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« A la dépolitisation des enjeux environnementaux répond une prise de conscience des impacts locaux de la crise écologique »

Stéphane Foucart

Si la préservation de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique ne mobilisent plus grand monde, la prise de conscience des liens entre la santé et l’environnement s’accroît, constate Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

 

Le mouvement de désaffection semble lourd, irrépressible. Dans la parole politique comme dans les enquêtes d’opinion, la protection de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique reculent comme jamais au cours des dernières années, voire disparaissent, des préoccupations d’un nombre croissant de courants politiques – des formations centristes aux droites extrêmes.

Mes collègues Audrey Garric et Matthieu Goar donnent dans leur article sur les marches pour le climat, organisées fin septembre partout dans le monde, un aperçu saisissant de cette tendance. L’affluence des manifestants s’est écroulée depuis les grands rassemblements de 2019, au point que le mouvement en tant que tel semble avoir disparu. D’abord fauché par le Covid-19, puis débordé par d’autres urgences : la montée du fascisme, la menace d’un conflit avec la Russie, l’incertitude économique, la destruction de Gaza par l’armée israélienne et la mise au supplice de sa population.

De fait, quel sens peut-il y avoir à alerter sur les périls du réchauffement, lorsque l’actualité nous met sous les yeux des situations d’insoutenables souffrances, que le pire des cataclysmes environnementaux serait bien en mal de provoquer ?

 

En France, les sondages se suivent et semblent tous pointer dans la même direction. Une enquête de l’IFOP, publiée fin août, ne place la « protection de l’environnement et la lutte contre le dérèglement climatique » qu’en 16position des préoccupations des sondés. Mi-septembre, une autre étude d’Ipsos ne faisait apparaître l’enjeu environnemental qu’à la 7place, sur les 10 thématiques proposées. Par rapport aux enquêtes comparables conduites dans le proche passé, la chute est abrupte.

Manifestation avant la décision du Conseil constitutionnel sur la loi Duplomb, à Paris, le 7 août 2025.

Manifestation avant la décision du Conseil constitutionnel sur la loi Duplomb, à Paris, le 7 août 2025. THOMAS SAMSON/AFP

 

L’interprétation de ces sondages serait simple si la loi Duplomb n’était passée par là. Au début de l’été, en deux semaines, plus de 2 millions de Françaises et de Français se sont identifiés sur le site de l’Assemblée nationale pour s’opposer au texte du sénateur de Haute-Loire. Le texte permettait le retour de pesticides interdits – disposition censurée par le Conseil constitutionnel – et réautorise la confusion des genres entre conseil technique et vente de pesticides aux agriculteurs, crée des procédures simplifiées pour l’installation ou l’agrandissement d’élevages industriels, la construction de mégabassines, etc.

Hors de portée

Deux millions de personnes mobilisées en deux semaines sur un pays de 70 millions d’habitants : comment réconcilier un fait politique de cette ampleur avec les enquêtes d’opinion qui se succèdent et les marches pour le climat déplumées ? Deux éléments de réponse, non mutuellement exclusifs, peuvent être avancés.

 

Il y a d’abord la possibilité que le succès de la pétition soit le reflet de la polarisation et de la balkanisation, toujours plus aiguës, de l’opinion. Tandis qu’une majorité se désintéresserait totalement d’écologie au sens large – en même temps que la thématique disparaît des grands médias audiovisuels et de la parole politique –, une petite minorité agissante serait au contraire toujours plus convaincue de l’urgence à agir, et plus promptement mobilisable.

 

Il y a ensuite, à l’évidence, une question de cadrage du problème. La « préservation de l’environnement » ne recoupe rien de concret, et la lutte contre le réchauffement climatique semble à bien des égards hors de portée des politiques nationales. Ces objectifs ne mobilisent plus grand monde : le premier est trop général et abstrait, quand le second apparaît inaccessible, face au rouleau compresseur de la raison économique mondiale. Mais les dispositions de la loi Duplomb, elles, sont concrètes : elles concernent la santé, l’accès à l’eau, le maintien de sa potabilité.

Au cœur des territoires

Comme l’a expliqué le député Jean-Claude Raux (Les Ecologistes), le 21 septembre à La Rochelle, lors d’une rencontre organisée par l’association Avenir Santé Environnement, « il ne se passe pas une semaine en France sans qu’un captage ferme, ou que des restrictions de consommation de l’eau potable ne soient édictées ». Ces événements passent sous le radar de la presse nationale, mais ils sont, au cœur des territoires, parmi les manifestations les plus tangibles des dégâts infligés à l’environnement. Depuis dix ans, le nombre de personnes visées par de fortes augmentations de leur facture d’eau, par des alertes sur sa qualité, voire par des restrictions de consommation, a considérablement augmenté. Entre 2012 et 2023, la proportion de Français ayant reçu une eau conforme aux critères de qualité (au regard des pesticides) est passée de 95,5 % à 74,7 %. Une dégringolade de plus de 20 points.

De même, l’accumulation des connaissances sur les risques sanitaires des installations industrielles et de l’agriculture intensive conduit à une prise de conscience accrue des liens entre la santé et l’environnement. Certaines maladies sont de moins en moins vécues comme le fruit du hasard et de la fatalité, mais comme celui des contaminations des écosystèmes. La mobilisation massive contre la loi Duplomb est ainsi l’indice que les territoires sont de plus en plus travaillés par ces questions. A la dépolitisation nationale des grands enjeux environnementaux répond une prise de conscience des impacts locaux de la crise écologique.

Un autre sondage est éclairant à cet égard : commandité par Génération Ecologie et mené mi-juillet, celui-ci indique que l’opposition à la loi Duplomb n’est pas plus le fait de « bobos-écolos » des grands centres urbains que des habitants des bourgs ou des petites villes en région. Le rejet du texte y est du même ordre de grandeur, supérieur à 60 %. Et contrairement à une idée reçue, les populations les plus modestes sont, dans cette enquête, les plus opposées à la loi controversée.

 

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