Benjamin Lemoine, politiste : « La dette ne représente pas un danger universel, elle est devenue un instrument de sécession d’une classe rentière »
Tribune
Chercheur en science politique
La véritable fracture créée par l’endettement public n’est pas générationnelle, comme l’affirmait François Bayrou, mais sociale, affirme le chercheur en science politique dans une tribune au « Monde ».
Alors que le premier ministre, Sébastien Lecornu, annonce une réduction des dépenses dans la loi de finances pour l’année 2026, un constat s’impose : l’obsession pour la dette publique reste solidement ancrée dans une pédagogie biaisée.
Son prédécesseur François Bayrou, en sacrifiant son poste au nom de la « vérité » sur les comptes publics, avait rejoué une vieille pièce : celle de la menace planant sur les « générations futures ». Une rhétorique éprouvée depuis des décennies, qui masque les rapports de force sociaux que la dette organise.
La dette publique a des effets distributifs, mais ils ne sont pas déterminés dans l’absolu. Elle peut opérer une redistribution des plus riches vers les plus pauvres si elle permet d’étendre les services publics, en privilégiant leurs qualités plutôt que la baisse de leurs coûts, et si le système de financement par l’impôt est progressif.
Mais ce n’est pas ce qu’il se passe : prise dans l’étau des politiques de l’offre, horizon indépassable de la classe politique depuis les années 1980, la dette publique a entraîné une redistribution à rebours au bénéfice des classes possédantes. Les choix des dernières décennies ont asséché les recettes publiques et sociales : suppression de l’ISF, baisse de la fiscalité du capital, multiplication d’aides aux entreprises sans contreparties.
Dans le même temps, ces allégements de prélèvements obligatoires ont accru la capacité d’épargne des classes sociales les plus aisées, qui sont… les détentrices des titres d’Etat. La dette publique devient une source de rente privée garantie : ce qu’ils ne paient pas en impôts, les plus riches le prêtent à un Etat qu’ils ont contribué à appauvrir, et ils perçoivent des intérêts sur leurs placements alors que les classes moyennes et populaires subissent les coupes budgétaires qui garantissent la soutenabilité des emprunts publics et leur remboursement aux contribuables les plus aisés.
Derrière le « nous » collectif des Français endettés invoqué par les gouvernants, se cache un clivage social : pour les fractions les plus aisées de la population, loin d’être un problème, la dette représente une possibilité de placement prospère quand la majorité la finance et en endure les conséquences.
Dépendance aux investisseurs privés
L’épargne financière des ménages – environ 6 300 milliards d’euros, soit le double du stock de dette publique – est souvent présentée comme un atout, une réserve prête à acheter des titres d’Etat. Pourtant, parler des « ménages » comme d’un bloc masque de fortes inégalités : selon l’Insee, le taux d’épargne nette des 20 % les plus modestes est de – 29 %, quand celui des 20 % les plus riches atteint + 27 %. L’emprunt souverain redistribue de l’argent entre des classes épargnantes, détentrices des titres de dette publique, et des classes débitrices, dont le seul patrimoine est l’Etat social et l’accès aux services publics.
Dans les situations de stress accru, lorsque tout le débat public est suspendu aux avis des agences de notation, elles-mêmes au service des investisseurs privés, les créanciers se muent en « actionnaires » de l’Etat, pour reprendre les termes de Karl Marx : en mettant en jeu leur capacité à se rendre ou non aux adjudications, les séances de ventes aux enchères de bons et d’obligations du Trésor, ils exercent un pouvoir sur l’Etat et l’orientation de ses politiques publiques.
Jusqu’au milieu des années 1960, l’Etat français se finançait hors marché et mobilisait l’épargne nationale de façon réglementaire grâce au « circuit du Trésor », avec des taux administrés. C’est le haut fonctionnaire Jacques Rueff, un croisé anti-keynésien, qui a fait campagne pour le retour de l’adjudication.
Depuis, l’architecture européenne (interdiction du financement monétaire direct, libre circulation des capitaux, pouvoir discrétionnaire de la Banque centrale européenne) a verrouillé et prolongé cette dépendance aux investisseurs privés et fait des fluctuations des marchés financiers les arbitres permanents de la solvabilité publique.
Instrument de sécession
Ces dernières années, les taux d’intérêt sont restés bas et le coût de la dette est resté limité (on est loin des crises de trésorerie de l’entre-deux-guerres au XXe siècle). Mais cela n’a été possible qu’au prix d’une politique d’Etat entièrement consacrée à faire de la France un « habitat préféré des investisseurs », pour reprendre l’expression de l’Agence France Trésor, chargée, à Bercy, de placer la dette de la France sur les marchés pour financer les déficits publics.
Un contre-récit doit commencer par nommer les bénéficiaires de cet ordre de la dette : les créanciers d’aujourd’hui, qui imposent l’austérité sans se soucier de ses conséquences sociales et environnementales.
La dette ne représente pas un danger universel. Elle est devenue un instrument de sécession d’une classe rentière. La véritable fracture n’est pas générationnelle, mais sociale. Une minorité, qui se mobilise pour protéger ses avoirs, se soustrait à l’impôt, pousse des cris d’orfraie face à la taxe Zucman, et réclame que l’effort soit porté par la majorité : plus de travail, moins de jours fériés, des droits sociaux rabotés et la régulation de l’environnement saccagée au nom d’une politique économique favorable au capital, censée tirer la croissance et garantir la continuité du service de la dette.
L’alternative ne se situe pas entre courage et laxisme des dirigeants politiques face à une présentation catastrophiste de la dette, mais entre deux architectures possibles : celle qui organise la dépendance aux investisseurs privés et celle qui réinvente des outils publics au service de l’urgence climatique et sociale – une fiscalité progressive et contraignante, un encadrement et un fléchage du crédit à l’économie, l’institutionnalisation par la BCE d’un filet de sauvetage inconditionnel des Etats membres (comme c’est déjà le cas pour la finance privée en cas de crise), et la réactivation d’un circuit du Trésor public, national et européen.
Benjamin Lemoine est politiste, chercheur au CNRS, au Centre Maurice-Halbwachs et à l’Ecole normale supérieure. Il a notamment écrit « L’Ordre de la dette. Enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité du marché » (La Découverte, 2016).