« Trois ans d’études chèrement payées et je n’ai toujours rien de mieux que le bac » : quand l’enseignement supérieur privé laisse ses étudiants sur le carreau
Charles Monnier
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EnquêteLes dérives des écoles privées lucratives sont monnaie courante, cherchant en priorité à dégager du profit plutôt qu’à investir dans la qualité des formations. Au bout de la chaîne, des étudiants, qui se retrouvent parfois sans aucun diplôme.
L’année 2025 commençait bien pour Rita Sawaya, 27 ans. Etudiante libanaise présente depuis trois ans en France, elle terminait un mastère d’illustration à l’Ecole de Condé (membre du groupe AD Education), à Toulouse. Elle venait de valider l’obtention de son diplôme après un stage terminé dans les premiers jours de janvier. L’heure était venue pour elle de se lancer sur le marché du travail. Il était également temps de renouveler son titre de séjour – les étudiants non européens disposant d’un visa étudiant ont l’obligation de faire la preuve de leur progression académique auprès de la préfecture.
L’étudiante répond alors en ligne aux questions de l’administration, glisse en pièce jointe son dernier diplôme. Quelques jours plus tard, arrive à son domicile un courrier recommandé, daté du 12 janvier, avec accusé de réception. L’en-tête est de la préfecture du Rhône, il est signé par la directrice adjointe des migrations et de l’intégration du département. A la lecture du document, l’avenir qu’envisageait Rita Sawaya s’écroule.
En quatre paragraphes, la sentence de l’administration est claire : « Il ne s’agit pas d’un diplôme de master délivré par le ministère de l’enseignement supérieur. (…) Pas davantage d’un diplôme d’établissement d’enseignement supérieur technique privé et consulaire visé par le ministère. (…) Pas non plus d’un diplôme délivré par les universités. (…) Ce diplôme n’est pas non plus un titre inscrit au répertoire national des certifications professionnelles [RNCP]. » En bref, son diplôme ne vaut rien selon les critères de l’Etat. Elle n’a donc pas répondu à ses obligations de progression académique. L’étudiante doit quitter le territoire français sous trente jours.
Sans valeur diplômante
La loi du 5 septembre 2018 relative à la liberté de choisir son avenir professionnel a fortement stimulé le marché de l’enseignement supérieur privé. Avec plus de 750 000 étudiants inscrits, le privé représente aujourd’hui plus de 25 % des effectifs globaux de l’enseignement supérieur. Cette nouvelle législation a provoqué un effet d’aubaine pour de nombreuses officines, pressées de prendre leur part du gâteau.
Parallèlement, le gouvernement tergiverse depuis trois années sur la mise en place d’un contrôle efficace de ces établissements. Le projet de loi « relatif à la régulation de l’enseignement supérieur privé » n’est toujours pas inscrit à l’ordre du jour du Sénat. Néanmoins, le 11 février, les sénateurs ont adopté une proposition de loi, portée par Yan Chantrel (Parti socialiste), « visant à un meilleur encadrement de l’enseignement supérieur privé à but lucratif pour mieux protéger les étudiants ». Le texte prévoit l’encadrement de méthodes commerciales abusives, une obligation de transparence sur la valeur des diplômes et des sanctions pour les contrevenants. Ce texte est maintenant en première lecture à l’Assemblée nationale.
En attendant, ces écoles ont fait de multiples victimes : des étudiants ont cru en des promesses non tenues. « Pour ses détracteurs, le privé met davantage de moyens sur le marketing et la proximité que sur la qualité des formations », écrivait, en 2024, dans une tribune pour Le Monde, Stéphane Le Bouler, ancien président du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur.
Les dérives de l’enseignement privé sont monnaie courante, soulignait, dans un entretien au Monde, Mathis d’Aquino, chercheur en sciences politiques à Sciences Po Bordeaux, le 15 janvier. « Certaines écoles fonctionnent uniquement avec des enseignants vacataires. Cela veut dire que le contrat peut être rompu du jour au lendemain, mais aussi que les maquettes de cours changent en permanence. On a également des cas où l’école perd son titre RNCP en cours d’année. Les étudiants se retrouvent alors avec un bout de papier sans valeur diplômante. » C’est bien ce qu’ont vécu Rita Sawaya et l’ensemble des élèves de sa classe.
Par ailleurs, « certaines écoles demandent de payer un acompte pour bloquer une inscription. C’est illégal, rappelle M. Aquino. On observe, de la part de ces groupes, une communication ultra-agressive, particulièrement dans les salons d’orientation ». C’est dans l’un de ses salons qu’en 2020, Clément Vitrat, alors élève en classe de terminale, découvre les établissements de Campus Academy. Depuis 2019, Michel Ohayon, homme d’affaires bordelais, crée un réseau d’écoles privées qui essaime des campus à Rennes, Nantes, Angers, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône)…
Sur un stand, le lycéen découvre avec son père les plans de ce qui doit devenir le campus aixois : « Un bâtiment moderne, des écrans, de l’espace, une formation professionnalisante en numérique, audiovisuel et communication… En prime, s’ajoute la promesse d’une poursuite d’études à l’étranger. » Le boniment fait son effet. On presse son père de payer 780 euros de frais d’inscription pour « sécuriser » une place pour son fils qui n’a pas encore le bac. La famille accepte, sans attendre les résultats de Parcoursup, qui, six mois plus tard, lui ouvrira les portes d’un IUT d’informatique quasi gratuit.
Les campus ferment
A la rentrée 2021-2022, après le paiement d’un solde de 5 870 euros, c’est dans un bâtiment en chantier que la première cohorte aixoise fait sa rentrée. « Au début, ça allait », raconte Clément Vitrat. Mais il ne faut que quelques mois avant que le nombre de cours s’étiole et que les intervenants disparaissent. Les campus de Rennes et de Nantes ferment leurs portes peu après la rentrée 2022, puis c’est au tour de celui d’Aix-en-Provence, laissant les étudiants sans diplôme et leur compte en banque sérieusement allégé avec, pour certains, des prêts contractés. Pour sa part, Michel Ohayon confie la direction du groupe à son fils, Gabriel-Alexandre.
Une douzaine d’élèves, dont Clément Vitrat, représentés par Eve Mori-Cerro, ont porté plainte contre la direction du groupe. La procédure est toujours en cours, trois ans après la fermeture de l’établissement. « Pour la justice, ce n’est pas une affaire prioritaire », constate l’avocate. De son côté, Michel Ohayon déclare, par la voix de son avocat, Baptiste de Fresse de Monval, qu’il « n’a rien à se reprocher dans cette affaire, où des fonds propres importants ont été engloutis ».
Quant aux autres étudiants passés par Campus Academy, « après un moment de colère, ils sont passés à autre chose, ils veulent laisser ce mauvais souvenir derrière eux », explique l’ancien élève du campus aixois, qui termine des études d’informatique… dans une autre école privée.
Les étudiants du bachelor communication d’Isefac, une école privée du groupe Ionis, ont, eux aussi, vécu une étrange expérience de l’enseignement supérieur. Après trois années d’études, facturées plus de 8 000 euros par an (hormis la dernière, suivie en apprentissage), l’ensemble des apprenants, soit 95 individus, se sont fait recaler.
Le diplôme qu’ils préparaient était un diplôme d’école : il n’était pas reconnu par le ministère de l’enseignement supérieur, mais rattaché à un titre RNCP du ministère du travail, sous le contrôle d’un organisme de certification, Formatives. Un moyen pour l’école d’affirmer alors que sa formation était reconnue par l’Etat. Mais, en octobre 2024, Formatives décide de ne plus habiliter Isefac. « Cette décision a été prise à la suite de différents audits et d’un désalignement entre l’offre de formations et les objectifs de notre certification », explique au Monde Christophe Rouvrais, directeur général de l’organisme.
En clair, l’école ne conduit pas les élèves au niveau minimum requis par France Compétences, l’organisme public qui finance l’apprentissage. Toutefois, les élèves déjà engagés dans la formation avant octobre 2024 ont pu poursuivre leur cursus et ont été évalués, sur dossier, fin 2025. « Tous ont échoué », reconnaît Siham Ben Salem, directrice d’Isefac. Les travaux des étudiants transmis au certificateur étaient « réellement éloignés » des attendus, « tant sur le fond que sur la forme », précise Christophe Rouvrais.
Malgré l’échec de la cohorte, la direction de l’école assure avoir « bien accompagné » les apprenants. Une vingtaine a passé un rattrapage auprès de Formatives. Les résultats sont encore en attente. Les autres ont abandonné ou changé d’établissement. « Ce sont trois ans d’études chèrement payées – 15 000 euros en tout –, et je n’ai toujours rien de mieux que le bac », s’étonne Léo, qui préfère rester anonyme.
Faille de communication
Maquiller la réalité du niveau d’enseignement et la valeur des diplômes ressemble à une stratégie rodée par des écoles qui n’ont pas la reconnaissance du ministère de l’enseignement supérieur. Pour attirer en mastère de nouveaux clients et maintenir en leur sein ceux qui terminent un bachelor. Dans un courrier adressé à ses futurs étudiants le 15 février 2023, la direction de l’Ecole de Condé de Toulouse assure que « l’ensemble de [ses] programmes de mastère a obtenu le plus haut niveau de reconnaissance de l’Etat, via un titre certifié RNCP de niveau 7 [équivalent à un diplôme public bac + 5] ». C’est sur cet engagement de qualité que Rita Sawaya et plusieurs autres étudiantes ont rejoint l’établissement.
Mais, quelques mois après la rentrée 2023-2024, l’école a perdu le titre sur lequel le diplôme d’illustrateur était adossé. « L’ensemble des étudiants ont été informés, assure France Barrois, directrice générale de Condé. Nos supports de communication ont été modifiés à partir de 2023. » « Faux ! », répondent d’une seule voix plusieurs enseignants et étudiants interrogés. Tous ont découvert la réalité de la perte du titre en 2025, alertés par l’étudiante libanaise, brutalement sommée de quitter le territoire. « Il y a sans doute une faille de communication sur notre site de Toulouse », convient finalement France Barrois.
Au printemps 2025, les étudiantes lésées s’unissent dans une procédure juridique derrière Me Morgane Banquet, qui demande à l’Ecole de Condé de trouver une solution. Sous pression, l’établissement propose aux apprenantes de 2024 de se présenter en octobre 2025 face à un jury pour un autre diplôme, celui de directeur artistique de projet en communication visuelle, qui celui-là est bien adossé à un titre RNCP de niveau 7. Sans surprise, l’étudiante libanaise est diplômée.
Au vu de ce nouvel élément, le 19 décembre 2025, le tribunal administratif de Lyon ordonne à la préfète du Rhône de lever l’obligation de quitter le territoire français contre Rita Sawaya. L’année 2026 commence bien pour la jeune illustratrice.