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Libération (site web)
mardi 11 mars 2025 - 16:29:21 1028 mots

 

Guerre d’Algérie : France Télévisions déprogramme un documentaire sur l’usage des armes chimiques par l’armée française

 

Léa Masseguin, Adrien Franque

 

Dans un contexte diplomatique tendu et alors que les débats sur les crimes coloniaux font rage, un documentaire inédit révélant l’utilisation d’armes chimiques par la France en Algérie a été retiré de l’antenne de France 5, cinq jours avant sa diffusion. Mais sera disponible en ligne ce mercredi 12 mars.

 

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Extrait du documentaire «Algérie, sections armes spéciales». (Solent Production)

 

Un secret enfoui depuis plus de soixante ans s’apprêtait à être révélé sur France 5. Intitulé Algérie, sections armes spéciales, ce documentaire inédit de 52 minutes met en lumière l’utilisation d’armes chimiques par l’armée française pendant la guerre d’Algérie (1954-1962). Prévu initialement pour être diffusé dimanche 16 mars à 23 heures dans l’émission la Case du siècle, il a finalement été déprogrammé ce mardi 11 mars, selon les informations de Libération.Sans nouvelle date de diffusion. «Cette décision prête à confusion et risque de mettre de l’huile sur le feu», s’inquiète la réalisatrice du film, Claire Billet, qui a appris la nouvelle par la société de production Polent, en charge du projet.

 

Dans un communiqué, France Télévisions justifie cette déprogrammation par la nécessité de monter deux soirées thématiques «liées à l’actualité». Pour le dimanche 16 mars, le groupe audiovisuel public a ainsi estimé qu’il était plus pertinent de diffuser deux documentaires consacrés aux Etats-Unis et à la Russie, avec des rediffusions d’ Opération Trump, les espions russes à la conquête de l’Amérique et de Russie, un peuple qui marche au pas. Initialement, un documentaire inédit sur la Syrie devait être diffusé avant celui sur le recours aux armes chimiques durant la guerre d’Algérie. Ce film d’Edith Bouvier a, lui, été reprogrammé une semaine plus tard, le 23 mars.

Mais, au lieu de décaler toute la soirée, France Télévisions a décidé de proposer à nouveau une soirée thématique, consacrée à la Syrie. A 23 heures, les téléspectateurs de France 5 auront ainsi droit à Bachar, le maître du chaos, là aussi une rediffusion. Quid d’ Algérie, sections armes spéciales ? Il «est déprogrammé et sera reprogrammé ultérieurement», se borne à annoncer le communiqué. «C’est un choix lié à l’actualité, il n’y a aucun loup»,insiste la direction de la communication documentaires de France Télévisions interrogée par Libération. Qui finira par préciser qu’ Algérie, sections armes spéciales sera néanmoins disponible en ligne, sur la plateforme France.tv, dès le mercredi 12 mars, comme initialement prévu.

 

«Il s’agissait d’une stratégie militaire pensée»

 

Certains observateurs sont plus nuancés. «On avait quelques inquiétudes concernant ce que France Télés allait faire dans le contexte tendu entre la France et l’Algérie, explique l’historien Fabrice Riceputi. Avec cette décision, le groupe prend le risque d’être accusé de censure, ce qui est regrettable.» Le spécialiste des questions coloniales et postcoloniales attend avec «impatience» une nouvelle date de diffusion : «Ce film est un véritable événement, qui révèle un nouveau type de crimes de guerre commis par la France en Algérie. On connaissait l’utilisation du napalm, mais l’usage de gaz pour tuer des maquisards et des civils, c’est une révélation pour le grand public.»

 

Le documentaire, qui s’appuie sur le travail minutieux de l’historien Christophe Lafaye et sur les archives qu’il a pu réunir, offre pour la première fois une analyse approfondie du recours aux gaz toxiques par l’armée française dès les premiers mois de la guerre d’Algérie. Il met en lumière la stratégie délibérée de l’armée française pour déloger les combattants algériens cachés dans les grottes, une tactique qui s’est rapidement transformée en une véritable guerre chimique. «Avec la torture et le déplacement des populations, la guerre chimique est le dernier élément d’une série de brèches dans les engagements internationaux de la France que celle-ci a bafoués pour mener sa guerre coloniale, précise le synopsis. De 1954 à 1959, la France coloniale n’a pas hésité à gazer, notamment dans les zones montagneuses difficiles d’accès, des populations sans défense.»

 

Après une phase d’expérimentation de plusieurs gaz pour en déterminer l’efficacité, l’armée a procédé à au moins 400 interventions chimiques à grande échelle, exposant ainsi des dizaines de milliers de personnes à des substances extrêmement dangereuses. Parmi elles, le gaz CN2D, pourtant interdit par la convention de Genève de 1925. «Il s’agissait d’une stratégie militaire pensée, avec la création d’une section spécialisée dans les armes chimiques au sein de l’armée française, explique la journaliste indépendante Claire Billet, qui a tourné le documentaire l’été dernier dans les régions reculées de la Kabylie et de l’Aurès. L’objectif initial était de faire sortir les combattants des grottes, mais en réalité, les gens mouraient.»

 

Un contexte de crise diplomatique

 

La déprogrammation du documentaire survient dans un contexte de grave crise diplomatique entre la France et l’Algérie, alimentée par la reconnaissance par Paris, en juillet, de la «souveraineté marocaine» sur le territoire disputé du Sahara occidental. Parallèlement, une polémique a pris de l’ampleur après que Jean-Michel Aphatie a comparé, sur RTL le 25 février, les crimes coloniaux de l’armée française en Algérie au massacre d’Oradour-sur-Glane, commis par les nazis en 1944. Après avoir été mis en retrait de RTL en raison de ces déclarations, il a annoncé son départ pur et simple de la station, refusant ce qu’il considère comme une «punition».

 

Algérie, sections armes spéciales a été diffusé dimanche 9 mars sur la chaîne de télévision suisse RTS et suscité de nombreuses réactions dans la presse algérienne. «La guerre des grottes, le documentaire qui fera mal à la France» , a notamment titré le quotidien l’Expression, tandis que le site d’information TSAparle de «révélations choc». Le film sera présenté ce jeudi 13 mars en avant-première au cinéma les 3 Luxembourg, dans le VIe arrondissement de Paris.

 

Mise à jour le 11/03 à 18h45 avec l’information de la diffusion du documentaireAlgérie, sections armes spéciales sur la plateforme France.tv dès le mercredi 12 mars.