affirme-t-elle. Stéphane*, ancien directeur d’une école parisienne, considère que «deux étudiants sur dix s’en sortent en trouvant un emploi dans leur secteur, quand deux autres vivotent, et que le reste bifurque».
Les frais de scolarité continuent d’augmenter alors que les étudiants n’ont pas cours plusieurs après-midi par semaine
Laurent*, enseignant dans une école privée
Pendant des mois, Claire Marchal a épluché la stratégie de Galileo basée sur la rentabilité, la reconnaissance de ses diplômes, ses affaires immobilières ou encore sa volonté de recruter «toujours plus d’étudiants et encore moins de profs». Une méthode critiquée qui déteint pourtant chez la concurrence. Dans son groupe, Philippe*, employé d’une école de commerce, voit bien que «la stratégie de Galileo fascine la direction». «On atteint un point où l’école préfère ne plus s’embêter à obtenir un grade de master, pourtant gage de reconnaissance du diplôme auprès du ministère de l’Enseignement supérieur, et tout miser sur la marque du groupe», s’inquiète-t-il. Un constat partagé par son collègue Laurent. «Ils font la même chose. Les frais de scolarité continuent d’augmenter alors que les étudiants n’ont pas cours plusieurs après-midi par semaine. De mon côté, on contrôle de moins en moins mes cours. On nous fait croire le contraire avec des montagnes de travail administratif, mais c’est du bullshit [baratin, NDLR]», fustige l’enseignant.
Patrick Roux de la FNEP se défend : «Si les familles ne sont pas contentes et estiment que la formation ne remplit pas ses engagements, elles sont libres de partir». Pour Stéphane, qui a démissionné de son poste de directeur d’école, les étudiants et leurs parents préfèrent se taire. «L’objectif doit être la réussite des élèves. Les familles investissent quand même des milliers d’euros dedans... C’est une honte de les traiter comme cela. On massacre les enfants d’une génération», s’énerve-t-il.

Une régulation du secteur

Face à ce constat, le gouvernement travaille depuis plusieurs années à réguler davantage le secteur, bien que ces établissements soient déjà contrôlés par le ministère du Travail ou de l’Enseignement supérieur. Mais les familles se retrouvent perdues dans le maquis des certifications, labels et autres marques de reconnaissances étatiques. Et les écoles en profitent. Ainsi, le précieux titre RNCP (Répertoire national des certifications professionnelles) délivré par France Compétences, essentiel pour pouvoir ouvrir une formation en alternance, est la proie de trafics légaux entre écoles. Une école qui a un titre peut en effet le louer à un autre établissement. Une pratique lucrative puisqu’en moyenne, un titre se loue environ 1000 euros par élève pour une formation qui coûte 10.000 euros l’année. D’autres établissements se passent même de toutes ces formalités et ne proposent que des diplômes maison, sans aucune reconnaissante étatique.
Alors que le ministère de l’Enseignement supérieur avait annoncé réfléchir à créer un énième label pour assurer la qualité des formations privées, un projet de loi sur la régulation du secteur est désormais sur les rails. Ce dernier a été présenté en Conseil des ministres en juillet 2025 et doit à présent être examiné par le Parlement. Les principaux objectifs sont d’améliorer la qualité et la transparence des formations, mettre en place deux niveaux de reconnaissance pour les établissements privés, conditionnant la délivrance de diplômes reconnus et l’accès à Parcoursup. Mais aussi renforcer la protection des étudiants, en instaurant de nouveaux droits (rétractation, remboursement, interdiction de frais abusifs) et en étendant les contrôles de qualité. La lutte contre la fraude et les pratiques trompeuses, via des contrôles renforcés (DGCCRF, Qualiopi, missions académiques), est également mise au rang des priorités. «Le ministère souhaite vivement l’adoption de ce projet de loi, qui constitue le levier indispensable pour atteindre les objectifs de qualité, de lisibilité et de protection des étudiants et de leurs familles», indique-t-on au ministère de l’Enseignement supérieur.
Si certains dirigeants d’écoles se pincent les lèvres à l’évocation de ce projet, d’autres, qui souhaitent redorer le blason du secteur, se disent favorables à son application. «C’est important pour faire avancer le secteur et donner de la lisibilité aux familles. Nous défendons un modèle qui délivre des diplômes et des titres reconnus par l’État», insiste Christophe Boisseau, directeur académique du groupe Omnes Education, l’un des rares groupes à avoir répondu aux sollicitations du Figaro.
*Le prénom a été modifié