Le retour de la messe en latin à Saint-Pierre de Rome, un signe politique
Analyse
Samedi 25 octobre, une messe selon la liturgie en vigueur avant le concile Vatican II a été célébrée dans la basilique Saint-Pierre de Rome. Une première depuis l’interdiction du pape François en 2022.
Publié le 26 octobre 2025
Les hauts murs de la basilique Saint-Pierre de Rome n’avaient pas résonné des mots rituels d’une telle célébration depuis 2021. Samedi 25 octobre, la basilique vaticane, lieu emblématique et central du catholicisme universel, a accueilli, pour la première fois depuis des années, une messe tridentine, liturgie remontant au concile de Trente, au XVIe siècle, comprenant notamment la messe en latin, en conclusion d’un pèlerinage traditionaliste effectué tous les ans par quelque 1 500 personnes. Ces règles liturgiques diffèrent de celles introduites par le concile Vatican II (1962-1965) qui avait, entre autres, permis l’usage de la langue vernaculaire.
Si l’événement est si marquant, c’est que le pape François, mort en avril, l’avait tout simplement interdit en 2022. Pour le pontife argentin, il pouvait bien sûr être question de pèlerinage traditionaliste, car l’Eglise est riche de sa diversité. Mais de messe en latin à Saint-Pierre, en revanche, plus jamais. Du moins tant que durerait son pontificat. En 2021, le jésuite avait décidé de freiner la mécanique par laquelle la messe en latin se célébrait peut-être trop librement à son goût à travers le monde.
Trois ans plus tard, son successeur Léon XIV a, lui, décidé d’accorder son autorisation directement au très conservateur cardinal américain Raymond Burke, venu en audience privée la lui demander. C’est d’ailleurs ce prélat connu pour ses positions rigides sur les questions de société, pour son opposition à François et ses longues capes rouges d’un style désuet, qui a célébré le rite samedi.
Petit geste très symbolique, cette autorisation de Léon donne des ailes aux conservateurs catholiques de plusieurs pays, satisfaits de voir ce nouveau pape libéraliser ce que, selon eux, François avait corseté injustement, les privant, estiment-ils, de leur liberté de culte.

Le pape Léon XIV, au Vatican, le 23 octobre 2025. YARA NARDI / REUTERS
En prenant la décision, en 2021, de restreindre les célébrations de la messe tridentine dans son motu proprio – sorte de décret – « traditionis custodes » (« gardiens de la tradition »), le pape François avait conscience que ce rite était devenu au fil du temps un marqueur idéologique, une ligne de fracture religieuse mais aussi politique entre conservateurs et progressistes. Il demandait donc aux prêtres qui voulaient célébrer en latin d’obtenir une autorisation de leur évêque et faisait en sorte qu’il n’y ait plus de paroisses dévolues exclusivement à ce rite.
Lorsque, dans les années 1960, le concile Vatican II avait décidé de modifier les règles de la messe, il s’agissait d’ancrer le rite dominical, et toute l’Eglise, dans le monde moderne. Très vite, des opposants s’étaient manifestés, surtout en France, dénonçant le « dévoiement des valeurs traditionnelles ». Monseigneur Marcel Lefebvre, mort en 1991, qui refusait le concile, provoquait un schisme dans les années 1980 en fondant la fraternité sacerdotale Saint-Pie X.
« Catholique protestant woke »
Désireux de reconstruire des ponts avec cet univers, le pape Benoît XVI (2005-2013) a libéralisé l’usage qui avait été restreint par le concile. Mais les restrictions de François et l’opposition d’une partie des fidèles à sa vision du catholicisme ont renforcé la messe en latin comme signe de ralliement des ultraconservateurs de tout bord. Un phénomène particulièrement fort en France, où elle est populaire dans certains milieux d’extrême droite, et aux Etats-Unis.
« C’est une bannière pour tous ceux qui refusent la modernisation du catholicisme et du monde, qui veulent reconstruire une Eglise d’ancien régime, rigide sur ses positions sociétales, refusant toute forme d’émancipation des individus », analyse ainsi le théologien italien Andrea Grillo, dont beaucoup à Rome disent qu’il a influencé l’écriture du texte du pape François. Pour lui, l’ancien et le nouveau rite incarnent deux versions contradictoires de l’Eglise et du monde.
L’une, désireuse de regarder en arrière vers un temps où l’institution était toute-puissante sur les fidèles, refusant le dialogue interreligieux, reléguant les femmes à une place subalterne, et une autre plus horizontale et plus inclusive. Les conservateurs tendent à associer l’époque préconciliaire, où la messe se disait en latin, à celle des églises pleines et des nombreuses vocations de prêtres. Ils font remarquer que les offices où elle est célébrée aujourd’hui sont pleins à craquer, contrairement aux autres.
Aux Etats-Unis, le sujet se manifeste sur le plan politique comme un marqueur supplémentaire de l’extrême polarisation qui affecte la nation. L’évêque Michael Martin du diocèse de Charlotte (Caroline du Nord), qui a décidé de restreindre considérablement la célébration en latin, s’est vu traiter de « catholique protestant woke » et de « franciscain en Birkenstock » par certains de ses fidèles sur les réseaux sociaux. Il est en somme identifié comme une personnalité de gauche. Au même titre que le pape François perçu comme un « gauchiste » promigrants, voulant une Eglise plus inclusive avec les femmes et les personnes LGBT+ et reprochant au capitalisme sa destruction de la planète.
Lors de la publication du motu proprio en 2021, les catholiques américains qui y étaient le plus opposés, s’identifiaient majoritairement comme républicains, alors que ceux qui y étaient favorables se disaient plutôt démocrates, expliquait à l’époque le think tank Pew Research Center.
« C’est l’idée qu’il faut affirmer ses valeurs et son identité et que tout ce qui est contre la gauche est bon », explique Massimo Faggioli, de l’université catholique Villanova, aux Etats-Unis. Pour le chercheur, cette réaffirmation peut même être qualifiée de version Make America Great Again du catholicisme.
Aujourd’hui, la messe en latin peut pourtant attirer des fidèles de tous les horizons, plus à l’aise avec le calme de l’ancien rite, notamment des jeunes et des nouveaux convertis qui raffolent d’une scénographie qu’ils trouvent plus belle. Sa charge politique est pourtant bel et bien présente.