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La taxe Zucman rejetée par les possédants, bien au-delà des 1 800 ultrariches qui devraient la payer

En pleines tractations budgétaires, l’idée d’une taxe sur le patrimoine des ultrariches suscite une levée de boucliers des concernés, alors qu’elle est plébiscitée par la gauche et soutenue par l’opinion publique.

Par Denis Cosnard

Publié le 24 septembre 2025 à 05h15, modifié le 24 septembre 2025 à 14h34

 

Devant une banque cible de graffitis, en marge de la manifestation du mouvement Bloquons tout, à Toulouse, le 10 septembre 2025.

Devant une banque cible de graffitis, en marge de la manifestation du mouvement Bloquons tout, à Toulouse, le 10 septembre 2025. FRED SCHEIBER/SIPA

 

Un « énorme meeting » du patronat dans « quelques jours ». Depuis quand les chefs d’entreprise n’avaient-ils pas lancé une opération comme celle annoncée mardi 23 septembre par Patrick Martin, le président du Medef ? Peut-être depuis le 14 décembre 1982, lorsque Yvon Gattaz, alors « patron des patrons », avait réuni 20 000 dirigeants à Villepinte (Seine-Saint-Denis) pour contester la politique de François Mitterrand.

Sifflets, pétards et mégaphones, les patrons n’ont pas l’habitude de reprendre les modes de protestation des syndicats. C’est dire si, à leurs yeux, l’heure est grave. Cette fois-ci, le danger est tel qu’il faut parler haut et fort. « Nous devons revendiquer [notre] contribution essentielle au bien public », alors que « circulent frénétiquement, avec un niveau de décibels extrêmement élevé, certaines théories dangereuses pour nos entreprises », a affirmé, mardi, M. Martin, lors d’un événement organisé par la banque publique Bpifrance.

 

La menace porte un nom, « Zucman ». La nouvelle bête noire des possédants. Celle qui les fait frissonner. Depuis la chute du gouvernement de François Bayrou, le 8 septembre, l’idée proposée par l’économiste Gabriel Zucman d’une taxe annuelle de 2 %, sur les patrimoines dépassant 100 millions d’euros, domine les nouvelles discussions budgétaires. Et provoque une spectaculaire levée de boucliers, bien au-delà des 1 800 ultrariches qui devraient l’acquitter.

M. Martin l’a prise pour cible numéro un. « Moi, je ne sais pas danser la “zucmania”, et je n’ai pas l’intention de m’y adonner », a-t-il lancé, mardi, déterminé à bloquer la taxe Zucman, une « forme de spoliation », selon lui. Cette taxe va « tuer les entreprises de taille intermédiaire », s’écrie aussi le Mouvement des entreprises de taille intermédiaire, l’organisation qui les représente. Elle serait « suicidaire pour notre économie », assure Amir Reza-Tofighi, au nom de la Confédération des petites et moyennes entreprises. Quant à l’aussi puissante que discrète Association française des entreprises privées, elle a choisi de tenir mercredi 24 sa première conférence de presse depuis des années. Au menu, justement : la fiscalité.

« Exaspérés »

Même Bernard Arnault, le patron de LVMH, est sorti de sa réserve habituelle. Cette taxe qui le vise en premier lieu relève d’une « volonté clairement formulée de mettre à terre l’économie française », a-t-il lâché, le 20 septembre, au journal britannique The Sunday Times, en mettant en cause la « pseudo-compétence universitaire » de l’instigateur de celle-ci, qualifié de « militant d’extrême gauche ». Réplique immédiate de M. Zucman : « La fébrilité n’autorise pas la calomnie. »

 

Fébriles, les patrons et les très riches particuliers susceptibles d’être soumis à cette taxe ? La virulence de leurs propos contraste avec les réactions modérées enregistrées précédemment. « Nous sommes prêts à discuter d’une hausse d’impôt », avait affirmé M. Martin, en septembre 2024, lorsque le premier ministre, Michel Barnier (septembre-décembre 2024), avait commencé à préparer un budget. Pas de hurlements à la mort non plus, en février, lorsque la taxe Zucman, portée par les écologistes, a été adoptée à une large majorité par l’Assemblée nationale, grâce aux voix de la gauche et à l’abstention du Rassemblement national.

« A l’époque, on savait que cette taxe n’avait aucune chance d’aboutir », décrypte le gestionnaire de fortune François Mollat du Jourdin. De fait, la proposition de loi a été rejetée sans appel par le Sénat, en juin. « Cette fois-ci, je sens une vraie crainte parmi mes clients, car cette mesure assez mortifère peut se concrétiser », poursuit le patron de MJ & Cie.

« Depuis quelques semaines, je vois une angoisse monter chez les personnes qui pourraient être concernées, et celles qui se disent : “Les 100 millions d’euros, j’y serai peut-être un jour”, confirme l’avocat fiscaliste Xavier Rollet, du cabinet Racine. La taxe Zucman est le sujet numéro un sur lequel nous interrogent nos clients. » Même constat chez sa consœur Xenia Legendre, de Hogan Lovells : « Mes clients sont en colère, exaspérés, ils prennent cette menace au sérieux. »

 

C’est que l’équation politico-économique paraît assez implacable. D’une part, la France est confrontée à un problème financier criant, symbolisé par la dégradation de sa note par Fitch, le 12 septembre, puis par DBRS, le 19 septembre. D’autre part, les baisses de dépenses publiques ont du mal à passer politiquement, comme l’a prouvé l’échec de François Bayrou, si bien que des mesures permettant de dégager de nouvelles recettes pour l’Etat semblent incontournables.

« Confiscatoire »

Enfin, la taxe Zucman a gagné la bataille de l’opinion. La gauche en a fait son totem. Un sondage commandé par le Parti socialiste à l’IFOP, dévoilé le 17 septembre, a montré un soutien massif des Français à la taxe Zucman, 86 % des personnes interrogées s’y déclarant favorables, avec un taux de 75 % à 96 % selon les proximités partisanes. Une preuve supplémentaire du sentiment d’injustice fiscale qui prévaut au sein d’une grande part du pays. Et dans les cortèges syndicaux du 18 septembre, le slogan « Taxer les riches » a dominé tous les autres.

Certains entrepreneurs eux-mêmes le reconnaissent. « Les inégalités de patrimoine se sont fortement accrues ces dernières années, et il faut répondre à ce problème, juge Armand Thiberge, un des fondateurs de l’entreprise de gestion de la relation client Brevo. La taxe Zucman est nécessaire, applicable, et ne découragera pas l’entrepreneuriat. Je suis d’accord pour la payer. C’est une question de justice et de cohésion nationale. Sinon, on risque de voir les extrêmes arriver au pouvoir. »

 

La conclusion est limpide. S’il veut trouver un compromis sur le budget avec les socialistes, le premier ministre, Sébastien Lecornu, devra en passer par une taxation renforcée des très riches. « Et personne n’ira pleurer sur les 1 800 familles… », admet le député centriste de la Marne Charles de Courson, rapporteur du budget à l’Assemblée.

« Au regard de la jurisprudence, la taxe Zucman ne peut pas tenir, car elle serait confiscatoire, veut croire l’avocate Coralie Dedieu, du cabinet Alastrée. Mais on n’est jamais à l’abri d’un Conseil constitutionnel devenu fou. On arriverait alors à une expropriation rampante. »

Pour les grandes fortunes concernées, un point cristallise le mécontentement : la taxation du patrimoine professionnel. « La grande nouveauté est là, c’est elle qui explique le tir de barrage », analyse François Mollat du Jourdin. Jusqu’à présent, les actions détenues par les patrons avaient été considérées comme un outil de travail et exclues de l’assiette, celle de l’ancien impôt de solidarité sur la fortune (ISF) par exemple. Or, elles constituent l’immense majorité du patrimoine des Arnault, Bolloré, et autres grandes familles. Raison pour laquelle Gabriel Zucman veut inclure cette richesse dans sa taxe, afin d’éviter que les ultrariches ne paient, en pratique, relativement moins d’impôts que les autres.

« Les plus riches profitent aujourd’hui des multiples abattements, niches et exemptions qui leur permettent de payer moins d’impôts, ajoute la sociologue Lorraine Bozouls, spécialiste des inégalités. Avec le projet Zucman, les possibilités de contournement s’annoncent plus limitées. C’est aussi ce qui explique la colère et la peur actuelles. »

Quitter la France

Au-delà, nombre de patrons et de grandes fortunes ont le sentiment d’être injustement pris pour cible, parce qu’ils ont réussi, alors que l’Etat, lui, a échoué à bien gérer ses finances et à utiliser efficacement l’impôt collecté. « Or, la satisfaction quant à l’utilisation de l’argent public est le premier déterminant du consentement à l’impôt », observent Louis de Crevoisier et Paul-Armand Veillon dans Repartir du réel (L’Observatoire, 208 pages, 21 euros). « En France, on n’aime pas l’argent, et on stigmatise ceux qui deviennent riches grâce à l’entreprise », se désole en écho l’avocate Xenia Legendre.

 

Autant de raisons qui se conjuguent dans les prises de position des derniers jours. « Le projet concerne très peu de gens, mais ces derniers constituent le noyau central de la classe dominante, et disposent de relais puissants, commente Alexis Spire, sociologue au CNRS. D’où cette mobilisation très forte. Il n’y a pas besoin de chef d’orchestre. Tout le monde connaît sa partition. Les premiers violons comme Bernard Arnault, et tous les autres, ceux qui s’identifient, se projettent, se disent : “Si le mécanisme passe, il risque un jour ou l’autre d’être étendu et de me toucher.” »

Leur espoir commun ? Enterrer la taxe Zucman, ou du moins la remplacer par un succédané supportable. « Il va falloir trouver une alternative », résume Charles de Courson. La droite et les macronistes réfléchissent à diverses options. La reconduction de la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus, par exemple. Ou un dispositif antioptimisation visant les holdings, ces coffres-forts où les très riches placent leurs dividendes à l’abri du fisc. Ou encore une hausse de la flat tax sur les revenus du capital. Tout, sauf une taxation directe du patrimoine professionnel.

Mais, à côté de ce mouvement collectif, certains réfléchissent aussi à quitter la France. « Presque tous les entrepreneurs songent à un départ », assure, au Journal du dimanche du 22 septembre, Eric Larchevêque, cofondateur de Ledger et figure de la tech. L’avocat Xavier Rollet va dans le même sens : « Pour cette population très mobile, partir n’est pas compliqué. Leurs enfants font des études à l’étranger, leurs entreprises y sont actives. Au moins 90 % de mes clients qui pourraient être touchés y pensent. » Pour l’heure, peu sont néanmoins passés à l’acte.