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Au Maroc, des morts suspectes à l’hôpital public d’Agadir symbolisent un pays à deux vitesses

Des manifestations ont secoué la ville d’un demi-million d’habitants pour dénoncer la situation catastrophique du système de santé public, tandis que des milliards sont dépensés pour le développement économique.

Par Alexandre Aublanc (Casablanca (Maroc), correspondance)

Publié le 23 septembre 2025 

Une capture d’écran d’une vidéo sur le réseau social TikTok montre des manifestants devant l’hôpital Hassan-II, à Agadir (Maroc), en septembre 2025.

 Une capture d’écran d’une vidéo sur le réseau social TikTok montre des manifestants devant l’hôpital Hassan-II, à Agadir (Maroc), en septembre 2025. ABDE.RA7M/TIKTOK

 

Jeudi 18 septembre, le roi Mohammed VI inaugurait de nouvelles installations dans le port de Casablanca. Les images télévisées ce jour-là montrent le souverain traversant la ville en Mercedes sous escorte policière, puis foulant un tapis rouge au son d’une fanfare militaire. Réunis pour l’occasion, des employés du complexe portuaire l’applaudissent, tandis que des ministres et de hauts responsables se courbent l’un après l’autre à son passage pour lui embrasser la main, l’épaule ou le bras, avant que le monarque n’entame l’objet de sa visite : inspecter pour 5 milliards de dirhams (environ 470 millions d’euros) de chantiers « visant à conforter le rayonnement économique et touristique de la métropole », selon la première chaîne, Al-Aoula.

 

Le contraste est saisissant entre cette séquence, officiellement un symbole de « la dynamique de développement du Maroc », et l’ambiance qui dominait la veille à Agadir, à cinq heures de route au sud. Dépêché à l’hôpital public Hassan-II après la mort suspecte de huit femmes, le ministre de la santé, Amine Tahraoui, y annonçait le limogeage de son directeur et de plusieurs cadres régionaux. Ce qui s’apparente à un scandale sanitaire – les patientes sont mortes en l’espace d’une semaine après avoir accouché par césarienne – a provoqué un tollé au niveau local, où des manifestations se sont tenues devant l’hôpital, l’onde de choc s’étant propagée dans tout le royaume.

A moins de vingt-quatre heures d’intervalle, les deux événements révèlent la photographie d’un pays fracturé. D’un côté, un Maroc lancé à pleine vitesse dans des projets d’envergure, construisant une nouvelle ligne de TGV, des ports et des stades (celui entre Casablanca et Rabat, qui doit accueillir des matchs de la Coupe du monde de football 2030, sera le plus grand du monde), sans parler des investissements annoncés, pour certains chiffrés à plusieurs milliards d’euros, dans l’hydrogène vert, les data centers, les batteries électriques et, à présent, l’intelligence artificielle. De l’autre, un Maroc en surplace plombé par des lacunes béantes dans un domaine, la santé, qui relève pourtant d’un droit constitutionnel.

 

Cette réalité – un pays émergent engagé dans une course à la modernité, mais dont le système hospitalier est digne d’une nation « sous-développée », aux dires d’une médecin de Casablanca – est connue de tous les Marocains. C’est la principale raison avancée par nombre de ceux résidant à l’étranger pour justifier leur refus de (re)venir s’installer au Maroc. L’hôpital en question, pourtant la principale structure de soins d’Agadir, est décrit de longue date comme une « morgue » et les témoignages à son sujet font froid dans le dos. Des patients se plaignent d’avoir été traités « comme du bétail », d’autres affirment avoir été contraints de fournir draps et oreillers, parfois même les flacons destinés aux prises de sang. Le sous-effectif et le sous-équipement y sont patents, l’insalubrité chronique. Durant les six premiers mois de l’année, son seul service des urgences a reçu 63 000 personnes, à peine deux fois moins que le CHU Ibn Sina de Rabat, le plus grand du Maroc, qui dispose de quatre fois plus de lits. Pour l’établissement d’Agadir, à la capacité d’accueil presque inchangée depuis son ouverture dans les années 1960, la pression est insoutenable.

La cause des décès est toujours inconnue – des sources locales soupçonnent une surdose d’anesthésiants –, mais l’opposition n’a pas attendu les résultats de l’enquête en cours pour tirer à boulets rouges sur le gouvernement. Le Parti du progrès et du socialisme l’accuse de privilégier les cliniques privées au détriment des hôpitaux publics, alors que plus du tiers de la capacité d’accueil en hospitalisation du pays se trouve aujourd’hui dans des établissements à but lucratif. Même les parlementaires de la majorité s’interrogent. Le 1er septembre, Khalid Chennak, député de l’Istiqlal dans la région d’Agadir, le Souss-Massa, écrivait au ministre de la santé : « Quel est votre plan pour garantir des services qui préservent la dignité des patients ? » Sans réponse pour le moment.

 

Une crise « éminemment politique »

L’inquiétude des Marocains n’est pas nouvelle – l’accès aux soins était une revendication des manifestants du Rif lors du mouvement de protestation qui traversa la région entre 2016 et 2017 – et cela fait des années que leurs députés la relaient au Parlement. Selon le centre de recherche marocain Tafra, le ministère de la santé est, après l’éducation, celui qui reçoit le plus grand nombre de questions orales et écrites : environ 2 000 durant les quatre premières sessions de la législature actuelle, soit entre octobre 2021 et juillet 2023. Preuve que l’enjeu préoccupe partout au Maroc, surtout en zone rurale, où les pénuries de personnel et de matériel obligent souvent les patients à payer le carburant de l’ambulance pour être transportés là où ils pourront être soignés convenablement, « ce qui accroît leur souffrance matérielle et psychologique », alertait, le 8 septembre, la députée istiqlalienne du Nord Malika Lehyan.

 

Lors de son dernier discours du trône, le 29 juillet, Mohammed VI s’était élevé contre ces disparités territoriales, assurant qu’« il n’y a de place ni aujourd’hui ni demain pour un Maroc avançant à deux vitesses ». Mais force est de constater qu’Agadir n’est ni un douar perché en haute montagne ni un village isolé en plein désert. Avec ses longues plages de sable fin appréciées des touristes européens, sa puissante industrie de la pêche, les vastes terres agricoles qui l’entourent et son demi-million d’habitants, la capitale du Souss-Massa est un des principaux pôles économiques du Maroc et une des 10 villes les plus peuplées du pays.

Pour une partie de ses habitants, la situation paraît d’autant plus injustifiée que leur maire n’est autre, depuis 2021, que le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, un enfant de la région né à quelques encablures de la cité côtière. L’affaire de l’hôpital Hassan-II est on ne peut plus embarrassante pour le milliardaire qui a fait fortune dans les hydrocarbures. Au lendemain de sa nomination à la tête de l’exécutif, il y a quatre ans, n’avait-il pas promis de placer son mandat sous l’égide de « l’Etat social » ? Certes, Agadir aura bientôt le CHU qu’elle attend depuis plus de sept ans, et les patients bénéficient de la généralisation de l’assurance-maladie obligatoire, mais dans le même temps les hôpitaux restent gangrenés par les défaillances.

Dans un long article au vitriol, le journal en ligne Le360, l’un des plus lus au Maroc, estimait, le 16 septembre, que « la crise actuelle n’est pas seulement médicale, elle est éminemment politique », au moment où tous les regards se tournent vers les prochaines élections législatives, qui doivent avoir lieu dans moins d’un an. En attendant, réunis devant l’hôpital Hassan-II, le 14 septembre, les manifestants ont donné un mois au ministre de la santé pour améliorer les conditions de prise en charge, sous peine de reprendre la contestation.

 

 

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