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www.nouvelobs.com Par  Sarah Halifa-Legrand (correspondante à Washington)

 

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Il n’a pas convié des historiens à dîner à la Maison-Blanche, comme le faisaient Barack Obama et Joe Biden. Il n’a pas non plus lu avec passion les biographies d’anciens présidents, à l’instar de George W. Bush. Mais Donald Trump s’est quand même intéressé à l’histoire… pour la réécrire. Et il a préempté les 250 ans de l’indépendance américaine célébrés en grande pompe ce 4 juillet pour entériner sa version du roman national.

C’est dans son décret du 27 mars 2025 – un texte aux airs de manifeste intitulé « Rétablir la vérité et la raison dans l’histoire américaine » – qu’il avait exposé son projet. Il comptait éradiquer les pages sombres du passé – racisme, sexisme, extermination… –, accusées de présenter le pays « sous un jour négatif », d’aggraver les « divisions sociétales » et d’alimenter « un sentiment de honte nationale », pour ne retenir que les faits glorieux, « rappelant aux Américains [leur] patrimoine extraordinaire, [leurs] progrès constants vers une Union plus parfaite et [leur] bilan inégalé en matière de promotion de la liberté, de la prospérité et de l’épanouissement humain ».

Il ramenait 250 ans d’histoire à un nationalisme nostalgique encapsulé dans le slogan « Make America Great Again » qui fait référence à un « âge d’or » n’ayant jamais existé. Un panégyrique que l’éditorialiste Nick Bryant qualifie sur la plateforme Substack de « version Mickey Mouse de l’histoire ». Fini, l’examen critique du récit national entrepris ces dernières décennies pour exhumer les épisodes qui dérangent et raconter les souffrances, les luttes et les dissidences. Ce qu’il prône, « c’est une aseptisation visant à détruire la vérité », a dénoncé l’Organization of American Historians.

Dans quel but ? « Il devient le Big Brother qui détermine quelles parties du récit américain sont légitimes et lesquelles doivent être étouffées et effacées », avait résumé l’éditorialiste David Corn dans le magazine « Mother Jones » au lendemain du décret. Une fois de plus c’est George Orwell qui raconte le mieux Trump : « Qui contrôle le passé contrôle l’avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé », écrivait-il dans « 1984 ». Les despotes en ont fait leur mantra. Poutine a instrumentalisé le passé en imposant une version révisée du roman national russe ; Hitler a fait de l’Allemagne nazie l’héritière autoproclamée des civilisations grecques et romaines ; et Trump, de l’homme blanc et chrétien le fondement de l’Amérique – bien qu’il soit à la tête d’une jeune nation habituellement plus tournée vers l’avenir.

Vaste entreprise de réécriture

« Pour imposer ce récit de la nation, analyse l’historien Edward L. Ayers, Trump associe les Pères fondateurs au christianisme protestant – pourtant nullement invoqué dans les documents fondateurs. » Le 17 mai, pour l’ouverture des festivités des 250 ans de l’indépendance, il a ainsi organisé sur la pelouse du National Mall de Washington une gigantesque prière collective destinée à « “redédier” la nation à Dieu ». « Et il endosse le projet conservateur de la “citoyenneté par héritage” : il faut que vos ancêtres aient participé à la Révolution pour légitimement se revendiquer américain, explique le chercheur. Tout ce qui ne relève pas de ce récit, il le minimise, refuse de l’admettre, l’occulte : le système d’esclavage le plus vaste et le plus puissant du monde moderne, le fait qu’à l’époque de la révolution, la grande majorité de l’Amérique du Nord était habitée par des peuples autochtones, l’évidence que les immigrés non blancs sont aussi américains que les autres. Et en créant ce passé, il légitime ses actions dans le présent. »

 

Donald Trump à l’honneur devant le ministère du Travail américain qui se prépare aux festivités du 4-Juillet, à Washington le 3 juillet 2026. JOE RAEDLE/GETTY IMAGES VIA AFP

Symptomatique de sa pensée, le nouveau maître de Washington s’est plaint en août 2025 sur son réseau Truth Social que les musées passent leur temps à montrer « à quel point [le] pays est horrible, l’esclavage était mauvais ». Depuis, son administration a passé au crible les monuments, expositions et programmes des diverses institutions culturelles fédérales qui façonnent le récit américain : la Smithsonian Institution (regroupement de 21 musées nationaux et galeries, indépendante depuis 1846, qui attire plus de 15 millions de visiteurs par an), le National Park Service (en charge des parcs nationaux), le National Endowment for the Humanities (qui finance des projets historiques et culturels), des mémoriaux, des statues et des plaques commémoratives ont été expurgés des références à la diversité, l’équité et l’inclusion, à l’esclavage, aux Amérindiens, aux transgenres, au changement climatique et même aux fossiles (l’histoire commençant à la révolution…).

En janvier, le service des parcs nationaux a démantelé une exposition qui rendait hommage aux neuf esclaves que le président George Washington emmenait lorsqu’il résidait à Philadelphie. La municipalité a déposé une plainte contre cette tentative de « maquiller l’histoire ». Ont également été retirées les citations jugées « woke » – hostiles à la guerre ou à l’esclavage – du monument de Bunker Hill, commémorant la bataille du même nom de la guerre d’Indépendance à Boston. Les parcs doivent désormais se limiter à célébrer « la beauté, l’abondance et la grandeur des paysages américains ». La délation est bienvenue : les visiteurs sont invités à signaler tout contenu « dénigrant des Américains morts ou vivants », ou relativisant la « grandeur des réalisations et des progrès du peuple américain ». Trump a aussi viré les dirigeants des archives nationales et de la bibliothèque du Congrès pour pouvoir reprendre la main sur leur contenu.

A la place, le président raconte sa « vision positive de l’histoire » : il fait construire un « Jardin national des héros américains », un parc de 250 statues rendant hommage à des personnages historiques, scientifiques, sportifs, artistes… Son secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, redonne aux bases militaires leurs anciens noms de généraux confédérés retirés sous Biden. Fort Bragg, devenu Fort Liberty sous son prédécesseur, a retrouvé son nom. Et les cerveaux de cette offensive historique, l’Heritage Foundation – le cercle de réflexion ultraconservateur auteur de sa feuille de route, le fameux Project 2025 – et deux autres institutions de droite, le Hillsdale College, un établissement chrétien du Michigan, et la plateforme éducative PragerU, se chargent de produire des contenus « patriotiques ». On leur doit les six semi-remorques baptisés « Freedom Trucks » (« les camions de la liberté ») qui parcourent le pays et une série de vidéos intitulée « The Story of America » (« l’histoire de l’Amérique ») visant à propager une version édulcorée du passé.

Contrôler sa place dans le récit

Le président MAGA cherche aussi à contrôler sa place dans cette fiction nationale. Il est passé maître dans l’art de manipuler le récit de l’élection présidentielle de 2020 et de l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021. Il a publié 71 messages sur la prétendue élection volée sur son réseau Truth Social au cours des seuls quatre premiers mois de 2026, amnistié les émeutiers du Capitole et ajouté au site web de la Maison-Blanche une section intitulée « 6 janvier : une date qui restera dans l’infamie » pour officialiser son récit révisionniste d’une émeute qui aurait été orchestrée par les démocrates.

A la National Portrait Gallery, à Washington, dans la salle réservée aux présidents, il a imposé sa photo de repris de justice aux mâchoires serrées et fait disparaître la référence aux procédures de destitution qui l’ont visé. Il a écrit sa propre plaque commémorative sous son portrait le long du Presidential Walk of Fame à la Maison-Blanche, tout en superlatifs et mensonges. On peut par exemple y lire qu’il a « mis fin à huit guerres au cours de ses huit premiers mois ». Et pour mieux se valoriser, rien de tel que de dénigrer ses prédécesseurs, dont il a réécrit les plaques. La photo de Joe Biden a été ainsi remplacée par une signature par autopen avec ce commentaire : « Sleepy Joe Biden fut, de loin, le pire président de l’histoire américaine ».

Trump a toujours voulu s’insérer dans le roman national. En 2015, il avait été raillé pour avoir installé un panneau sur l’un de ses terrains de golf de Virginie qui commémorait une bataille de la guerre de Sécession n’ayant jamais eu lieu. Les célébrations des 250 ans de l’indépendance lui permettent de se mettre au centre de l’histoire. Son visage est partout, sur les laissez-passer des parcs nationaux, les bannières géantes accrochées aux bâtiments fédéraux… « L’histoire américaine est subordonnée au culte de la personnalité de Trump », constate « Mother Jones ».

Mais les rodomontades de l’Ubu roi de Washington ne sont en vérité que la façade caricaturale d’une bataille entre deux visions de l’histoire américaine qui se joue depuis des décennies. « Tout a commencé dans les années 1960, lorsque des historiens ont estimé que notre histoire devait être plus démocratique en incluant tout le monde : les femmes, les Afro-américains, les Amérindiens…, explique l’historien Edward L. Ayers. Depuis, un contre-mouvement a vu le jour. »

Ce conflit a connu un point de bascule en 2019 lorsque le « New York Times » a lancé le « Projet 1619 ». Objectif : « Redéfinir l’histoire du pays en plaçant les conséquences de l’esclavage et les contributions des Noirs américains au cœur même de notre récit. » « Le racisme anti-Noirs est inscrit dans l’ADN même de ce pays », résumait alors Nikole Hannah-Jones, responsable du projet. La riposte conservatrice a pris la forme de la « Commission 1776 », publiée à la fin du premier mandat de Trump. Sa mission : une « éducation patriotique » visant à déculpabiliser l’Amérique, décrite comme « le pays le plus juste et le plus glorieux de toute l’histoire de l’humanité ». L’esclavage y était présenté comme un phénomène mondial et non comme un « mal spécifiquement américain ».

Ces deux versions antagonistes se sont livrées à une « guerre de l’histoire », comme la qualifie Nick Bryant. Avec les écoles pour champ de bataille de prédilection. En 2020, l’année de la mort de George Floyd, un programme pédagogique fondé sur le Projet 1619 a été adopté dans plus de 4 500 classes. Depuis, au moins 14 Etats républicains ont tenté de l’interdire. Et 18 Etats se sont attaqués à la théorie critique de la race, selon laquelle les institutions sont minées par un racisme systémique.

Ce mouvement révisionniste a trouvé en Trump son faussaire en chef et a fait main basse sur les 250 ans de l’indépendance américaine. Mais à voir les tribunaux retoquer ses tentatives de réécriture, et l’opinion publique bouder les festivités grandiloquentes qu’il parraine (son rassemblement religieux comme sa grande foire américaine sur le National Mall de la capitale n’ont pas attiré les foules), les Américains refusent sa version de l’histoire.

Par  Sarah Halifa-Legrand (correspondante Nouvel Obs à Washington)