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Olivier Roy, politiste : « La mobilisation des jeunes pour Gaza n’est pas révolutionnaire, elle est morale »

Tribune

Olivier Roy

politiste

Le chercheur, estime, dans une tribune au « Monde », qu’il n’y a pas d’importation du conflit israélo-palestinien en France. La solidarité avec la Palestine, surtout portée par les élites étudiantes, incarne une posture morale qui a remplacé la politique.

 

Y a-t-­il une importation du conflit israélo-palestinien en France ? Les clivages de la société française reflètent-ils les clivages géostratégiques du Moyen-Orient ? Tant l’extrême droite idéologique que La France insoumise partagent une même vision : la solidarité avec la Palestine touche essentiellement les jeunes d’origine immigrée, soutenus par les militants progressistes habitués de tous les combats anti-impérialistes. L’extrême droite pour le déplorer et annoncer la guerre civile à venir, La France insoumise pour se constituer un capital électoral à peu de frais.

 

Dans le monde universitaire, cette confluence des crises du Moyen-Orient à la France est soutenue, entre autres, par deux islamologues, François Burgat à gauche et Gilles Kepel à droite : la question de Gaza serait au cœur des fractures françaises, reflets des grandes divisions de notre planète, depuis le 11 septembre 2001, entre l’Occident postcolonial et le monde du Sud.

 

Cependant, si l’on prend la peine de regarder de plus près, les choses sont bien différentes. Il y a certes une bruyante mobilisation de jeunes en faveur de Gaza. Mais elle touche avant tout le milieu étudiant, qui plus est celui des institutions d’élite (Sciences Po, Ecole normale supérieure) où la proportion de musulmans semble faible, comme j’ai pu l’observer. Les universités, où se trouve la masse des jeunes de deuxième génération de l’immigration, ne paraissent pas être au cœur de la mobilisation. Le constat que la mobilisation touche plutôt les élites étudiantes n’est pas proprement français : on le trouve dans tout l’Occident, à commencer par les Etats-Unis, où l’université Columbia est le pendant de Sciences Po.

 

De plus, il n’y a aucune manifestation propalestinienne dans les banlieues. Il faut ici rappeler qu’il n’y a jamais eu d’Intifada à la française : toutes les émeutes de banlieue, depuis 1984, sont liées à la mort d’un jeune lors d’une rencontre avec la police, sur les modèles de révolte de mouvements Noirs américains, et pas en écho des révoltes palestiniennes. Non, la Palestine ne jette pas les masses dans la rue, même si la réprobation envers la politique du gouvernement israélien s’étend de plus en plus.

 

Moralisants

Alors quelle est la nature de cette mobilisation ? Elle reste enfermée dans des safe spaces, c’est-à-dire dans les lieux de l’entre-soi, celui des campus, comme l’ont été les manifestations des « places » après 2011, de la place Tahrir, au Caire, à la Nuit debout [en 2016, après une manifestation sur la loi “travail” en France] ou Occupy Wall Street [dénonçant, en 2011, les abus du capitalisme financier aux Etats-Unis]. Elle est pacifique, voire polie. J’étais étudiant au Quartier latin, en mai 1968, et je peux affirmer que ma génération était autrement plus violente (on résistait aux assauts de la police) et autrement plus offensive (on allait dans les usines, on prétendait rejoindre les guérillas du monde entier, de la Bolivie au Dhofar [Oman]). Je ne justifie pas cette violence passée, je dis simplement qu’il faut savoir raison garder pour qualifier le mouvement actuel.

 

Cette mobilisation n’est pas révolutionnaire. Elle est morale. Les étudiants, dans leur grande majorité, ne demandent pas la destruction d’Israël, mais sa condamnation pour les actions qu’il commet. Ils attachent beaucoup d’importance à l’avis de la Cour pénale internationale. Ils n’inscrivent pas leur mouvement dans le cadre d’une révolte globale des peuples opprimés pour renverser les régimes existants : ils demandent que ces régimes, en France comme aux Etats-Unis, adoptent une posture morale en adhérant au boycott d’Israël. Ils n’ont aucune suggestion d’un nouveau régime, d’un lendemain qui chante. Ils demandent aux puissants non de se démettre, mais de se repentir. Ils ne sont pas utopistes, ils sont moralisants.

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Cette mobilisation met en avant la souffrance des populations gazaouies et n’a rien à dire sur la représentation politique des Palestiniens. Dans leur majorité, les protestataires ne crient pas « Hamas vaincra », comme nous criions « FNL vaincra » à propos du Vietnam. Ils sont dans l’humanitaire, comme leurs opposants sont dans l’indignation de leur réticence à condamner le Hamas : tous esquivent la question politique (qui fera bien sûr tôt ou tard son retour).

 

Aucun « front arabe »

Elle ne propose aucune conjonction des luttes. Les manifestants ignorent les enjeux vraiment français : le Sahel, de 2013 à 2023, et la Nouvelle-Calédonie, totalement absente du « décolonialisme » des campus, alors que, s’il y a bien un héritage du colonialisme français dans toute sa pureté historique, il est en Nouvelle-Calédonie et pas à Gaza.

 

La Palestine est une cause morale, pas géostratégique. La guerre de Gaza n’a pas changé le jeu des alliances au Moyen-Orient : il n’y a aucun « front arabe » contre l’Occident, tout au plus un agacement. Les protestations propalestiniennes au Moyen-Orient restent dans la posture et ne menacent pas les régimes en place. Si les Arabes ne prennent pas position sur l’Ukraine, c’est seulement parce que ce n’est pas leur affaire. Il n’y a pas de Sud global : le Brésil ou l’Inde se positionnent en fonction de l’idéologie du régime en place et pas sur une réévaluation de leur rapport à l’Occident. Bolsonaro comptait déplacer l’ambassade à Jérusalem, Lula défend la reconnaissance d’un Etat palestinien. Et ce sera vice versa…

 

Si la cause palestinienne est redevenue aussi présente, c’est justement parce qu’il n’y a aucun enjeu stratégique réel. Elle incarne bien cette posture morale qui a remplacé aujourd’hui la politique, tant à droite qu’à gauche, entre condamnation du génocide et condamnation de l’antisémitisme. Mais la certitude d’être dans le camp du bon droit profite in fine à ceux qui ont le pouvoir et peuvent, après le prêche présidentiel, envoyer les gendarmes pour faire décamper ceux qui ont osé faire la morale aux puissants.

Olivier Roy est professeur à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie). Il est l’auteur, entre autres, de « L’Aplatissement du monde. La crise de la culture et l’empire des normes » (Seuil, 2022).

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