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“Les amendes policières sont l’arme fatale pour rendre les pauvres plus pauvres en France”

Des jeunes racisés endettés car victimes d’amendes pour des motifs injustifiés voire fictifs. Face à un phénomène qui progresse, trois ONG sonnent l’alarme. Le décryptage d’Omer Mas Capitolin, responsable associatif, qui dénonce le déni des autorités.

À Saint-Herblain, le 14 mars 2025.

À Saint-Herblain, le 14 mars 2025. Photo Estelle Ruiz/Hans Lucas

Par Romain Jeanticou

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Publié le 24 juin 2026 à 12h28

Dans un rapport rendu public le 17 juin, les ONG Human Rights Watch, (RE) Claim et la Maison communautaire pour un développement solidaire dénoncent une pratique policière en expansion depuis une dizaine d’années : le recours répété aux amendes visant des jeunes Noirs et Arabes dans l’espace public. Des contraventions en chaîne, souvent injustifiées et parfois fondées sur des faits fictifs, selon l’enquête menée entre février 2025 et avril 2026 dans plusieurs quartiers des agglomérations de Paris, Lyon et Grenoble, qui vient corroborer les conclusions d’un autre rapport demandé par la Défenseure des droits en 2025, qui parlait de « politique publique d’éviction de l’espace public de personnes considérées comme indésirables ».



L’accumulation de ces amendes et leur majoration lorsqu’elles sont impayées placent ces jeunes, dont de nombreux mineurs, dans des situations de dette de plusieurs milliers d’euros impossibles à éponger, fragilisant grandement leur entrée dans la vie active. « Ces amendes alimentent un cercle sans fin de pauvreté », estime Omer Mas Capitolin, président de l’association la Maison communautaire pour un développement solidaire.

Quels comportements viennent sanctionner ces amendes ?
Il s’agit de trois infractions à l’ordre public que les agents nomment « triplette » car ils les délivrent régulièrement toutes à la fois : tapage diurne ou nocturne, dépôt de déchets hors des emplacements autorisés et déversement de liquide insalubre (crachat ou urine). Depuis 2017, nous remarquons une utilisation industrielle et abusive de ces dispositifs. Alors qu’ils sont censés venir sanctionner un comportement constaté sur le vif, très régulièrement les jeunes reçoivent par courrier une relance d’amende majorée pour une infraction qui aurait eu lieu de nombreux mois plus tôt et lors de laquelle ils n’ont eu aucun contact avec la police. Dans certains cas, elles viennent même sanctionner des infractions qui auraient eu lieu à des moments où les jeunes n’étaient pas dans leur ville. En 2025, trois procédures ont ainsi abouti à la condamnation de policiers pour « faux ».

L’objectif est de faire du chiffre, mais également d’évacuer de l’espace public une population considérée comme “indésirable”, un terme hérité des années 1930.

Qui sont les individus sanctionnés ?
Il s’agit dans la quasi-totalité de jeunes garçons et hommes entre 12 et 30 ans, noirs ou arabes, et habitant dans des quartiers populaires. La plupart du temps, c’est en bas même de chez eux qu’ils sont sanctionnés, jusqu’à plusieurs fois par jour. L’enquête de la Défenseure des droits et la nôtre montrent qu’un profilage discriminatoire précède ces contraventions, comme les contrôles au faciès. L’objectif est double : faire du chiffre avec la somme des amendes et améliorer les statistiques d’affaires résolues pour lesquelles les policiers touchent des primes, puisqu’une amende délivrée est considérée comme une affaire résolue. Mais il s’agit également d’évacuer de l’espace public une population considérée comme « indésirable », un terme hérité des années 1930 et utilisé par les policiers eux-mêmes dans leurs classifications administratives. Le ministre de l’Intérieur s’est enfin engagé à le faire supprimer en mars.

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Quelles conséquences pour ces jeunes ?
Ces amendes alimentent un cercle sans fin de pauvreté. Les jeunes de notre enquête vivent déjà dans des foyers en situation de précarité et cumulent des dizaines de contraventions. Les amendes, de 68 à 135 euros, sont majorées jusqu’à 450 euros, créant des milliers voire des dizaines de milliers d’euros de dettes. Une mère que nous avons reçue doit par exemple 56 000 euros pour ses trois fils mineurs. Ces situations financières empêchent les jeunes de se lancer dans un projet professionnel : comme l’argent est pris sur leurs comptes, ils sont empêchés de chercher un logement, une formation, un prêt ou un travail… L’amende est l’arme fatale pour rendre les pauvres plus pauvres, les faire tomber dans l’illégalité et la défiance envers leur propre pays qui les condamne à vivre isolés et en marge.

Les politiques de sécurité ne produisent rien de vertueux depuis quarante ans.

Quelles mesures réclamez-vous au gouvernement ?
Le ministère de l’Intérieur est dans le déni le plus total de cette réalité pourtant documentée et même condamnée à plusieurs reprises. Le ministre actuel, Laurent Nuñez, avait qualifié de « diffamatoire » le rapport de la Défenseure des droits, et a assuré il y a quelques jours à l’Assemblée nationale que « les contrôles au faciès n’existent pas » et que « les amendes sont toujours adossées à une infraction ». Ce que nous demandons en priorité pour sauver l’avenir de ces milliers de jeunes Français, c’est la suppression des trois infractions à l’ordre public du code pénal, l’annulation des dettes en cours et un changement de cap dans les politiques de sécurité qui ne produisent rien de vertueux depuis quarante ans.

Le mandat de la Défenseure des droits, Claire Hédon, s’achève au mois de juillet et Emmanuel Macron envisagerait de nommer à sa suite le très conservateur sénateur LR François-Noël Buffet. Quel bilan tirez-vous de l’action de Claire Hédon et comment abordez-vous son remplacement ?
Nous avons saisi Claire Hédon à plusieurs reprises durant son mandat. Je crois qu’elle a tenté de remplir sa mission de façon juste et transparente, mais les réponses de l’État ne sont pas à la hauteur de ce travail. Je suis particulièrement inquiet parce qu’énormément de digues vis-à-vis de l’extrême droite ont sauté depuis sa nomination, particulièrement au sein de la droite dont est issu François-Noël Buffet. En tant que représentant d’une association qui lutte pour plus d’égalité et de justice, mais aussi en tant que citoyen français noir, je vois peu de signes qui vont dans le sens de davantage de cohésion et d’altérité et non vers plus de division et de stigmatisation.