JustPaste.it

Afflux de migrants à Ceuta : le gouvernement espagnol attaqué par une extrême droite internationale exaltée

L’arrivée de dizaines de milliers de jeunes Marocains dans l’enclave espagnole, la semaine dernière, même éphémère, a déchaîné les paniques racistes de l’extrême droite mondiale. Ce qu‘il s’est passé soulève des questions sur l’utilisation de l’immigration comme levier de déstabilisation mais aussi sur l’attitude des autorités marocaines.
Monde

 

6min
Publié le 2 août 2026
0:00 / 0:00

 

 

 

Des soldats espagnols s'apprêtent à escorter de jeunes Marocains vers la frontière, à Ceuta, le 1er août 2026. Ils étaient plus de 50 000 à être entré dans l'enclave en l'espace de quelques jours.
© Jorge Guerrero / AFP
C’est l’histoire d’une double déshumanisation. La première, cynique, repose sur le désespoir de ces jeunes Marocains qui ont franchi la frontière de Ceuta avec l’espoir d’un changement de vie miraculeux. La seconde, raciste et outrancière, accable ceux-là de tous les maux, qu’importe si 72 d’entre eux sont morts en nageant vers l’enclave espagnole.
Les sourires candides et soulagés des plus de 50 000 migrants n’auront pourtant duré que quelques heures, le temps que les autorités espagnoles les reconduisent à la frontière. Juste assez pour déchaîner l’internationale fasciste, réjouie de voir l’Espagne progressiste en difficulté.
« Souvenez-vous de cette image. Ce sera nous dans trois ans si le mauvais camp l’emporte », a ainsi lancé Donald Trump, en appelant ses compatriotes à « ne pas laisser détruire notre pays ». Sur la même longueur d’onde, le Britannique Nigel Farage parle « d’invasion », et l’Italienne Giorgia Meloni « suspend temporairement le régime de libre circulation prévu par Schengen dans les liaisons maritimes et aériennes avec l’Espagne ».
Le milliardaire Elon Musk partage, lui, un passage du film World War Z – une invasion de zombies à Jérusalem, ça ne s’invente pas – et le ministre israélien d’extrême droite Itamar Ben Gvir manie l’ironie en félicitant Pedro Sanchez « pour son profond engagement envers l’accueil de l’immigration et la diversité humaine », et en enjoignant l’Espagne à « accorder l’asile aux résidents de Gaza qui demandent à émigrer ».

Des rumeurs sur l’ouverture de la frontière

Le chef du gouvernement espagnol s’est défendu en dénonçant « une attaque contre l’intégrité territoriale de l’Espagne » et en annonçant de nouveaux dispositifs anti-immigration, comme cette barrière flottante de 500 mètres installée dimanche 2 août. Mais cette prétendue « invasion migratoire », par son caractère soudain et éphémère, n’en est pas une.

 

C’est d’abord la rumeur d’ouverture de la frontière, diffusée sur les réseaux sociaux marocains, qui a poussé des dizaines de milliers de personnes à tenter leur chance. Le symptôme d’un mal-être de la jeunesse de ce pays qui, depuis l’automne 2025, proteste contre la corruption des élites, l’absence de liberté d’expression et le manque d’infrastructures scolaires et hospitalières.
Lors de la Fête du Trône, mercredi 29 juillet, le roi Mohammed VI, sans un mot pour ces milliers de désespérés ayant tenté leur chance pour passer à Ceuta au péril de leur vie, affirmait « veiller à ce que tous les Marocains puissent vivre dignement, en citoyens libres », assurant que « la stabilité est la variable clé dans l’équation du développement au Maroc ».
Pourquoi, dans ce cas, les gardes-frontières marocains, chargés de surveiller les alentours de Ceuta et Melilla, ont-ils laissé faire ? Certains agents, sur des vidéos, regardent nonchalamment passer les jeunes hommes, d’autres attendent sur la route qu’une centaine d’entre eux descende d’un camion… Les hypothèses sont nombreuses.
Il y a le statut même des enclaves, reliquats coloniaux en territoire africain que Rabat revendique toujours. Il y a aussi la visite récente de Pedro Sanchez chez le rival algérien, la première depuis six ans. En 2021, lorsque Madrid accueillait le secrétaire général du Front Polisario Brahim Ghali pour qu’il puisse y recevoir des soins, la frontière de Ceuta avait déjà été ouverte par le Maroc pour laisser passer quelque 8 000 de ses ressortissants.

La gauche espagnole pourrait vaciller

Le chef du gouvernement espagnol soutient pourtant depuis 2022, à rebours de la tradition diplomatique espagnole, le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental.
Quoi qu’il en soit, le levier migratoire pourrait déstabiliser l’un des gouvernements les plus progressistes d’Europe. Ceci à quelques mois des élections générales de mai 2027, où l’on craint une alliance du PP de droite et de son extrême, Vox, au niveau national, après les compromissions dans les régions d’Estrémadure et d’Aragon.
« Cause perdue », selon Donald Trump, qui lui reproche de ne pas consacrer assez du budget du pays en dépenses d’armement et de défense au sein de l’Otan, Pedro Sanchez a également refusé que les avions de chasse états-uniens atterrissent sur les bases militaires d’Andalousie ou que des bateaux transportant des armes ou des composants militaires à destination d’Israël fassent escale dans les ports espagnols.
Le chef du gouvernement espagnol soutient ouvertement le peuple palestinien, ce qui irrite Israël et les États-Unis, qui se sont empressés d’instrumentaliser la crise de Ceuta. « Cet incident inacceptable est le résultat direct des efforts délibérés du gouvernement espagnol pour permettre et faciliter l’immigration illégale massive en Europe », a réagi le Département d’État sur X, en référence au plan de régularisation massif de Madrid en janvier dernier.

Le Maroc se range derrière les États-Unis

De l’autre côté du détroit de Gibraltar, Rabat s’accorde parfaitement avec ses alliés à Tel-Aviv et Washington. Après la signature des accords d’Abraham en 2020 et celle d’un accord de sécurité avec Israël en 2021, le royaume a récemment donné le nom de Donald Trump à l’autoroute reliant Tiznit à Dakhla, en territoire sahraoui. « Quel grand honneur ! » s’est réjoui ce 26 juillet l’intéressé en remerciant Mohammed VI.
C’est notamment pour garantir sa souveraineté sur le Sahara occidental que le Maroc s’aligne sur les États-Unis et a normalisé ses relations avec Israël. En rupture avec les résolutions de l’ONU qui reconnaissent le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination, Donald Trump a d’ailleurs reconnu cette souveraineté marocaine sur l’ex-colonie espagnole en décembre 2020, avant de quitter la Maison-Blanche et de terminer son premier mandat.
Suivre la première puissance mondiale ouvre également de nombreuses opportunités économiques. Le royaume est le seul pays d’Afrique à avoir noué un accord de libre-échange avec les États-Unis dans les années 2000.
Quels qu’en soient les ressorts, dans la crise de Ceuta, des vies humaines sont instrumentalisées par les droites mondiales. Une internationale brune prête à toutes les outrances pour nourrir les peurs en Europe. L’extrême droite européenne rêve d’un territoire qui ne serait autre qu’un vieux continent forteresse replié sur lui-même, et celle des États-Unis rêve d’un ghetto blanc.
Sans jamais parler des causes des migrations – guerres, inégalités, changement climatique – ni de leur caractère inévitable, qui appelle une planification européenne.