Enquête
Prospera, l’enclave libertarienne au Honduras
Des investisseurs ont créé une ville privée conforme à l’utopie des partisans de l’abolition de l’Etat,qui s’affranchit des lois honduriennes
Angeline Montoya et Vincent Nouvet (à Paris)
page 4,
Roatan (Honduras) - envoyée spéciale - Bienvenue à Vitalia. La ville où la mort sera optionnelle. » Sous le chapiteau blanc, à quelques mètres des eaux turquoise des Caraïbes, des conférenciers expliquent comment rallonger l’existence. Les participants écoutent, allongés sur des poufs moelleux. Juste à côté, au-dessus de l’immense piscine du Beach Club de Pristine Bay, de jeunes start-upeurs surfent sur Internet grâce aux paraboles Starlink d’Elon Musk, d’autres prennent des cours de yoga ou s’initient aux cryptomonnaies. Dans le laboratoire au sous-sol, on peut se faire implanter des aimants au bout des doigts. Ou, un peu plus loin, se faire injecter de la follistatine pour participer à un essai de thérapie génique sur la longévité.
Un essai qui n’a été validé par les autorités sanitaires d’aucun pays, mais qu’importe. Ici, sur l’île de Roatan, au Honduras, tout est possible. Prospera est une zone d’emploi et de développement économique (ZEDE), sorte d’Etat dans l’Etat, avec ses propres lois, son système judiciaire, sa police, où tout – éducation, santé, services publics – est privé.Une future ville enclave imaginée par des libertariens convaincus que seule la perspective d’un gain économique garantit une bonne gestion.
Cette utopie, ou dystopie, selon le point de vue, s’inspire des « villes privées » conceptualisées notamment par l’économiste allemand Titus Gebel, qui explique : « Pour un tarif[annuel] fixe, la société privée qui administre la ville garantit à ses habitants la protection de la vie, de la liberté et de la propriété. » Trois « droits » qui sont le mantra des libertariens comme le président argentin, Javier Milei. Aux résidents de payer les assurances dont ils ont besoin contre la maladie ou le handicap.
Depuis 2017, Prospera a acquis 2 kilomètres carrés (soit 3 %) de l’île caribéenne de Roatan. Quatre ans plus tôt, une loi hondurienne avait instauré une nouvelle division territoriale, moyennant une modification de la Constitution : les ZEDE. Le but : créer « des centaines de milliers d’emplois » en attirant des investisseurs étrangers dans un pays où 64 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. « Le code du commerce, le code civil, la loi de protection de l’environnement, rien n’est applicable dans les ZEDE », explique Jorge Colindres, secrétaire technique de Prospera, l’équivalent d’un maire. Le code pénal hondurien reste en vigueur « tant que les ZEDE n’approuveront pas leurs propres lois ».
Douze essais de thérapie génique
Si la « ville idéale » doit accueillir 10 000 habitants, elle n’a encore ni rues, ni magasins, ni hôpital. Il faut montrer patte blanche à un gardien armé aux barrières, mais ses 2 125 résidents n’y résident pas forcément : le statut s’obtient sur Internet grâce au versement de 1 300 dollars (moins de 1 200 euros) par an – cinq fois moins pour les Honduriens – et sous réserve d’examen de certains critères comme les antécédents judiciaires ou le respect de « la réputation et l’harmonie sociale de Prospera ». « La ZEDE se réserve le droit de ne pas accepter les grands criminels, les communistes et les islamistes », expliquait, en 2019, Titus Gebel, investisseur de Honduras Prospera Inc.
Pour l’heure, le territoire n’est composé que de Pristine Bay, un complexe touristique avec golf et piscines, un bâtiment de bureaux en bois, un Bitcoin Center et, surtout, Duna, une tour de béton et de verre de quatorze étages. On est loin des plans conçus par le célèbre cabinet d’architectes Zaha Hadid, qui a imaginé une ville aux bâtiments écoresponsables en bois et tout en rondeur, se fondant dans la végétation luxuriante au bord d’une plage de sable blanc, où l’on pourra tout se faire livrer par drone et chercher à atteindre la vie éternelle.
Entre janvier et avril, Prospera a donc accueilli la « pop-up city » Vitalia. Des dizaines de « biohackeurs », transhumanistes, scientifiques, ingénieurs et millionnaires « qui aiment la vie et ne veulent pas qu’elle prenne fin » s’y sont pressés pour réfléchir aux façons de la rallonger, loin des règles strictes qui encadrent ailleurs les essais cliniques. « Il ne nous manquait plus que ça : des gringos éternels au Honduras », soupire un Hondurien en apprenant l’existence du projet.
On y a croisé notamment le gourou anti-âge américain Bryan Johnson, qui se fait injecter le sang de son fils pour stopper son vieillissement. Ou encore Jeffrey Tibbetts, alias « Cassox », un infirmier blogueur et « chirurgien biohackeur » californien. « Si un médecin réalisait aux Etats-Unis les expérimentations qui sont faites ici, il perdrait sa licence,reconnaît l’homme à la chevelure blonde ébouriffée. Mais Prospera écrit ses propres protocoles, et cette liberté permet à la science d’avancer beaucoup plus vite. »
Ces protocoles ont, de fait, été rédigés par les deux sociétés de biotechnologie implantées à Prospera, Minicircle et la clinique Alliance globale pour une médecine régénérative (GARM). Le comité d’éthique chargé de les faire appliquer a été élaboré par la Fondation GARM. Celle-ci se défend de tout conflit d’intérêts, assure que la Fondation et la clinique sont des entités séparées et dit « souhaiter qu’il existe d’autres comités d’éthique indépendants à Prospera ».
Minicircle conduit ici pas moins de douze essais cliniques de thérapie génique, dont deux sont au stade de phase 1, l’expérimentation sur des humains : celui à base de follistatine, l’autre pour traiter le VIH. Pour y participer, il faut payer 250 dollars pour recevoir un appel d’un conseiller, et l’injection coûterait 25 000 dollars. « Les clés de l’immortalité, nous en avons déjà découvert certaines. Il faut juste choisir(…) de ne pas être entravé par la peur et la réglementation », explique dans un podcast le fondateur de Minicircle, Mac Davis.
Ici, tout est à l’avenant. Erick Pitsikalis est le PDG du groupe hondurien de construction Apolo, qui a créé l’immeuble Duna, le plus haut de l’île – Roatan limite les constructions à sept étages, il en fait le double. Il a obtenu le permis de construire des autorités de Prospera en un mois au lieu d’un an dans le reste du pays. « Les coûts ont ainsi baissé de 15 % », précise-t-il. Il fait volontiers visiter son œuvre : « On a rasé la colline et tout déboisé autour et, bientôt, il y aura deux autres tours juste à côté. »
Quatre-vingt-deux appartements climatisés, des bureaux, un rooftop, une piscine, un gymnase… « L’idée est de tout faire – vie, travail, loisirs – sans bouger de l’immeuble », explique M. Pitsikalis, qui souligne avoir créé 300 emplois directs et 1 000 indirects ,notamment grâce à l’implantation d’une entreprise de menuiserie de haute technologie. « On a fait venir les pratiques du premier monde dans un pays du tiers-monde », se réjouit-il. Un drone pad sur le toit permettra de se faire livrer par air des achats depuis La Ceiba, sur le continent, où Prospera a aussi acquis 1,6 kilomètre carré pour y installer un parc industriel.
Prospera est présenté comme un projet hondurien avant tout. Mais l’entreprise Honduras Prospera Inc., émanation de NeWay Capital LLC, est enregistrée dans l’Etat américain du Delaware, un paradis fiscal. Ses fondateurs sont Erick Brimen, un Vénézuélien se définissant comme un « professionnel de la finance », et le Guatémaltèque Gabriel Delgado Ayau.
Toute entreprise s’y installant peut choisir le cadre réglementaire qui lui convient, parmi une liste de trente-sept pays, ou celui de la common law, le droit anglo-saxon fondé sur la jurisprudence et non sur des lois écrites. « Si on considère que Singapour a la meilleure législation, on peut s’installer à Prospera et travailler selon les normes de Singapour », explique Jorge Colindres.
Ce dernier assure que tout, ici, se fait dans la plus complète transparence. Mais il est difficile d’avoir accès à certaines informations. Quelles sont les entreprises qui y sont installées ? La liste est réservée aux résidents. Qui sont les investisseurs de Prospera ? Ces informations, tout comme les comptes de Honduras Prospera Inc, sont enregistrées et conservées par la société Trident Trust Company LTD, basée aux îles Caïmans, un autre paradis fiscal opaque.
Selon les recherches effectuées par Le Monde,la ZEDE avait, fin 2023, levé 100 millions de dollars, répartis entre une trentaine d’investisseurs.Parmi eux, des libertariens, anarcho-capitalistes ou ultralibéraux d’extrême droite. Notamment, la société Pronomos de Patri Friedman, ancien de Google et petit-fils de l’économiste ultralibéral Milton Friedman, l’un des fondateurs de l’école de Chicago et inspirateur des dictatures chilienne ou argentine dans les années 1970. Parmi les investisseurs de Pronomos figure l’Allemand Peter Thiel, cofondateur, avec Elon Musk, du site de paiement en ligne Paypal, milliardaire qui veut vaincre la mort et qui est convaincu que « liberté et démocratie ne sont pas compatibles ».On le retrouve parmi les investisseurs de Minicircle.
MM. Friedman et Thiel ne sont pas les seuls liens de Prospera avec les libertariens. Les ZEDE sont censées être supervisées par un comité d’adoption des meilleures pratiques (CAMP), dont les membres donnent le feu vert à la création des zones autonomes et nomment leurs secrétaires généraux. En 2013, lors de la création du CAMP, dix-sept de ses vingt-et-un membres étaient étrangers. La moitié était des libertariens liés au réseau Atlas Network.
Financé en partie par le milliardaire américain Charles Koch, l’industrie du tabac ou celle dupétrole, Atlas Network, basé de Washington, est un entrelacs de fondations, de groupes de réflexion et d’institutions académiques destinées à promouvoir les politiques de libre marché et la subsidiarité de l’Etat. Une sorte d’internationale capitaliste, qui agrège 589 organisations dans 103 pays. En Amérique latine, elle a financé des projets, des bourses ou des séminaires pour 2 millions de dollars en 2023, promeut des influenceurs d’extrême droite, et les fondations qui gravitent autour d’elle soutiennent des candidats aux élections – Guillermo Lasso en Equateur, Mauricio Macri et Javier Milei en Argentine, Maria Corina Machado au Venezuela.
Parmi les premiers membres du CAMP liés à Atlas Network figurent l’Argentin Alejandro Chafuen, qui en a été son président pendant dix-sept ans – présent à l’investiture de Javier Milei à Buenos Aires le 10 décembre 2023 –, ou encore l’Autrichienne Barbara Kolm, une des têtes pensantes du FPÖ, parti d’extrême droite autrichien. Jorge Colindres est lui-même membre de la Fondation Eleuthera, influent centre de réflexion néolibéral proche d’Atlas Network. Son partenaire Gabriel Delgado Ayau est le petit-fils du fondateur de l’université Francisco Marroquin, au Guatemala, épicentre de l’extrême droite libertarienne latino-américaine, et ex-président de l’ultralibérale Société du Mont-Pélerin. « Le territoire de Prospera est en fait un laboratoire libertarien dans un pays pauvre et peu connu du monde », considère Jimena Garcia Merino, fondatrice de HN Resurge, un des principaux mouvements d’opposition aux ZEDE.
Plainte pour trahison
Certains observateurs pensent qu’une telle expérience n’aurait pas été possible sans un Etat aussi corrompu que le Honduras, alors que son précédent président (2014-2022), Juan Orlando Hernandez (« JOH »), du Parti national (PN, droite), a été condamné le 26 juin à quarante-cinq ans de prison pour trafic de drogue aux Etats-Unis. « Dans un pays respectueux de l’Etat de droit, la loi permettant les ZEDE ne serait jamais passée », assure Gerardo Torres Zelaya, actuel vice-ministre des affaires étrangères.
La première mouture de ville privée a en effet été conçue après le coup d’Etat de 2009 ayant mené le PN au pouvoir. Des régions spéciales de développement (RED) sont alors créées sur le modèle des « villes à charte » (charter cities)de l’Américain Paul Romer – Prix Nobel d’économie 2018 –, qui devient conseiller du gouvernement élu après le putsch. Son idée : faire construire des cités « start-up » par des nations développées sur des territoires de pays émergents pour apporter la prospérité aux populations locales et leur éviter de migrer. Mais les RED se heurtent au tribunal constitutionnel, qui considère, en octobre 2012, qu’elles portent atteinte à la souveraineté du pays. Qu’à cela ne tienne. Le Congrès, alors dirigé par « JOH », destitue les magistrats réticents et vote une nouvelle loi, à laquelle le tribunal remanié n’oppose aucune objection : les ZEDE sont nées.
Très vite, l’opposition politique et une partie de la populationse mobilisent. Les communautés côtières indigènes et afrodescendantes s’inquiètent du fait que la loi prévoit que toutes les zones de « basse densité de population » peuvent être incorporées à une ZEDE, sans consultation de ses habitants. Le système des Nations unies, constitué des six organes principaux de l’ONU, fait lui aussi part de sa préoccupation dans une déclaration.
Une initiative de proposition de loi citoyenne pour abroger les ZEDE réunit 22 000 signatures, sept fois plus qu’il n’en faut pour être prise en compte par le Congrès. Plus de soixante-dix municipalités se déclarent « libres de ZEDE ». Celles-ci deviennent si impopulaires que, lors de la campagne présidentielle de 2021, la candidate de gauche, Xiomara Castro (Parti Liberté et refondation), promet d’abroger les lois permettant leur existence. Arrivée au pouvoir en 2022, elle tient parole. Une plainte pour trahison à la patrie contre les secrétaires techniques des trois ZEDE et pour usurpation de fonctions publiques contre les membres honduriens du CAMP atterrit sur le bureau du procureur Luis Javier Santos Cruz, chef de l’unité du parquet contre la corruption. « Problème : tous les documents ont disparu après que “JOH” a quitté le pouvoir,regrette le magistrat, qui a été dessaisi du dossier en janvier. Au palais présidentiel, les disques durs avaient été arrachés, les papiers passés à la déchiqueteuse. »
Le gouvernement nomme un commissaire présidentiel pour l’abrogation des ZEDE, Fernando Garcia. Son rôle : prouver qu’elles sont inconstitutionnelles. « Nous ne sommes pas contre les investissements étrangers, mais il faut qu’ils respectent la Constitution », martèle M. Garcia, qui considère que « les ex-ZEDE n’existent plus » et que rien ne les empêche d’adhérer à l’un des multiples autres modèles de zones franches existant dans le pays. « Sauf que nous voyons bien que leur intérêt n’est pas un régime fiscal, mais de pouvoir s’affranchir de la loi et des régulations honduriennes », assène-t-il. Récemment, le 9 août, le tribunal constitutionnel a jugé recevable un recours présenté en 2021 par l’Université nationale autonome du Honduras, qui réclame que les ZEDE soient déclarées inconstitutionnelles.
Leurs promoteurs, eux, estiment que rien n’a changé. D’une part, parce qu’il ne suffit pas d’abroger les lois : il faut aussi modifier à nouveau la Constitution, avec un vote des deux tiers du Congrès, que le gouvernement n’a pas encore obtenu. D’autre part, affirme Jorge Colindres, parce que l’Etat hondurien s’est engagé à garantir les investissements pour cinquante ans : « Il ne peut pas y avoir de nouvelle ZEDE, mais celles existantes continuent. »
Prospera doit aussi affronter l’opposition d’une partie des villageois de la localité de Crawfish Rock, à côté de laquelle elle s’est installée. Ses 380 habitants vivent du tourisme, de la pêche ou de la construction. Les maisons en bois qui bordent des rues de terre sont établies près d’une mangrove baignée par une eau transparente. Fin février, le Mouvement national contre les ZEDE y a organisé les « Secondes rencontres de résistance ». Une soixantaine de membres d’ONG de tout le pays ont campé sur le sable, clamant leur rejet des villes privées. Une grande banderole interpellait les députés : « Ratifiez l’élimination des ZEDE, la patrie n’est pas à vendre ».
Luisa Connor, femme au visage lisse et au regard déterminé, est la présidente du patronatode Crawfish Rock, sorte de conseil municipal. « Les premiers temps, nous avons cru qu’il s’agissait d’un investissement touristique comme il y en a tant dans la région, et nous n’étions pas contre », raconte-t-elle en regardant vers la forêt, où la masse imposante de la tour Duna surplombe le village. Ce n’est qu’en 2020 que les habitants apprennent qu’il s’agira d’une ZEDE. Les esprits s’échauffent. Le cofondateur de Honduras Prospera Inc., Erick Brimen, venu défendre son projet, est malmené.
Une communauté locale divisée
« Ils sont tombés sur une communauté peu développée, pauvre, ils ont pensé qu’ils pourraient nous passer par-dessus sans problème », observe Mme Connor. Certains habitants soutiennent que, depuis la construction de Duna, le puits qui approvisionnait le village en eau s’est asséché, ce que nie fermement Prospera.
La communauté est divisée : la « ville idéale » donne du travail à une quarantaine d’habitants, un tiers de la population adulte. « Prospera a changé ma vie et celle de beaucoup de femmes ici », raconte Virginia Cecilia Mann. Résidente de Prospera, même si sa maison est située à Crawfish Rock, elle travaille comme responsable de cuisine de la ZEDE et dit gagner 1 300 dollars, soit 2,5 fois plus que le salaire minimum au Honduras. « Prospera a payé un transport scolaire pendant deux ans, ouvert un centre de soutien scolaire gratuit, creusé un puits et fourni de l’eau », ajoute-t-elle.
Luisa Connor s’indigne : « L’accès à l’eau était payant et il a été coupé quand nous avons commencé à nous mobiliser contre Prospera ! »En décembre, pro et anti-Prospera en sont venus aux mains. « Ils disent “Prospera dehors”, mais personne d’autre ne m’avait jamais donné de travail ! », s’écrie une employée de la ZEDE.
Ce type de villes privées peut-il vraiment apporter emploi et richesse ? Pour le prêtre jésuite Ismael Moreno, défenseur des droits humains venu à Crawfish Rock participer à la rencontre du Mouvement contre les ZEDE, « celles-ci sont l’expression extrême de ce qu’il y a cent vingt ans ont été les enclaves bananières, qui promettaient travail et prospérité mais n’ont favorisé que les élites. Le peuple ne reçoit que des miettes. Dans un pays avec peu d’éducation et un chômage élevé, beaucoup de nécessiteux finissent par défendre ce modèle ».
Le gouverneur de l’île de Roatan, Hugo Soler, souligne que le manque à gagner est important pour les finances locales, alors qu’aucune des entreprises de la ZEDE ne paye d’impôts locaux – les très minces taxes sont payées à Honduras Prospera Inc. « Le pays cède son territoire et ses ressources à une entreprise privée dont le but n’est pas de développer l’ensemble de la communauté, puisqu’elle se concentre sur les plus belles plages et les vallées les plus productives », regrette le vice-ministre des affaires étrangères, Gerardo Torres Zelaya. L’île a le meilleur indice de développement du pays et les deux autres ZEDE existantes, Orquidea et Ciudad Morazan, sont installées dans les régions les moins défavorisées.
Les craintes sont aussi environnementales, alors que Roatan est bordée par la barrière de corail mésoaméricaine, qui abrite une riche biodiversité. « Toute construction sur la côte aura un effet sur les écosystèmes marins, la mangrove et sur les communautés de pêcheurs ou qui vivent du tourisme, mais cela ne se verra pas tout de suite, explique Valeria Pizarro, biologiste marine du Perry Institute for Marine Science . Il faut interroger la société de construction sur ce qu’est devenue la terre de la colline qui a été rasée. Et sur ce qui est prévu pour le traitement des eaux usées et pour l’approvisionnement en eau pour 10 000 habitants. »
Consulté, Erick Pitsikalis n’a pas répondu à ces questions, ni envoyé les études d’impact environnemental et des mesures d’atténuation qu’il assure avoir fournies aux autorités de Prospera. En théorie, les sociétés d’assurances auxquelles doivent souscrire les entreprises vérifient que les cadres réglementaires que ces dernières ont choisis soient respectés. Les conflits doivent se régler devant un tribunal d’arbitrage, le Prospera Arbitration Center, enregistré au Texas et censé être extérieur à la ZEDE. Pourtant, certains de ses membres sont aussi liés à Prospera ou à ses entreprises : son directeur, Humberto Macias, est par exemple conseiller juridique adjoint de NeWay Capital LLC et de Honduras Prospera Inc.
Le manque de transparence s’étend au fonctionnement du CAMP, dont on ignore comment il est financé. Certains de ses membres nommés en 2013 ont quitté l’organisme au bout de quelques mois. C’est le cas d’Alejandro Chafuen, qui dit en avoir été exclu « sans préavis », ou de Barbara Kolm, qui répond ne plus y être impliquée « depuis de nombreuses années ». « Les principaux moyens dont nous avions besoin au CAMP étaient la transparence et le pouvoir de décision, et nous étions beaucoup à considérer que nous n’avions pas suffisamment accès à l’information », explique M. Chafuen. Les dix-sept étrangers du CAMP ont ainsi été remplacés par des Honduriens. Mais impossible de les contacter. Deux d’entre eux, ex-premiers ministres de Juan Orlando Hernandez, ont quitté le pays et se sont installés au Nicaragua, connu pour être un refuge de Latino-Américains corrompus.
Contre-attaque
Face à l’hostilité du gouvernement de Xiomara Castro, Prospera a contre-attaqué : le 3 février 2023, la société a déposé plainte contre le Honduras devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), un organe dépendant de la Banque mondiale. Elle réclame 10,7 milliards de dollars d’indemnisations. L’équivalent… du tiers du PIB du pays. Cette épée de Damoclès paralyse depuis lors les autorités honduriennes. Seule parade : se retirer de la convention du Cirdi, ce qui a été annoncé le 24 février et devrait être effectif le 25 août. Prospera avertit que « les moyens de subsistance de milliers de Honduriens »sont en danger.
Mais, sur place, toute cette agitation semble lointaine. Prospera multiplie les témoignages, sur ses réseaux sociaux, de travailleurs honduriens épanouis. La ZEDE a annoncé, fin avril, avoir atteint deux cents entreprises, représentant « 4 000 emplois directs ou indirects ».En 2029, les résidents éliront le successeur de Jorge Colindres. Les plus riches auront plus de poids : un mètre carré possédé équivaudra à une voix.
Les libertariens continuent de défendre leur modèle. « Je ne connais personne de mon monde qui ait tourné le dos aux idéaux des ZEDE » , confie Alejandro Chafuen. Pour l’heure, tous rêvent d’autres villes privées ailleurs sur la planète. En février, l’entrepreneuse sénégalaise Magatte Wade a annoncé s’allier avec NeWay Capital pour créer Prospera Africa.