PFAS : Eau de Paris veut faire « payer les pollueurs »
Le service d’eau potable a analysé la présence de « polluants éternels » et s’inquiète, comme son homologue de Loire-Atlantique, des taux de TFA
Stéphane Foucart et Stéphane Mandard
Face à la crise des polluants éternels, deux distributeursd’eau potable ont décidé de jouer la transparence et de lancer la contre-attaque. Eau de Paris, la première entreprise publique de l’eau en France, et Atlantic’eau, le service public de l’eau en Loire-Atlantique, ont communiqué, jeudi 13 février, les résultats de leurs analyses sur la présence de PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) dans l’eau pour répondre aux « inquiétudes légitimes » de leurs usagers.
La régie parisienne annonce qu’elle va déposer plainte contre X dans les prochains jours. Cette dernière vise plusieurs infractions pénales : pollution des réseaux d’adduction d’eau potable par déversement de substances, abandon de déchets et dégradation substantielle de l’environnement. La maire de Paris, Anne Hidalgo, avait indiqué la veille préparer des recours avec d’autres collectivités et opérateurs pour obtenir réparation du préjudice écologique et faire financer les coûts faramineux de la dépollution par les industriels.
« Ce sont les pollueurs qui doivent payer, les multinationales de la chimie qui commercialisent ces polluants dont ils connaissent la toxicité depuis des décennies, justifie Dan Lert, le président d’Eau de Paris. Pas les usagers, pas les opérateurs d’eau potable, pas les collectivités. »
Eau de Paris a mesuré la concentration des vingt PFAS qui seront intégrés à la surveillance sanitaire obligatoire de l’eau potable à partir de 2026. Résultat : « L’eau de Paris est 100 % conforme aux normes sanitaires et elle le restera en 2026 » , rassure Dan Lert. Sur tous les prélèvements effectués en 2024 par son laboratoire, la somme des vingt PFAS est « très inférieure » au seuil réglementaire de 0,1 microgramme par litre (µg/l). En outre, quatorze n’ont jamais été détectés, dont les très toxiques PFOA et PFOS, et six de façon ponctuelle.
Signaux de toxicité pour le foie
Les choses se corsent pour un polluant éternel qui ne figure pas sur la liste des vingt PFAS bientôt réglementés, l’acide trifluoroacétique (TFA), qui a la particularité d’être aussi un produit de dégradation de pesticides. Le TFA atteint des concentrations bien plus importantes que les autres molécules de cette famille.
Sur plus de 70 prélèvements conduits en 2024 par l’entreprise publique parisienne, sa concentration s’échelonne entre 0,38 g/l et 3,7 g/l, avec une moyenne de 2,09 g/l. Or, si la réglementation en vigueur sur les pesticides était strictement appliquée, le seuil réglementaire de qualité serait fixé à 0,1 g/l pour le TFA, celui-ci étant le produit de dégradation (ou « métabolite ») d’un pesticide considéré comme perturbateur endocrinien, le flufénacet.
En l’état, une simple « recommandation » a été énoncée par le ministère de la santé, fixant un seuil limite à 60 µg/l (celui retenu en Allemagne) et une « cible » à 10 µg/l, c’est-à-dire respectivement 600 et 100 fois plus que le seuil de qualité pour les métabolites de pesticides dits « pertinents », c’est-à-dire susceptibles de présenter des risques pour la santé.
Le TFA n’est pourtant pas une substance anodine. Des signaux de toxicité pour le foie ont été mis en évidence, et l’Allemagne a proposé que le TFA soit classé présumé toxique pour la reproduction – une demande en cours d’instruction à l’Agence européenne des produits chimiques. Ainsi, Eau de Paris alerte sur le fait que « si les normes devaient être renforcées », « la facture se chiffrera[it] en milliard d’euros » pour traiter les résidus comme le TFA.
Les données communiquées par Eau de Paris sont cohérentes avec celles d’Atlantic’eau. Le syndicat chargé de l’approvisionnement de la Loire-Atlantique ne communique que sur la présence de TFA dans l’eau distribuée. Les concentrations qui ont été relevées entre novembre 2024 et janvier 2025 s’échelonnent entre 0,3 µg/l et 2,8 µg/l. Atlantic’eau annonce la mise en place d’un suivi mensuel de ces mesures, disponibles sur son site Internet.
Le syndicat relève une grande variabilité des contaminations selon les zones. « Des valeurs notablement plus élevées ont été enregistrées dans les eaux souterraines sous des terres cultivées , note le syndicat. Le TFA s’y infiltre à grande échelle en raison de l’utilisation de pesticides fluorés. »
Une réalité dont Eau de Paris a pris acte en lançant un dispositif d’aide aux agriculteurs dans les aires d’alimentation des captages, grâce auquel 115 exploitations ont pu s’engager à modifier leurs pratiques pour protéger la ressource. Entre 2019 et 2023, les surfaces en agriculture biologique ont été multipliées par quatre, passant de 2 800 hectares à 11 800 hectares.
Les deux opérateurs soulignent que les concentrations de TFA peuvent être considérablement plus élevées dans certains fruits et légumes que dans l’eau potable. Eau de Paris mentionne une étude copilotée par le laboratoire Eurofins, qui a mesuré des teneurs très fortes de cette substance dans des jus de fruits et des compotes pour enfant, jusqu’à plus de quarante fois supérieures aux concentrations les plus élevées mesurées dans l’eau potable. Atlantic’eau, de son côté, mentionne une étude de 2017 retrouvant des concentrations de TFA jusqu’à 230 µg/kg dans du raisin italien.