WILLIAM KEO POUR « LE MONDE »
Dans une école « bouilloire » de Paris, la température chute de plusieurs degrés grâce à une série de travaux sobres et écologiques
Par Emeline Cazi
REPORTAGE|Terre crue et peinture à base d’argile, isolant en laine de coton recyclé, parquet massif, brasseurs d’air, toiles à ventouses sur certaines fenêtres, brise-soleil en bois fixe… un ensemble de technique peu onéreuses ont été testées dans des classes de l’école Franc-Nohain, dans le 13ᵉ arrondissement. Avec succès.
Certaines visites sont plus rafraîchissantes que d’autres, en ces semaines caniculaires. Au sens propre, comme au figuré, ce qui laisse penser que tout espoir d’adapter le bâti rapidement au réchauffement climatique, et notamment le bâti scolaire, n’est pas encore perdu.
La fraîcheur n’est pourtant pas le premier sentiment qui domine devant l’école Franc-Nohain, dans les franges du 13e arrondissement de Paris, non loin de la caserne Masséna, d’un faisceau ferré et de l’incinérateur d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Une longue façade plein sud et vitrée, comme le voulait l’époque, le milieu des années 1950, celle où la lumière entre généreusement dans les intérieurs. Derrière, sur deux niveaux, des classes en enfilade, desservies par l’immuable couloir aux porte-manteaux. A l’extérieur, des cours ultra-minérales, si ce n’est la présence d’un tilleul dans l’une d’elles. Ni store, ni volet, et nul immeuble proche, suffisamment haut, qui pourrait offrir de l’ombre.
Pour compléter le tableau, et c’est tout sauf un détail : dans les années 1980, parce qu’il fallait étouffer le brouhaha incessant du boulevard périphérique sorti de terre une rue derrière, une rangée de vitres a été ajoutée contre la façade sud. Pas de double vitrage à proprement parler, mais des menuiseries en bois espacées de quelques centimètres des premières. Entre les deux, une lame d’air. Celle-ci atténue peut-être le son de la circulation, mais il y eut cet autre effet, l’effet de serre : à Franc-Nohain, quand le soleil tape, la température grimpe en flèche. « Même en hiver, cela peut monter à 30 °C. On est obligé d’ouvrir les fenêtres », explique Maëlle Daviot, la directrice. Quand la luminosité est trop forte, les tableaux numériques dysfonctionnent.
La cour de l’école Franc-Nohain, à Paris, le 6 juillet 2026. WILLIAM KEO POUR « LE MONDE »
La cour de l’école Franc-Nohain, à Paris, le 6 juillet 2026. WILLIAM KEO POUR « LE MONDE »
Pas besoin d’en rajouter pour imaginer le four que l’ensemble est devenu lorsque les températures ont subitement bondi, en mai, avant de virer au rouge, en juin. Certains enseignants ont déménagé des tables dans une allée au nord. Un après-midi, un cirque du quartier les a accueillis dans une salle semi-enterrée. Et puis, il y eut ce refuge inespéré, celui qui a subitement transformé l’école Franc-Nohain en attraction, quand l’inhabitabilité de millions de mètres carrés et l’impréparation générale de la France au réchauffement climatique ont sauté aux yeux. Dans six des quinze classes de cette école classée réseau d’éducation prioritaire, la température avait chuté de 8 °C à 10 °C, l’atmosphère était respirable, les conditions agréables.
La raison de ce petit miracle ? Une série de travaux tests, sobres, pas si coûteux, qui venaient tout juste d’être livrés. Pendant sept mois, une équipe de quatre personnes rattachée à la Ville de Paris (deux femmes architectes, une alternante, un ingénieur thermicien), accompagnée d’une entreprise, est intervenue de manière expérimentale sur le bâtiment. L’année 2026-2027 devait être celle de l’évaluation des techniques toutes éco-conçues, 100 % tournées vers le confort d’été, avant qu’elles soient déployées dans d’autres écoles ou crèches. Ces dernières semaines ont tout accéléré. Et valorisé de manière inespérée la Passerelle transition écologique, microservice au sein de la direction des constructions publiques et de l’architecture de la Ville de Paris – chargée des 3 millions de mètres carrés d’équipements publics –, qui œuvre à bâtir et rénover autrement.
Réflexion sur l’aération
Franc-Nohain était réputée si vétuste que pendant longtemps il fut question de tout démolir. En 2024, le maire du 13e, Jérôme Coumet (divers gauche), revoit les plans de réaménagement du quartier, dédensifie, plante davantage et décide finalement de rénover l’école. Le chantier, d’ampleur, n’a rien de simple ; une opération à tiroirs, avec des élèves sur le site, même si les effectifs sont réduits. En attendant l’attribution du marché – la consultation est en cours –, la Passerelle a vu dans ce temps intercalaire la possibilité d’un nouveau terrain de jeu. Dans une autre école du 13e arrondissement, elle avait créé une annexe en poussant loin l’utilisation de matériaux biosourcés (paille, terre crue). La mairie du 4e transformée en Académie du climat, du réemploi partout, c’est elle aussi.
Nathalie Chazalette, Maya Ralanbofiringna et Delphine Paillard présentent une salle de classe conventionelle dans l’école polyvalente publique Franc-Nohain, à Paris, le 6 juillet 2026. WILLIAM KEO POUR « LE MONDE »
Une salle de classe non rénovée de l’école polyvalente publique Franc-Nohain, à Paris, le 6 juillet 2026. WILLIAM KEO POUR « LE MONDE »
« Ici, c’est une chambre d’écho, nous n’avons rien inventé, nous sommes des techniciennes, insistent, le 3 juillet, Nathalie Chazalette et Delphine Paillard, le duo d’architectes enthousiastes, et Maya Ralambofiringa, alternante, en préambule de la visite. Et toutes les fiches sont en ligne pour que d’autres s’en emparent. » Sous les escaliers qui mènent au premier étage, une frise – de 1850 à 2024 – couverte d’un dégradé de bleu qui vire au rouge sert de piqûre de rappel. Une bande vermillon symbolise la suite. « En 2050, la température moyenne à Paris dépassera 30 °C, vingt-deux jours par an, avec 21 nuits tropicales. En 2026, on a déjà eu douze jours », explique alors Nathalie Chazalette. La chaleur n’est pas retombée depuis ; la vigilance rouge a été réactivée.
A l’étage, une classe – lino bleu, voilages jaunes – a délibérément été laissée dans son jus. La différence de température et d’atmosphère avec sa voisine est saisissante. Dès le début du projet, il a été décidé de retenir des techniques qui ne touchent pas à la façade, de manière à pouvoir les dupliquer facilement, même sur des bâtiments patrimoniaux. Les matériaux biosourcés, maîtres de l’inertie,sont partout : de la terre crue et une peinture à base d’argile sur les cloisons entre la classe et le couloir ; des isolants en laine de coton recyclé. Au sol, du parquet massif, validé par les agents d’entretien. Au plafond, des brasseurs d’air ; sur certaines fenêtres, des toiles gris clair, à ventouses, protègent du soleil.
Une salle de classe réaménagée en innovations low tech pour faire baisser la température lors de fortes chaleurs, dans l’école polyvalente publique Franc-Nohain, Paris, le 6 juillet 2026. WILLIAM KEO POUR « LE MONDE »
Une salle de classe réaménagée avec des isolations biosourcée, du parquet en chêne, des innovations low tech et une ventilation nocturne et traversante, à l’école polyvalente publique Franc-Nohain, à Paris, le 6 juillet 2026. WILLIAM KEO POUR « LE MONDE »
Une grande réflexion a été menée sur l’aération et la ventilation, notamment pour chasser l’air chaud emmagasiné près de la façade sud. Par ailleurs, « l’isolation piège la chaleur. Une fois celle-ci entrée, si on ne ventile pas, elle a du mal à sortir », explique Delphine Paillard. L’aération nocturne est un problème dans les écoles, par crainte d’une intrusion ou d’un orage. Par souci de frugalité, seules 40 % de la surface vitrée sud a été remplacée. Mais à chaque extrémité, un brise-soleil en bois fixe, couplé à un second aux lamelles amovibles manuellement, a été ajoutée. Un portillon ajouré a été créé à côté de la porte de classe. Le tout permet de créer des courants d’air avec les fenêtres du couloir. Une cheminée Windcatcher, un principe analogue aux tours à vent iraniennes, est aussi testée dans une salle du haut.
La Passerelle a rassemblé 600 000 euros pour ce projet, « La Réno ! », à raison de 100 000 euros par expérimentation. L’une porte aussi sur le design de nouveaux mobiliers à partir de tables des années 1990. Sur la version 2026, les gourdes sont calées dans un trou, comme les encriers avaient le leur à une autre époque.
La cour de l’école polyvalente publique Franc-Nohain, à Paris, le 6 juillet 2026. WILLIAM KEO POUR « LE MONDE »
Des protections solaires installées sur des fenêtres de l’école polyvalente publique Franc-Nohain, à Paris, le 6 juillet 2026. WILLIAM KEO POUR « LE MONDE »
Depuis deux mois, les 1 500 agents de la direction des constructions, administratifs compris, défilent à Franc-Nohain pour se familiariser avec tous ces principes. Les élèves en connaissent un rayon sur l’écoconstruction. Le maire socialiste de la capitale, Emmanuel Grégoire, est venu, lui aussi, le 19 juin, durant la canicule. Le lundi, il emmenait la presse. « Je vais demander un diagnostic pour chacune des écoles et nous allons installer des stores, des volets, des filtres antisolaires sur les vitres », assurait-il, le 25 juin, dans un entretien au Monde.
Les élus parisiens de La France insoumise n’ont pas l’air convaincu. Le 7 juillet, ils l’ont mis en demeure d’« élaborer une programmation pluriannuelle (…)d’adaptation climatique des écoles ». Le budget supplémentaire (l’équivalent du budget rectificatif), qui doit être débattu au Conseil de Paris dès mercredi 15 juillet, prévoit une enveloppe additionnelle de 12 millions d’euros pour installer des films solaires, des brasseurs d’air, des ombrières, etc. dans les écoles.La rénovation globale de Franc-Nohain doit, elle, démarrer en 2027.
En attendant, deux tiers des élèves, à l’exception des CM2, feront leur rentrée dans l’aile rénovée. Pour eux, en cas de nouvelle surchauffe, la directrice verra s’il est préférable de répartir dans chaque classe un des trois climatiseurs reçus, même si chacun rafraîchit 20 mètres carrés quand celles-ci en font le triple. Ou si elle les destine aux corps les plus fatigués dans une seule pièce refuge.
Des mots laissés par les agents formés auprès de « La Réno ! », dont le travail se concentre sur le test de nombreuses innovations pour rénover les bâtiments, à l’école polyvalente publique Franc-Nohain, à Paris, le 6 juillet 2026. WILLIAM KEO POUR « LE MONDE »