ERIC TSCHAEN/REA
Serge Nedjar, l’homme qui gouverne, et surveille, les médias de Vincent Bolloré
Par Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach
EnquêteVenu de la publicité, il est l’un des dirigeants les plus secrets du paysage médiatique. Directeur général de CNews, il dirige désormais « Capital », « Voici » ou « Femme actuelle » et contribue à diffuser, du «JDD » à Europe 1, les thèmes d’extrême droite chers à son patron.
Est-ce parce que ce jour-là son « boss » lui parle dans l’oreillette ? Parce qu’il sort de son bureau, parce qu’il en rêve la nuit ? La scène se passe sur le plateau de CNews, le 6 juin. Pour critiquer une nouvelle fois la « justice laxiste », l’animateur Pascal Praud a invité dans « L’Heure des pros » l’ancien magistrat Georges Fenech, quand, tout à coup, cédant la parole à son chroniqueur, il se trompe de nom : « Serge Nedjar… ». Fenech le coupe, surpris : « Je ne suis pas votre patron ! » Pascal Praud rosit, bafouille, puis corrige, d’un rire un peu forcé : « Il était dans mon esprit… Je le salue, Serge Nedjar, il nous regarde ! »
Oui, il les regarde. De son bureau, sa tour de contrôle, arrivé le matin avant tout le monde, parti avec les derniers, il garde l’œil rivé sur l’écran placé face à lui, rue des Cévennes, dans le 15e arrondissement de Paris, siège du pôle News de Lagardère – CNews, Le Journal du dimanche (Le JDD), Europe 1… S’il reçoit un salarié pendant l’édito de ce même Pascal Praud, à 9 heures, Serge Nedjar pose un doigt sur ses lèvres et réclame le silence jusqu’à la fin du billet. « Il a été bon, Pascal, aujourd’hui ! »
Il peut aussi sans bouger corriger un « bandeau », signaler une faute d’orthographe, faire écourter l’intervention de tel invité, rappeler l’élément de langage du jour. « Il n’y a que moi ici qui regarde la chaîne ! », soupire parfois le directeur général de CNews, avant de se pencher sur son drake, un boîtier qui lui permet de communiquer directement avec la régie et le « red chef » dans le bocal. « Il a l’œil sur tout, et l’oreille aussi », dit Georges Fenech.
Méfiant envers le sérail
Pas certain que les téléspectateurs aient compris, le 6 juin, le lapsus de Pascal Praud. Les talk-shows de CNews – sur le canal 14 de la TNT, la télévision numérique – défilent en boucle dans les bars, les halls d’hôtel, les salles d’attente de cabinets médicaux ou devant la table à manger de bien des personnes âgées, modelant chaque jour davantage le fond de l’air du pays.
Mais qui connaît le nom et le visage de l’homme de 67 ans aux commandes de la chaîne ? En ligne téléphonique directe avec Vincent Bolloré, ce grand inconnu (qui n’a pas souhaité s’entretenir avec Le Monde) est pourtant la clé de voûte du groupe, celui qui durcit parfois la ligne et qui s’implique dans les récentes acquisitions du milliardaire, Femme actuelle, Capital, Voici…
Il n’est apparu aux yeux du grand public qu’un jour de février 2024, les sourcils broussailleux, la mine froncée, en « accusé », sommé de s’expliquer devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la TNT : pourquoi avoir ignoré les alertes internes et laissé dire à l’antenne que l’avortement est « la première cause de mortalité dans le monde » ? « Erreur technique », rétorque Serge Nedjar. Rentrée 2025, le revoici à l’avant-scène, cette fois pour commenter dans Le Figaro du 30 septembre l’incroyable succès de sa chaîne et s’afficher le 1er octobre plein cadre – lui si secret – dans l’un des magazines du groupe, le JDNews. Une autopromo qui signe l’adoubement de Vincent Bolloré.
Licencié d’économie à la fac parisienne d’Assas, Serge Nedjar ne figure pas dans le Who’s Who, l’annuaire du pouvoir.Les pince-fesses et mondanités ne sont pas son truc. « Il n’est pas dupe des paillettes », apprécie l’ex-député souverainiste Nicolas Dupont-Aignan. C’est à peine si on l’a aperçu, le 30 juin, dans les salons de l’hôtel d’Evreux, place Vendôme, lorsque son alter ego à la direction de Canal+ France (autre propriété de l’empire Bolloré), Gérald-Brice Viret, s’est fait remettre la médaille d’officier de l’ordre national du Mérite par l’ex-premier ministre Gabriel Attal, en compagnie de Vincent Bolloré.
Dans le monde de la télévision, beaucoup connaissent les représailles réservées à ceux qui osent s’attaquer à Serge Nedjar et à sa chaîne. Editoriaux, « bandeaux » cinglants au bas de l’écran, campagnes ad hominem… les « médias Bolloré » aiment régler leur compte aux politiques ou aux journalistes, rappelant « les méthodes de la presse à chantage » du XIXe siècle à plusieurs dirigeants de chaînes concurrentes. La présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte Cunci, n’a reçu aucun soutien lorsque, dans Le Monde, en septembre, elle a qualifié CNews de chaîne « d’extrême droite ». Nedjar fait peur ; ceux qui le connaissent en parlent sous le couvert de l’anonymat.
Il est entré dans la presse écrite par sa face commerciale : la régie publicitaire du quotidien socialiste Le Matin de Paris, au milieu des années 1980, puis celle de l’édition parisienne de l’hebdomadaire VSD, propriété de deux frères, François et Jean-Dominique Siegel. A ses débuts, il vend des produits, cherche des annonceurs, parle « cibles » et « tirages ». Le futur « boss » de CNews n’est pas diplômé des grandes écoles et se sent souvent méprisé par les rédactions qu’il fréquente. Il continue de se méfier du sérail, conservant une attention particulière pour les oiseaux blessés ou ceux qui ne possèdent pas le CV des journalistes de « médias mainstream », comme on dit chez CNews.
Lorsque en 1996 Prisma Presse rachète VSD, Nedjar suit les frères Siegel et monte avec eux GS Presse, un éditeur qui lance, en 2000, Le Monde 2, ancêtre de M Le magazine du Monde. En 2004, à 46 ans, il s’associe ensuite avec le groupe NRJ pour créer l’éphémère Kotchup, un magazine de « coaching » destiné aux 15-20 ans, avec des conseils « psy » et même une rubrique d’« astrologie humaniste et transpersonnelle ». Les anciens de Kotchup se souviennent d’un gros bosseur, ultrasérieux, déjà très méfiant.
Surnommé « Vincent m’a dit »
C’est en novembre 2006 que Serge Nedjar rejoint l’état-major Bolloré. Le voici désormais à Puteaux, dans les Hauts-de-Seine, à deux pas du quartier de La Défense, où siège notamment la chaîne Direct 8. « Vincent » en personne vient s’asseoir à côté de « Serge » pour l’introniser grand chef de la première conférence de rédaction du gratuit Matin Plus, devenu Direct Matin. Il veille déjà aux intérêts des amis, clients, partenaires et annonceurs de l’actionnaire : plusieurs journalistes du Monde, partenaire du gratuit, se souviennent d’un Nedjar censurant des articles. Sa main de fer séduit le milliardaire, qui lui confie aussi la direction de l’autre gratuit, Direct Soir. En parallèle, Nedjar est nommé patron de la régie publicitaire Bolloré Média Régie. On le surnomme « Vincent m’a dit ».
Il s’affirme vraiment dix ans plus tard, en 2016, lorsque ce même « Vincent » prend le contrôle du groupe Canal+ et lui donne les clés de la chaîne d’info i-Télé, en difficulté. A 58 ans, Serge Nedjar y remplace un premier directeur de la rédaction choisi par Bolloré, Guillaume Zeller, catholique réactionnaire, petit-fils d’un des quatre généraux putschistes d’Alger, et habitué des médias d’extrême droite Radio Courtoisie ou Boulevard Voltaire.
Serge Nedjar, lui, rode sa recette de cost killer : ne rien céder aux grévistes, faire le ménage sans états d’âme dans la rédaction : « Il n’y aura rien à discuter car vous ferez ce qu’on vous dit de faire. » Les naufragés d’i-Télé se souviennent de ce jour où il s’était posté, menaçant, devant un élu syndical membre de la société des journalistes, comme pour en découdre. Un directeur général chez Vivendi avait dû arrêter son bras. En quelques semaines, la quasi-totalité des journalistes d’i-Télé avait quitté le navire.
Un groupe, c’est une « grande famille », répète le nouveau patron à chaque embauche, ravi de faire savoir qu’il est le « parrain » de plusieurs enfants de salariés. A l’époque, personne n’imagine qu’il commence à dessiner le brouillon d’une mécanique appelée à bouleverser le paysage médiatique national. Dans la France du tournant du siècle, il n’est pas encore question d’idéologie – seulement de « parts de marché », de « créneaux », d’« audimat ».
Et c’est un bon pubard mais un parfait novice en télé qui assiste, le 3 novembre 2016, dans les coulisses de la salle Wagram, à Paris, au débat de la primaire de la droite pour la présidentielle de 2017, organisé conjointement par i-Télé et BFM-TV. « Une vraie machine de guerre », complimente Nedjar à propos de BFM-TV, la référence des chaînes d’info.Devant ce modèle auquel tout réussit, il a des étoiles plein les yeux et confie que sa famille regarde BFM à la maison.
Les audiences sont encore infinitésimales, mais Bolloré, convaincu qu’il y a de la place pour une télé conservatrice, fixe une mission à son directeur de la rédaction : transformer i-Télé en une chaîne low cost sans reportages ni production d’infos propre, portée par des plateaux peuplés d’invités et de chroniqueurs chargés de commenter l’actualité en direct. Ce sera CNews. En 2024, toujours devant l’Assemblée nationale, Nedjar résume ainsi son mandat : « Je suis arrivé avec [le] projet [de] modifier les habitudes de travail des chaînes info et d’apporter des plages de décryptage, des discussions et des échanges d’opinions. »
Ordres glaçants
« Opinion », le mot est lâché. Or, CNews nie mordicus être une « télé d’opinion », interdite par la loi. Dans sa convention signée avec l’Etat pour disposer d’un canal gratuit, la direction s’engage à respecter le pluralisme des courants de pensée, à distinguer faits et commentaires, à assurer l’indépendance à l’égard des actionnaires et des annonceurs. « CNews est une chaîne d’opinions, avec un “s” », finasse Nedjar dans Le Figaro, le 30 septembre.
De toute façon, malgré les évidences, l’autorité de régulation de l’audiovisuel (Arcom) ferme les yeux, et la commission d’enquête est vite oubliée. Quatre mois après la fameuse audition de février 2024, le président de ces travaux, Quentin Bataillon, jeune député macroniste, est aperçu dans les locaux de CNews. A la clé, une interview pour Paris Match (alors encore dans le groupe Bolloré) signée Laurence Ferrari, une séance photo sur le rooftop et… une poignée de main de Serge Nedjar, qui continue de savourer les progrès de sa chaîne.
Certes, CNews est encore déficitaire. Selon les comptes annuels 2023 de la chaîne, son chiffre d’affaires recule depuis 2021 et elle a perdu 9,5 millions d’euros en 2023, mais elle engrange des audiences record : 3,6 % de part de marché en septembre ; avec de 8 millions à 9 millions de téléspectateurs quotidiens, elle creuse l’écart avec BFM-TV, regardée par 12 millions de téléspectateurs par jour, mais moins longtemps. Devenue la première chaîne en continu de la TNT, CNews talonne France 5 en part d’audience. Un « phénomène », se félicite Serge Nedjar dans le JDNews, écho lointain del’irrésistible ascension de la chaîne ultraconservatrice américaine Fox News, soutien infaillible de Donald Trump.
Sollicité, un dirigeant autorisé du groupe Bolloré nous décrit un directeur « très opérationnel »… « Sens humain très fort »… « Cash mais affectueux »… « Très proche de ses enfants et de sa femme »… « C’est un bonheur pour les salariés de travailler avec lui. » Beaucoup évoquent pourtant des ordres glaçants, des soufflantes légendaires, un « œil de Moscou » habitué à traquer chaque détail, l’« intranquillité permanente dans laquelle il place ses équipes par sa seule présence, dimanche compris ».
Son nom s’affiche souvent sur les téléphones portables : en septembre, un éditorialiste en plateau a eu le malheur d’indiquer la baisse de la masse salariale de France Télévisions. Même hors antenne, rien n’échappe à Serge Nedjar. Me Alain Jakubowicz, ancien patron de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), en fait un jour l’expérience. Pascal Praud lui rapporte le mécontentement de Nedjar après un propos tenu pendant la pause publicitaire. « Attends, attends, s’alarme l’avocat, tu m’inquiètes ! On n’est quand même pas écoutés même entre nous ? »
Le directeur de CNews aime raconter que l’audience a grossi en trois temps. D’abord avec la crise des « gilets jaunes » de2018-2019. Des Français confrontés à la hausse du prix des carburants réchauffent leurs angoisses de fin de mois autour des braseros. Convaincus que les politiques se moquent d’eux et que les médias mentent, ils se donnent rendez-vous sur les ronds-points, sur Facebook et sur les quatre chaînes « tout info ». CNews leur donne la parole, y compris aux plus complotistes, qui imaginent la main du gouvernement derrière un attentat sur le marché de Noël de Strasbourg en 2018 (Pascal Praud fera même son mea culpa). Les audiences grimpent. « Il y aura un avant et un après », prédit Serge Nedjar.
Sur le dos d’Eric Zemmour
Arrive l’épidémie de Covid-19. Au printemps 2020, les Français vivent et travaillent chez eux, et regardent davantage la télé. Les animateurs de CNews promeuvent leur idole : l’épidémiologiste marseillais Didier Raoult, dont on sait aujourd’hui que la fameuse hydroxychloroquine n’avait que des effets indésirables. Emerge aussi une kyrielle d’antivax ou de complotistes, tel Christian Perronne, démis de ses fonctions de chef de service à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris.
Pascal Praud, de son côté, peste contre le terrorisme médical des « enfermistes », néologisme créé pour l’occasion. En coulisses, pourtant, Nedjar tient un discours différent. Il rappelle à l’ordre les journalistes (« Jeune homme, ton masque ! »), placarde sur la porte de son bureau un avis interdisant d’y faire le ménage, se barricade. La rédaction se passe le mot : le patron est hypocondriaque. Autour de lui, tout est désinfecté.
Nedjar s’offre un nouveau coussin d’audience : aux râleurs des débuts de la chaîne, s’amusant d’un Pascal Praud coupant la parole de ses invités avec un sifflet (son « énervomètre »), se sont agrégés, pêle-mêle, des climatosceptiques, des antisystèmes et, de plus en plus, des soutiens de l’extrême droite. « Immigration, insécurité, identité » devient le vade-mecum de la rédaction et s’arrime à une figure, un éditorialiste politique bien connu du Figaro, condamné pour « provocation à la haine religieuse » en 2017, mais que Bolloré impose deux ans plus tard : Eric Zemmour.
Nedjar et Zemmour partagent un bout d’histoire commune, celle de juifs séfarades témoins du départ d’Algérie de leur communauté au tournant des années 1960. La famille Zemmour a déjà rejoint la France métropolitaine lorsque Eric voit le jour, à l’été 1958, à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Mais Serge, lui, est né en Algérie le 6 mars 1958, juste avant la chute de la IVe République, en plein cœur des « événements ». Sa mère trouve alors refuge avec lui à Paris. Pareil arrachement à des racines familiales laisse forcément des traces et forge des convictions.
Ces deux-là ne sont pas copains pour autant. Lancé sur CNews, Zemmour fait l’apologie du général Bugeaud, massacreur de musulmans pendant la colonisation de l’Algérie, maintient, à rebours des travaux des historiens, que Philippe Pétain a sauvé les « juifs français » – thèse qui lui vaudra une condamnation pour contestation de crime contre l’humanité – et multiplie les provocations. Mises en demeure, sanctions… Nedjar se retrouve pris au piège du « on ne peut plus rien dire », antienne d’une chaîne qui a fait de la « liberté d’expression » son slogan.
Mais Eric Zemmour renâcle à obéir. « J’ai toujours refusé de glisser [une oreillette] dans mon oreille », raconte en 2021 le polémiste dans son livre La France n’a pas dit son dernier mot (Rubempré, 2021). Il se plaint d’avoir toujours Nedjar sur son dos, en régie, et se moque de le voir si inquiet des amendes du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA, ancêtre de l’Arcom), qui « le font souffrir mille morts, comme l’Avare, de Molière, à qui on a volé sa cassette ».
Ex-homme de gauche
« J’ai commencé à gauche », plaide souvent Serge Nedjar – comme Eric Zemmour et beaucoup de juifs d’Algérie sous la « Mitterrandie ». Ses collaborateurs des années 2000 croient l’avoir vu ensuite embrasser le « sarkozysme » de son patron et se souviennent que la cause israélienne lui tenait déjà fort à cœur. Dans une France meurtrie par une série de crimes antisémites – le supplice d’Ilan Halimi en 2006, l’assassinat des enfants de l’école Ozar-Hatorah à Toulouse en 2012, la prise d’otages de l’Hyper Cacher à Paris en 2015 –, Serge Nedjar estime que les Français juifs ne sont plus en sécurité. Il explique volontiers que, à Sarcelles (Val-d’Oise), ville largement fondée par des pieds-noirs d’Algérie, sa belle-famille a dû abandonner fin 2023 son bazar. C’était une petite institution locale posée sur un large boulevard de l’entrée de la ville, pas loin du quartier juif. La pizzeria fast-food ouverte peu après dans les mêmes murs a elle aussi fermé.
Aux intimes, Serge Nedjar confie hésiter à sortir de sa voiture avant d’avoir gagné son parking, trouve qu’il devient risqué de porter la kippa dans la rue ou de passer un week-end à Londres, où vit une importante communauté musulmane. Ses terreurs épousent celles d’une partie du monde juif français, aujourd’hui séduit par un Rassemblement national (RN) pourtant héritier des collaborationnistes et de la « révolution nationale ». Sur CNews, Praud tente régulièrement d’arracher à Alain Jakubowicz que « beaucoup de Français juifs préfèrent être défendus par le RN que par tout autre parti », mais l’ancien patron de la Licra repousse chaque tentative d’extorsion d’aveux « au forceps ».
Face aux musulmans, la « défense de l’Occident » par le catholique militant Vincent Bolloré a trouvé en Nedjar un allié. Il faut un sursaut judéo-chrétien est le sous-titre du récent livre d’Eric Zemmour, qui appelle à une alliance entre juifs et catholiques, car « l’immigration musulmane tue l’Europe », lâche-t-il sur CNews le 23 octobre.
Dans la grille concoctée par Serge Nedjar, la religion est partout. A l’heure du repas dominical, l’écran bruisse de soutanes : c’est « En quête d’esprit », l’émission catholique de la chaîne. Gare à qui oserait la déprogrammer, comme Serge Nedjar un dimanche de manifs, lorsqu’il avait basculé l’antenne en édition spéciale. Bolloré n’était pas content. Depuis, l’émission est sacralisée. Dimanche 12 octobre, à peine la composition du gouvernement Lecornu II tombée, CNews a rediffusé un numéro d’« En quête d’esprit » sur le pèlerinage du Rosaire à Lourdes.
Il est vrai que sur CNews les religions chrétiennes mènent chacune – dans leur version identitaire – la même guerre politique et culturelle pour « réarmer » le pays face à l’islam. Le protestantisme évangélique a trouvé sa porte-parole : la présentatrice Christine Kelly a raconté, en 2022, dans une église de Créteil (Val-de-Marne), sa manière de s’être « effacée derrière Dieu », priant à genoux avant de prendre l’antenne : « Je l’ai laissé piloter, tout piloter (…). C’est Dieu qui faisait [l’audience]. » La religion orthodoxe elle-même a sa fenêtre d’expression : l’ex-patronne de la chaîne russe RT France, Xenia Fedorova, anime l’émission « Lumières orthodoxes » sur Canal+ et commente la guerre en Ukraine dans « L’Heure Inter », lancée début 2025 sur CNews.
Figures sulfureuses
Poutine, Trump, Nétanyahou (invité de la chaîne) : les fascinations de Bolloré ou de Nedjar croisent celles de l’extrême droite française et de ses figures sulfureuses, souvent condamnées en justice. Quand le 31 octobre 2020 il faut trancher le « cas Renaud Camus », écrivain condamné en 2014 pour provocation à la haine ou à la violence contre les musulmans, invité par l’éditorialiste du Figaro Ivan Rioufol, c’est Nedjar qui valide la présence en plateau de ce promoteur de la théorie raciste du « grand remplacement ». D’ailleurs, aime préciser Gérald-Brice Viret, « tout est validé par Nedjar, tous ses choix sont les bons ». Quand il n’est pas « embedded » avec les forces russes dans le Donbass, Erik Tegnér, chef de Frontières (ex-Livre noir), média d’extrême droite promouvant un racisme décomplexé et célébrant l’« homogénéité ethnique », est chaque jour convié à commenter la politique.
La marque CNews imprime toute la galaxie des médias Bolloré, ce que le groupe appelle les « synergies ». Au départ, elles étaient gérées à la débrouille, en se serrant les coudes. « On est un camp de gitans », disait le directeur de CNews. Des salariés sont ainsi priés de rédiger gratuitement des articles non signés pour alimenter les autres titres, selon le site d’information Les Jours en avril 2025. Journalistes et chroniqueurs courent du plateau de CNews au studio d’Europe 1, en passant par la rédaction du JDD, regroupés dans le même immeuble, où nombre d’émissions sont « codiffusées ». Et les coordinations s’étendent encore depuis que Serge Nedjar a été nommé, le 10 septembre, directeur des rédactions de Prisma, premier groupe français de magazines (Capital, Voici, Géo, Télé-Loisirs…), détenu par Bolloré : 40 millions de lecteurs par mois.
Des exemples récents ? Dans l’édition du 11 octobre de Femme actuelle, une interview du cardinal d’Ajaccio François Bustillo signée Véronique Jacquier, chroniqueuse CNews venue de l’hebdomadaire France catholique, a été ajoutée in extremis. La défense en bloc de Nicolas Sarkozy, incarcéré le 21 octobre par les « juges rouges », se décline à la une de Voici du 24 octobre : aucune trace de l’impertinence légendaire du titre dans l’article signé sous pseudo par un pigiste, qui chronique les « adieux déchirants » de l’ex-président à « Giulia et Carla ».
Disciplinés, les médias du groupe se saisissent des actualités triées en haut lieu, répercutent les « éléments de langage », mais aussi les larges impasses faites sur l’actualité. Un véritable écosystème sur lequel règne Serge Nedjar, dont l’interventionnisme exaspère même la jeune bande de journalistes soudée autour de Geoffroy Lejeune, le directeur du JDD venu de Valeurs actuelles : chaque numéro ou presque donne lieu à de vives bagarres.
« Je valide TOUT. Si je veux modifier, je change. » Ce 18 septembre, face à la rédaction de Capital réunie dans ses locaux de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), Serge Nedjar explique une nouvelle fois qui est le chef. Dans la presse économique, ce magazine, friand de scoops, a acquis une réputation de sérieux et d’irrévérence. Le 8 mai 2007, c’est ce mensuel qui avait révélé qu’à peine élu à l’Elysée Nicolas Sarkozy avait pris le large sur le yacht de Vincent Bolloré. Selon le compte rendu de l’échange consulté par Le Monde, le nouveau directeur de la rédaction préfère rappeler aux journalistes la chute des ventes du magazine et lâcher, cruel : « Votre indépendance ne vous a pas aidés à grand-chose… »
A la tête d’une « troupe » désinhibée
Censure, papiers de commande, la méthode Nedjar se met en branle. Le nouveau patron interrompt illico une enquête sur le lobbying du géant du tabac Philip Morris : le cigarettier est un client d’Havas, l’agence de communication détenue par Bolloré. Et justifie lors de la réunion : « Un annonceur, on ne le casse pas, sinon on n’en parle pas. »
Le 30 septembre, il écarte aussi un dossier consacré à l’horloger Swatch et réclame, à sa place… un zoom sur la dérive des comptes de l’audiovisuel public, nouvelle tête de Turc du groupe Bolloré, à l’unisson des leaders de l’extrême droite décidés à le privatiser. Lorsqu’il a supprimé, quelques semaines plus tôt, l’émission « Patrons en questions » de la femme d’affaires Sophie de Menthon, pourtant réclamée deux ans auparavant par Vincent Bolloré, Serge Nedjar a expliqué : « L’économie, ça n’intéresse pas. »
Est-ce parce qu’il ne voulait pas lire dans Capital que des dirigeants se ménagent des retraites en or ? Une autre enquête sur les grandes boîtes du CAC 40 a été repoussée : « Pas top comme sujet. » Comme cet autre article sur les haras, péché mignon des grandes fortunes, à réécrire. La rédaction s’interroge : est-ce parce que le milliardaire Stéphane Courbit, proche de Bolloré, est propriétaire de chevaux ? Et le scénario de se répéter : prise en main brutale, « clause de conscience », départs en masse et, in fine, nouvelle rédaction à sa main. « Nous formons une famille, redit Serge Nedjar aux journalistes de Capital. Ceux que ça gêne, ils n’ont qu’à partir. »
« J’ai créé une petite troupe de théâtre », se félicite-t-il en parlant des têtes d’affiche de CNews (qui sont aussi ses plus gros salaires), Pascal Praud, Laurence Ferrari, Sonia Mabrouk, Christine Kelly, Jean-Marc Morandini, pourtant condamné en appel à deux ans de prison avec sursis pour corruption de mineurs. Sans oublier les jeunes pousses maison dont il est si fier, Gauthier Le Bret et Eliot Deval, chaque jour encore plus outranciers que leurs aînés.
La dissolution de l’Assemblée nationale, en 2024, a désinhibé la « troupe », qui réclame à chaque motion de censure l’« union des droites », cette alliance électorale courant des Républicains à l’extrême droite, et qui défend la « préférence nationale » (« continuons de payer pour les étrangers alors qu’on ne peut plus payer pour les Français ! », Pascal Praud, le 17 octobre). Le même Praud affirme sans être interrompu par le patron que le président de la République est fou (« des gens importants, des ministres, ce qu’ils disent off sur [la] santé mentale d’Emmanuel Macron… »). Et Philippe de Villiers, s’abritant à peine derrière Clemenceau, explique ce 17 octobre – toujours au bout du drake de Nedjar – que « la démocratie, c’est des rats dans un égout ».