- L’homme d’affaires, qui n’exclut pas d’être candidat à l’élection présidentielle, se dit proche de la gauche et même de la gauche radicale. Une plongée dans les arcanes du capitalisme parisien permet d’avoir des doutes sur la sincérité de cet engagement.
20 juillet 2026 à 09h10
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DepuisDepuis plusieurs mois, Matthieu Pigasse est un des chouchous de la scène médiatique parisienne. Curiosité légitime, car le patron du groupe de presse Combat Media (Les Inrocks, Radio Nova…) se targue de défendre l’indépendance de la presse et d’être l’anti-Bolloré : « Tout nous oppose », assure-t-il. Et puis l’homme a de l’ambition et se voit une destinée, puisqu’il répète qu’il n’exclut pas d’être candidat à la prochaine élection présidentielle pour fédérer les gauches si gravement divisées.
Mais, tout de même, ne doit-on pas prendre la précaution de s’interroger sur cet étrange oxymore de « banquier de gauche » dont tout le monde l’affuble ? Peut-on être l’un et l’autre à la fois ? Il n’y a qu’une seule manière de le savoir, c’est d’examiner les faits, et de faire une plongée dans les arcanes du capitalisme parisien, dont il est une figure connue.
Une petite main du social-libéralisme
C’est en 1998 que Matthieu Pigasse se rapproche de la politique en intégrant comme conseiller technique le cabinet du ministre Dominique Strauss-Kahn, dont il deviendra un proche. Puis, un an plus tard, quand son mentor, éclaboussé par un premier scandale, doit quitter Bercy, Pigasse devient le directeur adjoint du cabinet de Laurent Fabius, qui prend la succession de « DSK ».
Matthieu Pigasse à l’Assemblée nationale, le 2 avril 2026. © Photo Alain Guilhot / Divergence
Le haut fonctionnaire est alors étroitement associé à la politique économique conduite de 1998 jusqu’à 2002 – c’est l’époque contrastée de la « gauche plurielle » incarnée par Lionel Jospin. Les deux rivaux qu’étaient Strauss-Kahn et Fabius se livrent alors à une surenchère pour apparaître le plus « blairistes » possible (en référence au premier ministre britannique Tony Blair).
Abaissement de la fiscalité des stock-options et du taux marginal de l’impôt sur le revenu au profit des plus riches ; ouverture du capital et même franche privatisation d’EDF ; lancement de la privatisation des autoroutes : DSK et Fabius mènent une campagne néolibérale qui va contribuer à l’élimination dès le premier tour de Lionel Jospin lors de la présidentielle de 2002. Matthieu Pigasse – qui n’a pas voulu répondre aux questions de Mediapart – n’est encore qu’une petite main, mais il est aussi un acteur de ce naufrage.
La courte échelle d’Alain Minc
Si la gauche met du temps à se remettre de cette débâcle, Pigasse, lui, rebondit vite car il a la chance d’être repéré par Alain Minc, qui est alors un personnage important et emblématique du capitalisme de connivence à la française : il est alors à la fois le président du conseil de surveillance du Monde, le conseil rémunéré de nombreux grands patrons et le conseiller de Sarkozy. C’est par son entremise que Matthieu Pigasse est présenté à Bruno Roger, qui est à l’époque l’homme fort de la banque Lazard, et devient associé-gérant de la banque la plus huppée du capitalisme français – il deviendra plus tard le patron de sa branche française.
Pigasse passe en 2002 devant la commission de déontologie de la fonction publique, à laquelle il assure qu’il ne traitera pas les sujets qu’il a suivis à Bercy. Officiellement, il va s’occuper de la restructuration des dettes souveraines. Dans un second temps, il reprend aussi les dossiers qu’il a eu à traiter à l’époque, notamment Areva, EADS, la Caisse des dépôts et consignations (CDC) ou les Caisses d’épargne.
Et comme son mentor Alain Minc, il n’hésite pas à passer d’un client à l’autre, même si cela l’amène parfois à faire le grand écart. Il en fait d’ailleurs une éclatante démonstration avec la CDC, dont il devient le banquier conseil.
Agent double
À l’époque, la CDC et les Caisses d’épargne sont liées : l’établissement public est actionnaire à hauteur de 35 % de la banque mutualiste. Cette alliance fait sens puisque les deux organismes concourent à des missions d’intérêt public complémentaires : les Caisses d’épargne jouissent d’un monopole de distribution du livret A, ce qui garantit la rémunération de l’épargne populaire, tandis que la CDC utilise l’épargne collectée pour le financement du logement social. Cette alliance est un des mécanismes de l’économie sociale à la française, que le séisme néolibéral n’a pas encore ébranlée.
Matthieu Pigasse est responsable, avec d’autres, d’une des aventures financières les plus calamiteuses de ces dernières décennies.
En avril 2006, la place financière de Paris est secouée par un scandale : Le Monde (lire en boîte noire) révèle que les Caisses d’épargne se préparent à rompre le pacte d’actionnaires qui les lie à la CDC en créant, en association avec les Banques populaires, une banque d’investissement, baptisée Natixis.
Que fait Pigasse ? Il passe dans l’autre camp : cessant d’être le banquier conseil de la CDC, il devient celui des Caisses d’épargne. Ce sont alors deux banquiers d’affaires qui travaillent main dans la main en 2005-2006 pour la création de Natixis : l’associé-gérant de Lazard, Matthieu Pigasse, pour le compte des Caisses d’épargne, et l’associé-gérant de Rothschild, François Pérol (futur secrétaire général adjoint de l’Élysée sous la présidence Sarkozy), pour le compte des Banques populaires.
L’affaire n’est guère appréciée par le patron de la CDC, Francis Mayer, mais il choisit de ne pas mettre en cause l’associé-gérant. Car les deux hommes passent un deal. Pigasse s’engage à raconter à la direction de la CDC le détail des projets sur lesquels il travaille dans le camp adverse. En quelque sorte, le voici agent double.
L’histoire se termine mal, car Natixis ira se gorger de produits toxiques, contaminés par la crise financière aux États-Unis. En somme, Pigasse est responsable, avec d’autres, d’une des aventures financières les plus calamiteuses de ces dernières décennies : il a œuvré à la dérégulation radicale d’une banque mutualiste, pour qu’elle mime les outrances de la finance anglo-saxonne ; laquelle dérégulation a conduit à l’un des plus graves sinistres bancaires que la France ait connus ces dernières années. Ce qui n’empêche pas Pigasse d’empocher plusieurs millions d’euros pour cette mission.
Manigances autour du « Monde »
La finance n’est pas son seul plaisir. La politique en est un autre. Il a soutenu Ségolène Royal pendant la présidentielle de 2007, dans l’espoir d’un ministère. Il fait partie des Gracques, ces hauts fonctionnaires qui ont fait la promotion d’une alliance Royal-Bayrou. Il manque de succomber aux sirènes de Sarkozy, qui lui propose de devenir secrétaire d’État. Mais il refuse.
C’est à ce moment-là qu’il commence à lorgner vers la presse, et notamment vers Le Monde. Toujours très proche de DSK, malgré le discrédit qui pèse sur l’ancien ministre, il rêve que le journal appuie la campagne présidentielle de 2012, à laquelle son ancien patron se prépare. Il n’est pas le seul à caresser ce projet – toute une petite bande commence à s’organiser pour préparer la future campagne présidentielle de leur champion.
Dans le lot, il y a aussi Daniel Cohen (1953-2023), professeur d’économie à l’École normale supérieure, qui travaille, sans en faire la moindre publicité, pour la banque Lazard. Il y a encore Gilles Finchelstein (actuel secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès), qui prête sa plume à Pigasse quand il écrit un essai.
Mais, pour mettre la main sur le journal, il faut beaucoup d’argent. Et si riche qu’il soit, le banquier d’affaires n’en a pas assez. Il trouve vite la solution, en la personne du richissime Xavier Niel, pour lequel le raid sur Le Monde a un autre intérêt : lui permettre de « s’acheter » une respectabilité bien utile dans la vie des affaires, respectabilité qui a été ternie du fait de sa détention provisoire, puis de sa condamnation par le tribunal de grande instance de Paris le 27 octobre 2006 à une peine de deux ans d’emprisonnement avec sursis et à une amende de 250 000 euros pour des faits de « recel de bien ».
De gauche à droite : Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse, banquier, le 27 janvier 2011, à la Fondation Pierre-Bergé-Yves-Saint-Laurent, à Paris. © Photo Martin Bureau / AFP
Les deux compères s’accordent sur le projet, et y associent une troisième figure du capitalisme parisien, l’ex-patron d’Yves Saint Laurent Pierre Bergé. Et c’est ainsi que Pigasse, avec ses deux associés, prend le contrôle en novembre 2010 du Monde, dont le fondateur Hubert Beuve-Méry avait toujours souhaité qu’il soit jalousement indépendant et qu’il se tienne à distance de ce qu’il appelait « la presse d’industrie ».
Le coup de pouce du sarkoziste Pérol
Reste pourtant une énigme : comment Matthieu Pigasse s’y prend-il pour sortir un tiers des 110 millions d’euros nécessaires pour l’acquisition du quotidien, soit près de 36,7 millions d’euros par tête ? La question est importante car même si un associé-gérant de Lazard est couvert d’or, les gains annuels avoisinent 2 à 3 millions d’euros par an, voire 5 ou 6 millions dans les années exceptionnelles.
En fait, ce sont les liens secrets que Matthieu Pigasse a entretenus pendant longtemps avec les Caisses d’épargne qui fournissent la réponse. Car c’est à la Banque Palatine, un établissement très discret filiale des Caisses d’épargne, qu’il s’adresse pour obtenir les moyens de payer sa part de l’acquisition du Monde, avec une première mise de 22 millions d’euros, qui est garantie par une caution de Xavier Niel.
Celui qui fait la courte échelle à Pigasse pour devenir un des coactionnaires du « Monde » est un banquier très marqué à droite, ami proche de Sarkozy.
Le montage financier révèle une autre facette du personnage. Car si Pigasse, tout de gauche qu’il prétend être, peut avoir le soutien secret de la Banque Palatine, c’est évidemment parce que le patron du groupe dont elle est une filiale l’accepte – ou à tout le moins n’y oppose pas son veto. Or, au moment même où Pigasse négocie son emprunt, le patron de la banque, Charles Milhaud, est évincé. Et en 2009, les Caisses d’épargne fusionnent avec les Banques populaires, pour donner naissance au groupe BPCE, dont le président est François Pérol, l’ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée du temps de Nicolas Sarkozy. Lequel François Pérol est par ailleurs très proche de Xavier Niel, et le soutient vivement pour qu’il obtienne la quatrième licence mobile.
Celui qui fait la courte échelle à Pigasse pour devenir un des coactionnaires du Monde est donc François Pérol, un banquier très marqué à droite et un ami proche de Sarkozy, avec lequel il a collaboré lors de la création de Natixis.
La suite de l’histoire est connue. Matthieu Pigasse vendra par la suite une partie des parts de son groupe de médias au milliardaire tchèque Daniel Křetínský, qu’il ne parviendra pas à faire entrer au capital du Monde, du fait de l’opposition de la rédaction. Et il vendra en janvier 2022 le reste de ses parts dans Le Monde (49 %) à Xavier Niel, lequel abandonnera toutes ses participations dans le groupe de presse à un vrai-faux fonds de dotation.
En affaire avec Bernard Tapie
Louvoyant dans le dédale obscur du capitalisme parisien, Pigasse en devient donc une des coqueluches. Ses clients sont les figures connues du CAC 40. Mais il y a aussi des figures plus controversées. Un seul exemple : quand Bernard Tapie commence à percevoir une partie des 404 millions d’euros obtenus au terme du célèbre arbitrage (dont on découvrira qu’il a été frauduleux), il se tourne lui aussi vers Pigasse. Il l’a connu du temps où le haut fonctionnaire était au cabinet de Fabius, lequel avait, dès cette époque, vivement poussé à la roue pour qu’un arbitrage ou une médiation intervienne en sa faveur.
Une décennie plus tard, Tapie entre donc en affaires avec Pigasse. C’est par son entremise qu’il vire le 18 septembre 2008, sur un compte ouvert à la banque Lazard, les 45 millions d’euros qu’il a perçus en indemnités au titre du préjudice moral (lequel est en réalité très immoral), ce qui permet à la banque de souscrire le 2 décembre 2008 pour son client et son épouse des contrats d’assurance-vie auprès d’Axa Vie France et La Mondiale Partenaire pour un montant global de 36 millions d’euros.
Puis, au printemps suivant, les deux hommes sont encore à la manœuvre pour ramasser en Bourse des titres du Club Med, grâce à l’argent que Bernard Tapie a indûment perçu. Est-ce Pigasse qui a l’idée de prendre pour cible cette entreprise dont le PDG, Henri Giscard d’Estaing (fils de l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing), a pour conseiller occulte Alain Minc, avec lequel le même Pigasse s’est dans l’intervalle brouillé ? En tout cas, la bataille boursière tourne alors au vaudeville, puisqu’elle donne lieu à une réunion surréaliste, à la fin du mois d’avril 2009, dans le bureau de Minc, en présence de ce dernier, flanqué de son client Giscard d’Estaing, ainsi que de Pigasse, flanqué de son client… Tapie.
Pour finir, les tractations ne débouchent sur rien. Tapie renonce à croquer le Club Med et l’histoire s’arrête là.
D’énormes commissions sur le dos des pays endettés
Parmi tous les dossiers que brasse Pigasse, il faut encore citer celui de la restructuration des dettes souveraines, qui est pour lui un motif de fierté. C’est par un concours de circonstances que le banquier d’affaires s’intéresse à cette question, à la faveur de la crise financière que la Grèce traverse. Avant, la banque Lazard est peu présente sur ce marché. L’établissement qui tient le haut du pavé, c’est Goldman Sachs, sous la houlette de son vice-président Mario Draghi. Mais la banque, qui a aidé la Grèce à dissimuler ses déficits publics grâce à des artifices comptables, est mise sur la touche.
Les restructurations des dettes souveraines s’accompagnent de violentes politiques d’austérité auxquelles les populations les plus modestes paient un lourd tribut.
Matthieu Pigasse pense alors qu’il peut s’aventurer sur ce marché qu’il ne connaît pas mais qui est hautement rémunérateur. Pour cela, il a plusieurs atouts : d’abord, Bruxelles souhaite que ce soient des banquiers européens qui travaillent sur le dossier grec. Ensuite, Pigasse a coopté comme « conseil advisor » au sein de Lazard l’économiste Daniel Cohen, dont la spécialité est la question des dettes souveraines. Et puis surtout, Pigasse comme Cohen font partie des proches de Strauss-Kahn, qui depuis 2007, grâce à Nicolas Sarkozy, est devenu directeur général du Fonds monétaire international (FMI).
C’est ainsi que Lazard devient en 2010 la banque conseil de la Grèce. Cette conquête signe la victoire d’un petit cénacle d’amis comprenant DSK, Matthieu Pigasse, Daniel Cohen et le patron d’Euro-RSCG (Havas) Stéphane Fouks. Auquel on peut aussi agréger la communicante Anne Hommel, qui a longtemps officié pour Vincent Bolloré ou sa filiale Havas, et qui se met au service pendant de longues années de Pigasse.
Quand, en 2011, la carrière de DSK prend fin à la suite de l’affaire du Sofitel de New York, Lazard a donc conquis une notoriété qui lui permet de décrocher des contrats avec d’autres pays, à commencer par l’Argentine.
Le revers de la médaille, c’est que les restructurations des dettes souveraines s’accompagnent systématiquement de la mise en place de ces fameuses « réformes structurelles » et de violentes politiques d’austérité auxquelles les populations les plus modestes paient à chaque fois le plus lourd tribut.
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Matthieu Pigasse, cet « ami » qui veut du bien à la gauche28 juin 2026Avant de s’extasier sur le mégacontrat décroché en mai 2026 au Vénézuéla par Centerview, grâce à l’entregent de Pigasse, c’est donc cette réalité-là qu’il ne faut pas oublier. De surcroît, il ne faut pas se méprendre : ce n’est pas du fait de ses relations avec la gauche sud-américaine que le banquier d’affaires a décroché ce contrat ; le Wall Street Journal raconte que c’est grâce à la bénédiction de la Maison-Blanche, à laquelle le banquier français a été convié pour participer à des agapes mondaines et assister à une projection d’un documentaire sur Melania Trump.
Alors, de gauche, vraiment, et même de gauche radicale, Matthieu Pigasse ? Convenons que l’examen des faits laisse planer un sérieux doute…
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