Timothy Snyder, historien : « Se laisser impressionner par les démonstrations de force de Trump, c’est accompagner une transition vers l’autoritarisme »
Tribune
Dans une tribune au « Monde », le professeur à l’université Yale encourage la société civile américaine à ne pas choisir l’indifférence et la passivité face aux dérives autoritaristes de l’administration Trump.
Les décisions prises ces derniers mois durant la seconde présidence de Donald Trump laissent peu de doutes quant aux objectifs du président américain : affaiblir les Etats-Unis à l’étranger pour créer un environnement favorable aux despotes, tout en usant de l’Etat et des forces armées pour instaurer une dictature à l’intérieur du pays. Cela fonctionnera-t-il ? La réussite de ce projet dépend du choix que nous ferons de regarder en face cette situation.
Dans le pire des cas, les Américains choisiront l’indifférence, ils détourneront le regard lorsque leurs voisins ou collègues subiront les raids du service de l’immigration, lorsque leur ville se militarisera, puis ils prétendront n’avoir eu d’autre choix que de renoncer à la démocratie. Divers prétextes seront invoqués. Ils le sont déjà, notamment dans les flots de mensonges sur la criminalité urbaine, ainsi que dans l’emploi sélectif de la violence politique, comme ce fut le cas après l’assassinat du militant d’extrême droite Charlie Kirk [le 10 septembre, dans l’Utah].
Ne commettons pas l’erreur de confondre ces prétextes avec la réalité des mesures politiques sous-jacentes. A la question de savoir si la transition vers l’autoritarisme aboutira aux Etats-Unis, la réponse dépend entièrement de nous, citoyens américains. Dans le paradigme de Trump, tout cela est un « show », une émission de télé-réalité dans laquelle nous ne sommes que des figurants sans importance, toujours positionnés en arrière-plan.
Démonstration de force
C’est à une démonstration de force que nous assistons. C’est ainsi que sont décrits les trop nombreux déploiements de la garde nationale et des marines dans les villes américaines. Mais de quel type de force parlons-nous ? De quel type de démonstration ? Et comment pouvons-nous voir la situation autrement que comme un spectacle dans lequel nous n’aurions aucun rôle à jouer ?
Les déploiements de soldats aux Etats-Unis sont clairement illégaux et destinés à intimider. Malgré l’actuelle subordination de la Cour suprême au président Trump, qui signifie que les poursuites judiciaires à son encontre ne produiront que peu d’effet, les ordres donnés aux soldats américains rompent avec l’idée, ancrée de longue date, selon laquelle l’armée ne saurait être déployée pour des missions de maintien de l’ordre. Les utiliser pour cette finalité, c’est piétiner la raison d’être des forces armées, à savoir la défense du pays contre des attaques étrangères.
Le choix nous revient de céder, ou non, à l’intimidation. Aux Etats-Unis, de nombreuses personnes, dont les travailleurs sans papiers – ou ceux qui ont le malheur d’avoir l’air de correspondre à ce profil – ont de bonnes raisons d’avoir peur et de faire profil bas. La plupart d’entre nous, en revanche, citoyens comme représentants élus au niveau de l’Etat, avons le devoir d’user de notre raison mais aussi de notre inventivité.
Cela signifie d’abord de refuser d’être entraînés dans le « show » de Donald Trump. Les Américains, du fait de leur inclinaison devenue presque instinctive pour le monde militaire, risquent de se laisser entraîner vers le fascisme sans même le réaliser. Les soldats sont un véritable symbole patriotique, mais lorsqu’ils occupent l’espace des villes américaines ils ne défendent pas le pays.
Mettre en avant de charmants militaires pour illustrer des reportages sur l’invasion du pays ne constitue pas un choix éditorial neutre. Au contraire, cette démarche renforce l’impression selon laquelle ces militaires ne faisaient finalement qu’« obéir aux ordres » et qu’ils se contentaient d’accomplir leur devoir patriotique. Ces déploiements militaires au sein des villes constituent l’équivalent politique d’une mèche allumée. En mobilisant régulièrement des soldats à l’intérieur du pays, l’administration Trump crée la probabilité statistique d’un incident – le suicide d’un militaire, un incident de tir entre soldats, un manifestant tué par balle – susceptible d’être exploité pour générer une crise plus grave encore.
Pour éviter cela, nous devons prendre conscience du danger associé à notre passivité. Si nous ne discutons pas des risques avec nos amis et proches membres de l’armée, nous devenons complices de l’exploitation de ces soldats à des fins autoritaristes. Si nous nous laissons impressionner par la démonstration de force de Donald Trump, nous l’aidons à mener à bien un processus qui n’aboutirait pas sans notre passivité.
« Sécession douce »
J’écris ces lignes de Dnipro, en Ukraine, au moment même où retentit l’alerte d’un raid aérien. Je suis ici pour mener des travaux universitaires, dont le déroulé est entravé par la mobilisation de certains de mes collègues sur le front, d’autres étant épuisés par leurs nuits blanches sous les frappes de missiles et de drones. Pour autant, tous ont répondu présent.
Si j’apporte cette précision, c’est pour nous aider à conserver le sens des proportions. L’Ukraine subit l’invasion russe. Personne n’envahit les Etats-Unis : le vrai danger vient de l’intérieur même de notre nation. La question de savoir si ces craintes se réaliseront dépend de notre capacité à appeler les choses par leur nom, à communiquer entre nous, à continuer de défendre la démocratie, la décence et les valeurs humaines. Nous verrons alors si le courage citoyen peut être canalisé en une résistance démocratique efficace.
Le système fédéral américain nous donne des raisons d’espérer. Après l’adoption par le Congrès, en 1964, du Civil Rights Act, consistant à démanteler l’ordre raciste instauré par les lois Jim Crow dans les Etats du Sud [de 1877 à 1964], le Parti républicain fit du « droit des Etats » un cri de ralliement et une stratégie pour résister à l’autorité fédérale.
Les rôles sont aujourd’hui inversés : ce sont les républicains qui soutiennent pleinement l’utilisation par Donald Trump du pouvoir fédéral contre les universités, les médias, les cabinets d’avocats, les municipalités, et ce sont les gouvernements étatiques démocrates qui font obstacle à l’autoritarisme. Le gouverneur de l’Illinois, J. B. Pritzker, s’est ainsi opposé au déploiement des troupes de la garde nationale à Chicago (Illinois), contraignant Trump à faire marche arrière, du moins pour le moment.
Ce refus de mettre en œuvre la politique du gouvernement fédéral, parfois appelé « sécession douce », prépare le terrain pour une confrontation entre les gouvernements des Etats et l’administration Trump sur des questions allant de la conduite des élections à la santé publique, peut-être même jusqu’au changement climatique. Le sort de la démocratie américaine – voire des Etats-Unis eux-mêmes – pourrait dépendre de l’issue de ce face-à-face.
Timothy Snyder est professeur à l’université Yale (Connecticut) et chercheur à l’Institut des sciences humaines, à Vienne (Autriche).