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« La puissance ne repose plus seulement sur les territoires, les ressources ou l’armée : elle dépend de la capacité à contrôler les flux »

Selon l’historien Xavier Carpentier-Tanguy, spécialiste des mondes marins, le bras de fer autour du détroit d’Ormuz révèle l’émergence d’une « rhéocratie », un nouvel ordre géopolitique où la puissance ne dépend plus seulement de la maîtrise des territoires mais aussi de la capacité à contrôler, sécuriser ou perturber les flux physiques et immatériels mondiaux.

Propos recueillis par Pascal Riché

Publié hier à 05h00

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YANN LEGENDRE

La puissance est-elle en train de passer d’une logique de stock – la surface du territoire, l’importance des ressources, la force d’une armée… – à une logique de flux – le contrôle des accès, de l’information, des routes commerciales ?

C’est la conviction de l’historien Xavier Carpentier-Tanguy, directeur de l’Observatoire géopolitique des mondes marins de la Fondation Jean Jaurès, qui analyse le détricotage des structures de pouvoir mises en place avec la mondialisation libérale. Selon lui, les crises actuelles rendent visible ce basculement et révèlent les points de vulnérabilité de cette nouvelle géopolitique qu’il qualifie de « rhéocratique » (du préfixe « rhéo- », le flux).

Que nous révèle le bras de fer géopolitique autour du détroit d’Ormuz ?

J’y vois un révélateur des transformations géopolitiques à l’œuvre depuis plus de dix ans. La puissance ne repose plus seulement sur l’étendue des territoires, l’abondance des ressources ou la supériorité militaire : elle dépend aussi de la capacité à organiser, sécuriser ou perturber les flux – de marchandises, d’énergie et de données.

Le contrôle des passages, tout particulièrement celui d’Ormuz, rend soudainement cette évolution visible. La supériorité militaire écrasante des Etats-Unis ne suffit pas à garantir une maîtrise durable de la circulation face aux gardiens de la révolution iraniens, qui disposent d’une forte capacité de surveillance, d’attaque et de perturbation dans le détroit. Donald Trump a ainsi annoncé vouloir devenir le « gardien » de ce passage et y instaurer un péage, avant d’abandonner cette proposition dès le lendemain.

Ce qu’Ormuz dévoile, c’est la direction que prend la recomposition des échanges internationaux depuis une quinzaine d’années. Il y a eu, en 2013, les « nouvelles routes de la soie » chinoises, puis, en 2021, l’initiative Build Back Better World [« Reconstruire un monde meilleur »] portée par les Etats-Unis et les autres membres du G7, et enfin, le Global Gateway [« Portail mondial »] européen, présenté par la Commission européenne la même année. Ces programmes montrent que les grandes puissances ne se disputent plus seulement des territoires, mais aussi les infrastructures et les corridors par lesquels passent les échanges. Cette compétition se cristallise à certains points du globe, là où les routes maritimes, terrestres, ferroviaires ou numériques convergent.

J’appelle « rhéocraties » [du grec ancien rheos, le flux, et kratos, le pouvoir] ces configurations dans lesquelles la capacité à gouverner les circulations devient aussi décisive que la maîtrise des territoires. Le pouvoir consiste à ouvrir ou fermer les passages, mais aussi à ralentir les flux, à les sécuriser, à les renchérir ou à en hiérarchiser l’accès.

Les vulnérabilités que constituent ces routes et ces points de passages sont-elles nouvelles ?

Elles ne sont pas nouvelles mais le détricotage des structures de pouvoir mises en place avec la mondialisation les fait sortir de l’ombre.

La fluidité, que l’on a longtemps associée à la globalisation de l’économie, est en partie une fiction. Le grand historien Fernand Braudel [1902-1985] avait déjà souligné que les grands systèmes d’échange s’enracinent toujours dans des structures matérielles profondes – routes, ports, détroits, institutions, organisation de la finance.

Comme l’avait relevé le politiste et anthropologue James C. Scott [1936-2024], gouverner suppose de rendre le monde lisible : mesurer, classer, identifier. Ce raisonnement vaut aussi pour les flux, qui doivent être suivis et rendus intelligibles pour pouvoir être organisés. Chez la géographe Deborah Cowen, la logistique apparaît non comme une simple technique, mais comme une manière politique d’organiser, de synchroniser et de sécuriser les circulations.

Lorsque l’agencement de ces infrastructures fonctionne, il se fait oublier. Nous percevons les circulations, mais nous ignorons les architectures qui les soutiennent et les contraignent. Les crises récentes, comme celle d’Ormuz, fissurent cette invisibilité.

 

Les stratèges militaires et les géographes n’ignoraient pas l’importance de ces infrastructures, et notamment des chokepoints, les goulets d’étranglement. Le détroit d’Ormuz, le détroit de Malacca [entre l’Indonésie et la Malaisie], le détroit de Bab Al-Mandeb [entre Djibouti et l’Erythrée et le Yémen] ou encore le détroit de Gibraltar [entre l’Espagne et le Maroc] sont des nœuds où se concentrent les dépendances. Les crises ont étendu cette prise de conscience aux décideurs économiques et publics, à différentes échelles – nationales, régionales ou locales.

Le pouvoir ne se mesure plus seulement à la taille des pays ou des forces armées, dites-vous. Pourtant, celui des superpuissances est inégalé…

Oui, mais il s’exerce par des canaux de plus en plus complexes. Le territoire reste essentiel, mais il ne suffit plus à décrire la puissance. La force peut, par exemple, se déployer à travers des proxies, des acteurs mandataires. Il peut alors se former des relations de dépendance imbriquées, presque des poupées russes : une grande puissance soutient un Etat partenaire, qui s’appuie lui-même sur des relais régionaux ou des acteurs armés alliés. La relation entre la Chine, l’Iran et les houthistes au Yémen illustre cette logique.

Par ailleurs, le pouvoir sur les goulets d’étranglement maritimes ou terrestres peut être exercé par des Etats de taille modeste, voire par des organisations non étatiques. Pensez aux pressions que l’on peut exercer en menaçant des oléoducs, des gazoducs, des conduites d’eau ou des câbles électriques et de télécommunications. On redécouvre une évidence : la mondialisation, c’est aussi celle des vulnérabilités.

Ces flux, qui selon vous sont au centre de la nouvelle géopolitique, concernent-ils aussi les échanges immatériels ?

Bien sûr. Mais Internet, ce n’est pas seulement le « cloud », c’est aussi du solide : des serveurs, des centres de données, des stations d’atterrissement et des câbles de fibre optique. Vous pouvez bloquer l’information qui passe par ces réseaux, ou bien la ralentir.

Prenez la Manche et la mer du Nord : une très forte densité de câbles relie le Royaume-Uni au continent européen et soutient les échanges de données entre plusieurs grandes places financières, notamment Londres, Paris, Amsterdam et Francfort. Une perturbation de certaines de ces infrastructures pourrait ralentir des flux de données critiques et affecter des opérations financières.

 

C’est une crainte que nourrit l’activité de navires de renseignement comme le Yantar russe. Les autorités britanniques le décrivent comme un bâtiment utilisé pour recueillir des renseignements et cartographier les infrastructures sous-marines critiques. Capable de mettre en œuvre des drones submersibles, il longe les câbles comme s’il les reniflait.

Les actions visant à fragiliser l’accès à l’information où à la technologie ne sont pas uniquement physiques, comme l’a récemment montré le blocage américain des nouveaux modèles d’intelligence artificielle d’Anthropic…

On est dans la même logique, celle du contrôle du flux. Le gouvernement américain a imposé, le 12 juin, des restrictions d’accès aux modèles Fable 5 et Mythos 5 pour l’ensemble des ressortissants étrangers. Anthropic, qui ne pouvait pas vérifier immédiatement la nationalité de chaque utilisateur, a suspendu les deux modèles pour tous ses clients, avant d’en rétablir l’accès le 1er juillet, après la levée des restrictions.

Ce décalage de près de trois semaines dans l’accès international à ces modèles a pu procurer un avantage temporaire aux acteurs américains. Dans les technologies stratégiques, quelques semaines d’accès prioritaire peuvent suffire à créer une avance en matière de recherche ou de développement d’applications. Le contrôle du calendrier d’accès devient donc lui-même une forme de pouvoir.

Contrôler un flux ne signifie pas nécessairement l’interrompre. Cela peut aussi consister à le ralentir, à le renchérir, à en hiérarchiser l’accès ou à entretenir l’incertitude sur son fonctionnement.

En matière de défense, cette logique du « détroit », du contrôle de l’accès, s’applique-t-elle aussi ?

Elle se manifeste notamment à travers le récit du kill switch, c’est-à-dire l’idée qu’un pays vendeur pourrait désactiver à distance un armement exporté. L’existence d’un tel dispositif sur l’avion de chasse F-35 a été officiellement démentie, mais cela n’épuise pas la question. Posséder des armes ne garantit pas nécessairement la pleine maîtrise de leur fonctionnement.

Ce qui est intéressant, c’est que l’on se situe ici en partie dans l’ordre de l’imaginaire et de la confiance : peut-être que l’avion de combat que l’on vous a vendu dispose d’un tel mécanisme, peut-être pas ; l’important est que cela paraisse techniquement plausible. Le doute suffit alors à modifier la relation entre le vendeur et l’acheteur.

La maîtrise technique devient ainsi une question de confiance politique. L’acheteur doit pouvoir compter sur l’accès aux logiciels, aux mises à jour, aux pièces détachées, à la maintenance et aux données nécessaires au fonctionnement de l’appareil. Le récit du kill switch rappelle que cette confiance peut être remise en cause.

La narration joue donc un grand rôle dans le contrôle des flux. Elle contribue à maintenir les acheteurs d’armes dans une relation de dépendance et dans la sphère d’influence du fournisseur. Elle aide à tresser les autres liens de cette dépendance : logiciels, mises à jour, maintenance, données, financements…

Avec l’essor de l’IA, les géants de la Silicon Valley sont de plus en plus puissants. Ne sont-ils pas les véritables maîtres des flux ? N’assiste-t-on pas à un déplacement de la souveraineté vers ces intérêts privés ?

Les frontières entre le pouvoir politique et le pouvoir des entreprises sont de plus en plus poreuses. On l’a clairement perçu lors de l’investiture de Donald Trump pour son second mandat : le président était entouré de plusieurs grandes figures du secteur technologique, les fameux « tech bros » [« frangins de la tech »]. Donald Trump se présente lui-même comme un entrepreneur.

En Chine, l’imbrication du Parti communiste chinois, de l’Etat et des grandes entreprises dans de nombreuses sphères de la société et de l’économie obéit, dans un cadre institutionnel très différent, à une logique comparable.

 

Les entreprises contrôlent désormais des plateformes, des logiciels, des centres de données ou des systèmes logistiques devenus indispensables. La souveraineté ne disparaît pas, mais elle devient plus composite : elle se joue aussi dans les relations entre les Etats et les entreprises qui maîtrisent ces infrastructures.

Est-ce la fin de la mondialisation telle qu’on l’a connue ?

Je ne pense pas que l’on puisse parler de « déglobalisation ». Le monde se recompose plutôt autour de grandes sphères d’influence qui cherchent à réduire certaines dépendances entre elles : un pôle américain, un pôle chinois et, peut-être, un pôle européen.

Donald Trump cherche très clairement à bâtir une telle sphère d’influence. On le voit dans ses positions à l’égard du Venezuela, du Panama, de l’Arctique, du golfe Persique et du détroit d’Ormuz. Il cherche à contrôler ou à orienter différents espaces sans avoir nécessairement besoin d’y implanter une présence américaine permanente.

Dans ce paysage recomposé, certaines puissances charnières – les « edgers » – jouent des rivalités entre les différentes sphères pour défendre leurs propres intérêts. L’Inde et le Brésil figurent parmi les plus importantes.

Mais, quoi qu’il en soit, on reste dans l’interdépendance. Le fonctionnement des sociétés les plus prospères dépend de matières premières et d’énergie qu’il faut aller chercher ailleurs : des terres rares, du gaz ou du pétrole. Voir ces sphères d’influence se couper les unes des autres ne serait dans l’intérêt d’aucune d’entre elles et accroîtrait les risques de guerre.

La mondialisation ne disparaît donc pas : elle devient plus politique, plus fragmentée et plus conflictuelle. Elle fait émerger des puissances de plus en plus rhéocratiques, qui ne cherchent pas toujours à interrompre les flux, mais à en maîtriser les conditions de circulation.

Pascal Riché