« Le Démon de la colline aux Loups », de Dimitri Rouchon-Borie : le feuilleton littéraire de Camille Laurens
Chronique
Camille Laurens a lu ce premier roman qui déploie, dans un style sensible et cru, non un conte mais bien la plus sombre réalité : les sévices familiaux, l’inceste, le crime.
Publié le 25 février 2021 à 12h00, modifié le 05 mars 2021
« Le Démon de la colline aux Loups », de Dimitri Rouchon-Borie, Le Tripode, 240 p., 17 €, numérique 12 €.
L’ENFANCE NUE
En ouvrant Le Démon de la colline aux Loups, le premier roman de Dimitri Rouchon-Borie, il n’est pas indifférent de savoir que son auteur est chroniqueur judiciaire. Car même si la fiction qu’il déploie dans un style sensible et cru n’a rien d’un reportage, elle n’est pas non plus le conte que son titre pourrait évoquer, et c’est bien la réalité qu’elle nous donne à voir, sa face la plus sombre : les sévices familiaux, l’inceste, le crime. Contre toute accusation d’excès voyeur qu’on pourrait faire au romancier, Duke, son jeune narrateur, nous prévient : « Je vais écrire des choses sales et je voudrais que vous me pardonniez même si lire c’est moins pire que subir on voudrait tous être épargnés. » Incarcéré pour une raison qu’il dévoile peu à peu, et alors que le temps est tout ce qui lui reste, il entreprend de raconter sa vie sur une vieille machine à écrire prêtée par le directeur. Les différents chapitres entrecroisent le récit de son passé cauchemardesque avec le quotidien de la prison – ses codétenus, les visites d’un prêtre et, surtout, « l’œuvre d’écriture ».
Petit, Duke forme avec ses frères et sœurs un amas indistinct, par terre, « museau contre museau » dans la maison de la colline aux Loups. Seulement guidé par l’instinct animal, la chaleur et l’odeur, l’enfant ne voit en ses parents que « des formes », « des ombres » qui crient, frappent et jettent à peine de quoi ne pas mourir de faim. Même si l’image peut sembler étrange dans cet univers sans musique ni grâce, tout le début du roman évoque une chorégraphie sauvage et déchirante. C’est l’éveil d’une conscience qui émerge lentement du nid originel, d’un enfant qui se met debout, découvre le langage et affronte le monde – et le démon, son anagramme. D’abord, « tout était confondu dans tout », « il n’y avait ni bordures ni limites ni rien ». Puis il sort, goûte la sensation de l’herbe sous ses pieds, admire les fleurs et le coucher du soleil. Il apprend « un peu de parole » mais les sentiments ne se distinguent pas des besoins physiologiques – pleurer se dit « pisser des yeux ».
Quand, grâce aux services sociaux, il va enfin à l’école, c’est « l’enfer complet ». Il est analphabète, ne sait pas à quoi servent les crayons de couleur. Les moqueries des élèves comme la gentillesse des adultes, tout l’affole : « Je n’avais rien pour accueillir tout ça. » C’est par la maîtresse qu’il apprend comment il s’appelle : « C’était magique et je murmurais Duke, Duke et j’essayais de faire le rapport avec la sensation que j’avais de moi de l’intérieur. » Quand il revoit ses frères et sœurs à la fin du procès de leurs parents, avant que tous soient placés dans différentes familles, « envoyez-moi vos noms s’il vous plaît », leur demande-t-il.
Dimitri Rouchon-Borie restitue la voix de l’enfant martyr en longues phrases sans autre ponctuation que des points et travaille une oralité poétique pleine d’émotions
Son récit va dès lors tenter d’analyser avec les moyens dont il dispose le destin tragique qui est le sien. Toute la noirceur de la vie est perçue à travers sa conscience, et sa naïveté teintée d’humour, son approche décalée des choses et des êtres, l’intensité de sa souffrance nous attachent terriblement à lui, comme lui s’efforce de nous faire comprendre l’innommable. « J’espère que vous saurez vous montrer miséricordieux ou quelque chose comme ça parce que j’ai un parlement qui est à moi et pendant tout ce temps ces mots c’était ma façon d’être moi et pas un autre. » Dimitri Rouchon-Borie restitue ce « parlement » singulier en longues phrases sans autre ponctuation que des points et travaille une oralité poétique pleine d’émotions. La voix reste à hauteur de cet enfant martyr devenu « l’associé du diable », qui se réfugie dans les détails et les images pour se préserver d’un malheur dévastateur. Ainsi, tandis qu’il est violé par son père, il se réjouit de voir pour la première fois la télévision ou, à son propre procès, s’émerveille de la tenue rouge à fourrure blanche de l’avocat général : « J’ai cru que c’était le roi. »
Quelques éclaircies trouent ces ténèbres : l’amour pour sa sœur ou pour Billy, une jeune junkie ; l’affection de sa maîtresse d’école ou d’une infirmière à l’hôpital. « Je me disais c’est étonnant qu’il y ait tant de femmes gentilles et que pas une n’a pu être ma mère. » Mais ces liens tendres ne suffisent pas. « C’était comme museler un fauve en lui faisant des caresses. Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. » En prison, il lit saint Augustin, voudrait rencontrer Dieu, en vain. « Si la colline aux Loups était une punition de Dieu dans ce cas ce serait terrible d’avoir commencé sa vie par la punition pour des choses que je n’avais pas encore faites. » Par cette voix candide, le roman mène une réflexion puissante sur la responsabilité, le partage du Bien et du Mal et l’exercice de la justice face à l’« héritage » pulsionnel du Démon. Il exprime le tragique humain à l’état pur : « Tu coules tu coules mais tu ne sais pas où est attachée la pierre. »
Reste l’écriture, qui « joue par-delà la mort » pour échapper à la fatalité. « Il n’y avait plus que moi face à rien (…) je devais trouver le chemin à l’intérieur. » La langue comme rédemption, tel est le seul espoir de Duke, qu’on n’est pas près d’oublier.