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Avec les canicules, « des dégradations importantes des fonctions physiologiques et cognitives apparaissent »

Propos recueillis par Cécile Cazenave et Nabil Wakim Publié aujourd’hui à 06h30, modifié à 14h07
Temps de Lecture 11 min.
Entretien|« Les entretiens de “Chaleur humaine” ». L’explorateur Christian Clot explique, dans un entretien issu de notre podcast consacré au défi climatique, comment nos corps et nos cerveaux affrontent les épisodes de chaleur extrême.
Les canicules de l’été 2026 ont mis à rude épreuve les humains, les écosystèmes et les infrastructures. Comment notre corps et notre cerveau réagissent-ils aux chaleurs extrêmes ? Quels sont les risques physiques, psychiques et sociaux que fait peser sur nous l’augmentation des températures ? Comment se préparer aux prochaines canicules ?
Christian Clot, explorateur franco-suisse et président du Human Adaptation Institute, apporte des réponses dans cet épisode du podcast « Chaleur humaine », diffusé le 16 juin sur le site du Monde. 

Sous nos latitudes, la chaleur a bonne réputation et, jusqu’à récemment, l’été était attendu avec impatience. A partir de quelle température, et dans quelles conditions, la chaleur devient-elle un problème ?

L’une des difficultés à comprendre les enjeux de la chaleur, c’est qu’effectivement on l’apprécie – comme l’illustrent encore les présentations de bulletins météo aujourd’hui ! D’ailleurs, heureusement qu’on a cette chaleur, qui nous est très utile à de nombreux égards. Mais quand elle devient trop intense, qu’elle dure trop longtemps, elle se mue en un triple problème. D’abord, d’un point de vue physiologique : on sait tous que si on a trop chaud, on ne se sent pas bien, on a mal à la tête. Ensuite, d’un point de vue cognitif : la chaleur dégrade nos capacités de raisonnement. Enfin, elle a des conséquences sur nos aptitudes sociales, ce dont on ne se rend pas toujours compte. Nos derniers travaux montrent que ces phénomènes se produisent à partir de 32 °C en pointe et 24 °C en moyenne sur vingt-quatre heures. Des résultats qui nous ont beaucoup surpris.

Les vagues de chaleur peuvent être meurtrières, mais les effets que vous décrivez sont moins visibles et s’installent dans la durée…

Pour des raisons évidentes, on parle en priorité des morts liées à la chaleur. Lors de la canicule de 2003, la France a connu environ 15 000 décès supplémentaires par rapport à la normale, ce qui est énorme. [Cet entretien a été recueilli avant la canicule de fin juin, qui aurait causé au moins 5 000 décès supplémentaires, selon les estimations de Santé publique France, des chiffres qui seront prochainement consolidés, probablement à la hausse]. Au niveau mondial, les estimations des décès annuels dus à la chaleur s’élèvent à environ 500 000 personnes. C’est évidemment beaucoup trop.

 

Mais quand on compare avec le tabac (7 millions de décès) ou les maladies cardio-vasculaires (19 millions), cela ne paraît pas si énorme. Au-delà de la surmortalité liée à la chaleur, il faut regarder ses effets à bas bruit, en particulier la dégradation de nos capacités mentales et ses conséquences. A partir d’une température de 32 °C, on constate une augmentation des accidents de la route, des accidents du travail.

 

Les pertes de contrôle et de concentration s’expliquent par un mécanisme de défense du cerveau, qui cherche à se protéger de la chaleur. Enfermé dans une boîte dépourvue de système de ventilation, le cerveau doit lutter pour maintenir sa température nominale de fonctionnement. Pour éviter de surchauffer par l’activité électrique de la réflexion, il dégrade de lui-même certaines fonctions cognitives. Il ne peut pas arrêter le cœur, la circulation sanguine ni une certaine vigilance de l’espace proche. Donc il dégrade le reste.

Sait-on mesurer ces impacts sur notre comportement, sur nos réflexes ?

Malheureusement, les études sur la chaleur sont encore trop peu nombreuses, donc il est difficile de quantifier ces effets avec beaucoup de précision. Nous n’avons qu’une quinzaine d’années de recul scientifique, ce qui est insuffisant pour prétendre avoir tout compris ! Il nous faut donc rester très humbles.
En revanche, on peut calculer des comparaisons. Par exemple, une étude parue en 2022 dans la revue Science of the Total Environment a montré qu’à New York, chaque degré supplémentaire au-delà de 26,1 °C génère 1,58 % d’accidents de la route supplémentaires en moyenne par vingt-quatre heures – et c’est exponentiel. Mais pourquoi y a-t-il plus d’accidents quand il fait chaud alors qu’a priori, la voiture roule toujours de la même manière ? La réponse, justement, c’est cette perte de concentration induite par la chaleur.

Concrètement, quels sont les réflexes ou les compétences que l’on peut perdre quand il fait chaud ?

Les premières fonctions à se dégrader sont celles qui ne paraissent pas indispensables à l’humain pour son fonctionnement vital. En premier lieu, la mémoire à court terme. Ce que vous avez mangé au petit déjeuner ce matin, ce n’est pas si important, et vous pouvez faire l’impasse. Mais quand il s’agit de se souvenir de certaines fonctions un peu plus complexes, cela peut devenir embêtant.
Ensuite, ce sont les fonctions sociales qui vont être mises en retrait. Parler, écouter, regarder l’autre, ses expressions faciales, interagir requiert du cerveau qu’il traite une quantité d’informations considérable. Avec, à la clé, un risque de « surchauffe ». Tout ceci explique pourquoi, lors de fortes chaleurs, on peut se sentir plus irritable, moins sociable et avoir des réactions surprenantes. Assez logiquement, quand ces fonctions de mémoire, de concentration, d’interactions sociales sont dégradées, on est moins attentif à ce qui nous entoure, et le risque d’accidents potentiels augmente.

Pourtant, de nombreux pays vivent avec des températures plus élevées que les nôtres, et ce depuis longtemps. Est-ce une question d’habitude ?

Il y a effectivement un phénomène d’habituation à la chaleur. Quand on vit avec une température régulièrement plus élevée, on va faire un peu mieux face – mais pas complètement, le corps humain ne s’adaptant que très partiellement. Mais il y a surtout une adaptation des usages et des comportements. Au Mexique, en Inde, au Pakistan, les ouvriers ne travaillent pas avec des rythmes effrénés sur des chantiers entre midi et 5 heures de l’après-midi. Les populations ont compris de longue date qu’il fallait adapter les horaires et l’organisation de la vie, et nous allons devoir l’apprendre nous aussi.
Enfin, certains pays touchés par de fortes chaleurs ont adopté une logique d’ultraclimatisation, comme l’Arabie saoudite, par exemple – au-delà du pétrole, sans climatisation, le développement économique du royaume n’aurait pas été possible.

L’un des sujets récurrents par temps de canicule, c’est celui des températures élevées la nuit. Quelles sont les conséquences des nuits tropicales ?

Le corps humain fonctionne très bien entre 14 °C et 21 °C. Entre 21 °C et 25 °C, cela devient déjà un peu plus difficile. Soumis à une journée de forte température, le corps lutte un peu, mais si le soir, il fait plus frais, il peut dormir, se reposer et se remettre. Malheureusement, si les températures restent à 26 °C ou plus pendant la nuit, le corps continue sa bataille pour se refroidir. Ainsi, sur vingt-quatre heures, n’a-t-il aucun moment où il arrive à se reposer.
Si cela dure une semaine, ou plus, des dégradations importantes des fonctions physiologiques et cognitives apparaissent. Ces conditions favorisent également l’aggravation ou la révélation de maladies préexistantes, comme l’asthme ou des problèmes cardiaques.
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Sait-on identifier les effets de vagues de chaleur successives ?

Nous sommes incapables de dire avec précision ce qui se passe dans un corps humain qui subit plusieurs vagues de chaleur dans une même année, ou pendant plusieurs années d’affilée. L’espérance de vie en est-elle réduite ? C’est quasiment certain, mais on ne sait pas vraiment le calculer. Il est également très probable que cette exposition à la chaleur augmente significativement le risque pour les personnes déjà fragiles. Pour le savoir, il faudra suivre des populations pendant des années – certains pays commencent à le faire, mais la France n’y consacre pas assez de moyens, hélas.

Pourtant, il y a 200 000 décès par an en Europe attribués au froid et environ 20 000 à la chaleur, soit dix fois moins. Pourquoi la chaleur devrait-elle plus nous préoccuper ?

Il faut d’abord préciser qu’il n’y a aucune raison de mourir de froid en Europe. Cela arrive exclusivement par manque d’adaptation sociale. La plupart des décès dus au froid sont des personnes sans domicile fixe prises dans des conditions dramatiques à certains moments de l’hiver. Tous les outils pour pouvoir les protéger existent. A l’inverse, quelle que soit l’ampleur de l’adaptation sociale, on mourra quand même de la chaleur. N’importe qui, lors d’une canicule intense, peut mourir d’un coup de chaleur.
Par ailleurs, on ne peut pas penser uniquement en termes de décès. La chaleur met l’ensemble du système de santé sous tension : surpopulation dans les hôpitaux, aux urgences, dégradation du système de soins… et, plus généralement, de la capacité à faire fonctionner nos infrastructures. Ainsi des systèmes de climatisation à l’hôpital, à quelle température s’arrêtent-ils de fonctionner ? On peut se poser la même question pour tous les appareils électriques ou les téléphones portables. A partir de 40 °C, certaines machines s’arrêtent. La chaleur met en lumière toutes nos fragilités.
D’autant plus qu’elle peut toucher en même temps toute une région ou l’ensemble d’un pays. Aujourd’hui, les températures de canicule sont autour de 35 °C, mais quand elles vont augmenter, d’autres ruptures se produiront. En 2022, quand l’Inde et le Pakistan ont connu des vagues de chaleur autour de 47 °C, les conséquences ont été dramatiques : les gens ne pouvaient plus appeler les secours, les ambulances ne circulaient plus, etc.
LÉA TAILLEFERT

Les mesures prises en France pour lutter contre la canicule vous semblent-elles à la hauteur des enjeux ?

Après l’été 2003, il y a eu une vraie prise de conscience, avec la mise en place de plans vraiment efficaces. Mais les canicules d’aujourd’hui sont plus longues et plus intenses. Nos dispositifs ne sont vraiment pas adaptés pour les défis à venir. Nous ne sommes pas préparés. Au sein de la population, le degré de connaissance de la chaleur et de ses risques est très faible. Par exemple, on parle uniquement en température, sans jamais regarder le taux d’humidité, lequel peut rendre une canicule encore plus dangereuse. La priorité désormais, c’est d’anticiper.

Les derniers épisodes de chaleur extrême ont montré à quel point il serait difficile de réorganiser le monde du travail ou l’école…

Si une entreprise du bâtiment décide de commencer ses chantiers à 3 heures du matin avec un marteau-piqueur, cela risque de ne pas beaucoup plaire aux voisins ! Donc ce n’est pas une question qui se situe à l’échelle individuelle, mais une réflexion de toute la société pour adapter les horaires. Par exemple, les écoles doivent commencer plus tôt et finir plus tôt. Dans un pays comme le Mexique, il y a des horaires d’été et des horaires d’hiver. C’est plus efficace que le changement d’heure que nous connaissons en France. D’ailleurs, les travaux du Human Adaptation Institute montrent que 82 % des Européens se disent prêts à changer d’horaires en fonction de la chaleur. Pourtant, cette discussion est peu présente dans le débat public en France.

Y a-t-il des limites dures à la chaleur, des températures auxquelles on ne pourra plus s’adapter ?

Sur ce sujet, on ne peut que se livrer à des calculs théoriques. On sait qu’avec une température au-delà de 35 °C et une forte humidité, cela devient vraiment difficile. Je l’ai vécu moi-même au Brésil ou au Pakistan : on ne meurt pas forcément, bien sûr, mais on est sur un fil. Rester plusieurs jours, plusieurs semaines avec des températures très élevées et beaucoup d’humidité peut devenir très compliqué. On ne s’adaptera pas à tout, c’est une certitude.

Au niveau individuel, que peut-on faire, à part fermer ses volets, boire de l’eau, ne pas s’exposer au soleil, se couvrir la tête ? Les messages de santé publique vous semblent-ils assez entendus ?

Je pense qu’ils ne sont pas suffisants. D’autant que la façon de bien boire de l’eau n’est pas assez expliquée : par petites gorgées d’abord, de manière continue dans la journée et plus de deux litres par jour. Et plutôt à une température tempérée, comprise entre 15 °C et 25 °C, pas de l’eau glacée ou bouillante !
Mais ne boire rien d’autre que de l’eau expose à un risque d’hyponatrémie, une maladie provoquée par le manque de sels minéraux dans les reins qui n’arrivent plus à traiter l’eau. Les personnes âgées sont les plus concernées, notamment celles qui sont atteintes d’une maladie chronique des reins, et celles qui prennent des médicaments pour l’hypertension artérielle, pour le cœur, ou des antidépresseurs. Pour éviter cela, il faut prendre des sels minéraux – soit en ajoutant une pincée de sel à l’eau ou des petites pastilles qui contiennent des électrolytes [des minéraux qui transportent une charge électrique lorsqu’ils sont dissous dans un liquide tel que le sang], disponibles en pharmacie, et qui permettront aux reins de ne pas s’épuiser. A l’inverse, acheter de l’eau minérale en bouteille n’est pas nécessaire, l’eau du robinet fait très bien l’affaire.

Quelles autres idées reçues vous semble-t-il nécessaire de combattre ?

Les douches très froides ! Quand on prend une douche glacée, la peau envoie au cerveau le signal qu’il faut se réchauffer pour résister à la différence de température. Donc, on réchauffe le corps au lieu de le rafraîchir. Prendre une douche tiède et humidifier ses draps, en revanche, est très efficace. La règle générale, c’est d’éviter les extrêmes.

Comment développer une meilleure culture collective de la chaleur ?

Il ne s’agit pas de s’entraîner chacun dans son coin à vivre avec des températures plus élevées. Il faut des règles et des lois le plus claires possible lors des canicules. En premier lieu sur la question des horaires de travail : on peut assez facilement faire comprendre que quand il fait très chaud, on ne travaille pas au milieu de la journée. C’est là une question de choix politique.
Le deuxième enjeu, c’est le bâti. Les règles sur la construction doivent être changées, pour avoir des bâtiments mieux adaptés à la chaleur. Le rôle des architectes des bâtiments de France devrait être repensé, eux qui empêchent parfois l’installation, pourtant nécessaire, de systèmes de protection ou de volets.

Ce n’est pas toujours simple, si on pense aux toits en zinc de Paris, ou aux bâtiments classés, de les adapter à la chaleur sans changer leur apparence visuelle…

Personne ne demande que l’on repeigne le Louvre en blanc ! En revanche, qu’il ne soit pas permis de modifier un bâtiment situé à 200 mètres en face du musée, il me semble qu’on devrait pouvoir en discuter. Evidemment, on ne va pas raser tous les bâtiments inadaptés et en construire de nouveaux. Mais il faudrait trouver un juste milieu pour préserver les bâtiments, qui sont la richesse de notre patrimoine, sans empêcher des modifications sur des immeubles situés à 800 mètres de là, ce qui est une aberration. On risque de s’en rendre compte quand il sera trop tard.

 

Y a-t-il, ailleurs dans le monde, des villes qui vous semblent aller dans la bonne direction et qui peuvent inspirer les réflexions sur l’adaptation ?

L’exemple que je trouve frappant, c’est Medellin, en Colombie – qui a été cette fameuse cité des narcotrafiquants de Pablo Escobar [1949-1993]. Aujourd’hui, c’est la ville qui a le plus de « couloirs verts » pour assurer un bon rafraîchissement en faisant appel à la nature. Plus de 800 000 arbres ont été plantés, et plus de 2 millions d’arbustes et de buissons. Tout cela en concertation avec la population, en impliquant les citoyennes et les citoyens.
Plus proche de nous, j’ai observé certains établissements scolaires qui ont fait des efforts très intéressants. Je pense par exemple au groupe scolaire Maryse-Bastié à Bouaye [Loire-Atlantique], qui avait une cour parfaitement bitumée, dans laquelle les enfants étouffaient dès qu’il faisait chaud, en mai ou juin. En 2023, ils ont décidé de la végétaliser. Le projet a pris deux ans, au cours desquels les élèves se sont investis, notamment en redessinant la cour, où ils se sentent désormais à la fois chez eux et protégés des effets de la chaleur, mais également les enseignants, qui en ont fait un outil pédagogique. Ces exemples montrent que lorsque les gens sont impliqués, les choses marchent – on l’a d’ailleurs constaté avec les conventions citoyennes !

Faut-il former des réserves citoyennes pour faire face à la chaleur, comme certaines collectivités le font pour les incendies ?

C’est une bonne idée. C’est intéressant de former des référents qui vont connaître les bons gestes, diffuser des informations exactes. Cela pourrait exister au sein des entreprises, ou au niveau citoyen. De fait, on écoute plus facilement un voisin, un collègue, qu’un message qui vient d’en haut. D’ailleurs, on voit dans nos enquêtes qu’une grande majorité de personnes sont prêtes à être plus impliquées sur ce sujet.

Qu’est-ce qui vous permet, malgré tout, de garder espoir ?

J’ai emmené des personnes en expédition dans le monde entier. Certaines n’étaient pas du tout préparées aux milieux auxquels on allait se confronter. J’ai retenu une chose : très rapidement, quand la coopération se crée, tout devient possible. Ensemble, les gens sont capables de résoudre des problèmes complexes, de réussir. Cette dynamique-là me donne beaucoup d’espoir. Il faut aussi garder en tête que nous, les humains, sommes très fragiles : pour s’en sortir, il faut savoir s’arrêter, se reposer, se protéger et se soutenir les uns les autres. Parfois, s’asseoir sans rien faire est la chose la plus intelligente qui soit !