Ce que l'histoire nous apprend sur notre rapport aux technologies nouvelles.

Chaque génération a l'impression de vivre une révolution sans précédent. Et pourtant, l'histoire humaine est une longue suite de bouleversements technologiques auxquels nos sociétés ont dû, à chaque fois, s'adapter. Le premier de ces bouleversements fut l'agriculture il y a 8000 ans. Ce qui change aujourd'hui, ce n'est pas tant ce qu'implique le changement que sa vitesse de propagation dans nos sociétés.
Des siècles pour l'imprimerie, des décennies pour l'électricité
Quand Gutenberg met au point l'imprimerie à caractères mobiles vers 1450, il faut près d'un siècle avant que l'Europe ne bascule véritablement dans une culture de l'écrit diffusée à grande échelle. Cela a commencé par la diffusion de la Bible. Le temps que les ateliers se multiplient, que l'alphabétisation progresse, que les institutions (Église, universités, pouvoirs politiques) réagissent, s'adaptent ou tentent de contrôler ce nouvel outil.
L'électricité suit un rythme un peu plus rapide mais pas encore comme ce que l'on observe aujourd'hui. Les premiers réseaux urbains datent des années 1880. Il faudra attendre les années 1930-1950 pour que l'électrification touche vraiment les campagnes dans de nombreux pays occidentaux. Soit environ 50 à 70 ans entre l'invention et l'adoption massive.
L'automobile suit une trajectoire comparable : inventée à la fin du XIXe siècle par Benz un ingénieur allemand (Mercedes-Benz aujourd'hui) , elle ne devient un objet de masse qu'avec Ford à Detroit dans les années 1910-1920 ; et il faudra encore des décennies pour que les infrastructures (itinéraires, les stations de-service, le code de la route) se mettent réellement en place.
Le XXe siècle accélère le tempo
Avec la radio, le cinéma et la télévision, puis l'informatique, le rythme s'accélère :
- Téléphone : environ 75 ans pour atteindre 50% des foyers. Rappelons nous le 22 à Asnières de Fernand Raynaud.
- Cinéma et Télévision : environ 22 ans pour atteindre le même seuil. Et le passage du noir et blanc à la couleur prit presqj'une décennie.
- Ordinateur personnel et informatique : environ 15 ans
- Internet : environ 7 ans
- Smartphone : moins de 10 ans pour une adoption quasi universelle.
- L'intelligence artificielle : en cours
L'histoire ne dit pas qu'on doit freiner l'innovation. Elle suggère plutôt trois choses utiles pour aujourd'hui :
- L'invention d'un nouvel outil ne veut pas dire « vouloir et savoir » s'en servir, individuellement et collectivement.
- Le Minitel a eu un succès en France mais ne s'est pas diffusé dans le monde ; il fut remplacé par internet et l'ordinateur portable
- Les smartphones, les réseaux sociaux et l'intelligence sont au cœur du sujet d'aujourd'hui : l'accélération de la diffusion d'une technologie.
- Cette accélération s'accompagne également de la disponibilité d'une énorme quantité d'appareils sur les marchés et de la facilité d'accès aux applications et logiciels.
- Cela touche aussi le cadre institutionnel et les normes sociales pour réglementer les usages.
- La toute récente loi du parlement « Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans »illustre bien ce point.
Pourquoi l'adaptation met plus de temps à se diffuseur que l'invention
- Le « retard culturel », Le Cultural Lag (ou retard culturel) : Théorisé par le sociologue William Ogburn dès 1922, ce concept explique que la technologie évolue toujours plus vite que les lois et les institutions (la culture non matérielle)
- La technologie évolue de manière exponentielle , alors que les organisations et les humains évoluent de manière linéaire. Le fossé entre les deux ne cesse donc de s'agrandir.
- Les infrastructures matérielles doivent suivre : appareils, réseaux, compétences techniques et savoirs utiliser.
- Les institutions (droit, éducation, travail) doivent réécrire leurs règles, ce qui prend structurellement plus de temps que le progrès technique lui-même.
- Les mentalités évoluent à un rythme générationnel : on ne change pas ses habitudes profondes du jour au lendemain, même quand l'outil est disponible.
La rapidité de l’adoption du smartphone et de l’intelligence artificielle est extraordinaire
Ce qui frappe avec les technologies actuelles : l'Internet, les réseaux sociaux, les smartphones, les tablettes, et l'IA générative, c'est qu'ils sont toujours de plus en plus performants. Le décalage entre le temps de l'invention et le temps de la diffusion sociale devient de plus en plus court. ChatGPT a atteint 100 millions d'utilisateurs en deux mois, alors qu'il avait fallu des années à Facebook ou Instagram pour atteindre une audience comparable.
Le problème, c'est que les institutions, le droit, l'école, le monde du travail et nos repères psychologiques n'ont pas la même vitesse d'assimilation et d'adaptation pour en maîtriser l'usage. La technologie diffuse en quelques mois ce qu'il faut peut-être des années à digérer individuellement et collectivement, comme c'est le cas pour les réseaux sociaux, dont on commence à mesurer les effets sur la santé mentale ou la démocratie, vingt ans après leur diffusion massive.
Je ne crois pas que l'intelligence artificielle disparaîtra comme ce fut le cas du Minitel. Les applications en médecine, ou pour des communications au sein de sites marchands, sont utiles. Mais pour des usages personnels il ne faut que les utilisateurs perdent leur esprit critique, leur capacité d'élaborer des analyses personnelles. Et plus encore que l'intelligence artificielle ne devienne un lien social facile au lieu de vrais liens sociaux faits de conflits d'opinions et de la nécessité de dialogue .
Documentation
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