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A Marseille, le MuCEM lâché par plusieurs collectivités territoriales, sur fond de conflit israélo-palestinien

La région PACA, le département des Bouches-du-Rhône et la Métropole Aix-Marseille-Provence protestent contre la rupture par le musée d’un contrat avec un mécène, Digital Realty, accusé d’avoir des activités liées aux colonies en Cisjordanie. Une prise de position qui prend un tour politique à quelques mois des élections municipales.

Par Roxana Azimi et Sandrine Blanchard

 

Le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) à Marseille, en octobre 2025.

Le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) à Marseille, en octobre 2025. MIGUEL MEDINA/AFP

 

Le 12 décembre, la région PACA, le département des Bouches-du-Rhône et la Métropole Aix-Marseille-Provence ont cosigné avec fracas un communiqué de presse dans lequel ils annoncent « la suspension de toute forme ou perspective de coopération avec le MuCEM » et demandent la tenue d’un conseil d’administration « d’urgence ». En cause ? La fin, le 8 décembre, d’un partenariat de mécénat vieux de dix ans entre le musée phocéen et le géant américain des centres de données Digital Realty.

Les activistes propalestiniens de la coalition Divest from Digital Realty avaient mis en cause l’entreprise pour ses liens présumés, par le biais d’un projet de data center, avec le promoteur israélien Mivne Real Estate, qui a été exclu en 2021 du fonds souverain norvégien et de la banque centrale de Norvège par son comité éthique « en raison d’activités liées aux colonies israéliennes de Cisjordanie ». Dans un rapport de 17 pages consulté par Le Monde, Divest from Digital Realty avance que « les innovations technologiques sont en majorité destinées à l’industrie de l’armement, de la répression et de la surveillance et sont utilisées sur les Palestinien·ennes dans le contexte colonial et génocidaire ». Au-delà de ces usages, le collectif dénonce également l’impact environnemental des centres de données, accusés de contribuer à la hausse des émissions de gaz à effet de serre et de faire peser de « graves risques sur les écosystèmes aquatiques ».

 

L’affaire, qui s’inscrit dans un large mouvement de remise en cause d’un mécénat jugé « toxique » aurait pu en rester là. Mais à l’approche des élections municipales de mars 2026, l’histoire a pris un tour politique. Dans leur communiqué, les trois collectivités territoriales interrogent : « Pourquoi cette décision a-t-elle été prise sous la pression d’activistes d’extrême gauche qui veulent importer le conflit israélo-palestinien en France ? » Du côté de la Métropole, on souligne : « Il y a eu un changement de pied surprenant du directeur. Jusqu’à présent, il avait toujours dit que le conflit israélo-palestinien ne devait pas interférer dans le fonctionnement du musée. »

Prise entre deux feux

Siégeant au conseil d’administration du MuCEM sans voix délibérative, les collectivités ne sont pas des financeurs de premier plan de l’établissement, dont le budget s’élève à 22 millions d’euros. Elles font valoir, pour justifier leur prise de position, leur participation financière à hauteur de 40 % lors de la construction du musée et, depuis son ouverture, une aide de 550 000 euros en dix ans de la région et la mise à disposition des panneaux d’affichage électronique de la Métropole valorisée à hauteur de 100 000 euros. « La CGT et l’extrême gauche avaient déjà manifesté en juillet contre la venue à Gardanne du chanteur franco-israélien Amir, rappelle-t-on à la Métropole. Il y a une forme d’antisémitisme latent insupportable. » Pour les observateurs marseillais, la droite locale chercherait avant tout à reconquérir une communauté juive phocéenne de plus en plus courtisée par le Rassemblement national sur fond de montée de l’antisémitisme. Ni Renaud Muselier, président du conseil régional de PACA, ni Martine Vassal, présidente du département et de la Métropole, ni la mairie de Marseille n’ont donné suite à nos sollicitations.

Prise entre deux feux, la direction du musée avoue ne plus savoir à quel saint se vouer. « Il y a quelques semaines, nous étions accusés d’être un musée colonial et de soutenir la politique du gouvernement israélien. Aujourd’hui, on nous accuse d’antisémitisme. Et demain ?, réagit son président, Pierre-Olivier Costa, auprès du Monde, en précisant qu’il n’a pas reçu de requête officielle de la région ou du département pour l’organisation d’un conseil d’administration. Cela démontre probablement que le MuCEM est positionné au bon endroit, à un juste point d’équilibre. »

 

Depuis un an déjà, le MuCEM se dit régulièrement pris à partie par des militants propalestiniens ou des artistes. La direction assure avoir déjà subi des pressions à l’automne 2024, notamment lors des préparatifs de l’exposition « Revenir ». Une petite poignée d’artistes avait alors refusé d’exposer aux côtés d’Israéliens. Après plusieurs semaines d’échanges avec les équipes du musée, tous ont finalement maintenu leur participation.

Escalade

Depuis mars, les tensions ont grimpé en intensité, cristallisées autour de Digital Realty, qui soutient le musée depuis sa création. En marge d’un débat organisé dans le cycle « Les Procès du siècle », un militant a grimpé sur la scène pour dénoncer l’entreprise. Depuis, des banderoles se déploient dans le musée, l’accusant de complicité dans le « génocide » israélien. Un tag « Mucem colon » a aussi fait son apparition sur les murs du fort Saint-Jean, l’un des trois sites du musée. Face à l’escalade, la direction de l’établissement a interrogé Digital Realty sur la nature de ses intérêts dans les territoires palestiniens. Elle a aussi saisi le ministère de la culture, sa tutelle, qui lui a confirmé que les activités de cette société américaine ne contreviennent pas à la charte de mécénat des musées nationaux.

Sur son site Internet, le MuCEM a justifié dans un premier temps le maintien de son partenariat. Mais les choses se sont tendues quand artistes et chercheurs proches du musée ont appelé l’établissement à rompre avec Digital Realty. « Notre pétition n’appelait pas au boycott du musée, tient à préciser Antoine Devillet, membre de la coalition Divest from Digital Realty. A chaque fois que des personnes nous contactaient pour comprendre de quoi il retournait, on les invitait au contraire à se saisir des espaces de parole donnés au MuCEM sur ce sujet. Notre enjeu, c’était que les artistes qui travaillent avec le musée l’interpellent sur l’implication de ce mécénat. »

 

Le musée et son mécène ont fini par acter la fin de leur partenariat. « Cette décision vise à ce que le musée poursuive ses missions de service public dans un contexte apaisé », fait savoir un représentant de Digital Realty France. Le calcul, il est vrai, est rapide : si le soutien financier de la société américaine – environ 100 000 euros par an – n’est pas négligeable, il reste marginal au regard des 22 millions de budget de l’établissement. De son côté, Digital Realty, qui a déjà investi 400 millions dans quatre centres de données à Marseille, et prévoit d’en créer un cinquième pour un investissement de 300 millions d’euros, a préféré couper court à une polémique susceptible de ternir son image et de peser sur ses affaires.

« Pressions militantes »

L’annonce a aussitôt créé une onde de choc dans la communauté juive. Le 11 décembre, Bruno Benjamin, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), section Marseille-Provence, a interpellé la direction du MuCEM. « Tout laisse entendre que cette rupture ait pu être influencée par des pressions militantes extérieures plutôt que par une évaluation objective de la contribution de ce mécène à la mission du MuCEM », écrit-il dans un courrier dont LeMonde a pris connaissance. « Une telle dérive, ajoute-t-il, est incompatible avec les valeurs de neutralité, d’impartialité et d’universalité portées par les institutions culturelles publiques. » Une enquête est demandée au ministère de la culture, qui n’a pas souhaité répondre aux questions du Monde.

Dès le lendemain, la direction du MuCEM a répondu au CRIF : il ne s’agit pas d’une rupture, mais d’une « décision conjointe » du musée et du mécène. « Elle n’est ni unilatérale, ni brutale, ni idéologique », surligne Pierre-Olivier Costa, rappelant que, depuis huit mois, les activités du musée sont régulièrement interrompues par des militants, « sans d’ailleurs que le CRIF ne s’en soit ému à l’époque ».

« Comme vous le voyez, ajoute le président du MuCEM, nous n’avons en rien cédé à la pression venant de groupes d’activistes. » Mais lorsque artistes et chercheurs menacent de boycotter le musée, ce dernier n’a pas d’autre choix. « Nous touchons là au cœur même de la mission qui est la nôtre : faire dialoguer artistes, chercheurs et publics dans la sérénité, la sécurité et la confiance. »