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La pollution aux PFAS plonge la Flandre dans un désastre dystopique

Le Monde, par Stéphane Horel (Zwijndrecht [Belgique], envoyée spéciale) et Raphaëlle Aubert (avec Romane Bonnemé [RTBF], Aleksandra Pogorzelska [« Dagens ETC »], Daniel Värjö [Sveriges Radio])

Stéphane Horel et Raphaëlle Aubert, le 15 janvier 2025

 

A l’ouest d’Anvers, se trouve l’un des pires « hot spots » de l’empoisonnement de l’environnement par les « polluants éternels ». La zone fait aujourd’hui figure de laboratoire de décontamination pour le reste de l’Europe, au prix de travaux pharaoniques et de lourds sacrifices pour la population.

 

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A l’usine GRC Kallo, on lave la terre, socle de toute vie, devenue plus qu’un déchet : une menace. Dans un vacarme mécanique, un circuit de tapis roulants convoie des terres souillées par les polluants éternels que l’usine 3M de Zwijndrecht, à l’ouest d’Anvers, crache dans les eaux, les airs et les sols depuis un demi-siècle. Une fois propagés dans la nature, les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) et leurs dangers rôdent pour toujours, persistants dans l’environnement, indestructibles par les éléments. Facteurs d’infertilité, d’obésité ou de cancers, ces produits chimiques de synthèse sont toxiques pour le rein, le foie, la thyroïde ou le système immunitaire à des concentrations si infimes qu’elles se mesurent en nanogrammes (milliardièmes de gramme) par litre.

 

De 1976 à 2002, la multinationale américaine 3M a fabriqué ici du PFOS (acide perfluorooctanesulfonique), l’un des plus anciens PFAS, aujourd’hui interdit. Ingrédient de mousses anti-incendie, de traitements antitache pour moquettes et canapés ou encore d’emballages alimentaires et désormais composant sanguin standard de tout être vivant alentour, ce polluant a transformé le quotidien des riverains et des autorités flamandes en un désastre dystopique. Celui des oiseaux, aussi : une infortunée mésange charbonnière des environs a été identifiée comme la créature la plus contaminée du monde aux PFAS.

 

La zone figure dans le funeste palmarès des pires « hot spots » européens de pollution à ces substances, selon les données collectées en 2023 par l’enquête collaborative internationale Forever Pollution Project. La suite de cette enquête, nommée Forever Lobbying Project, à nouveau coordonnée par Le Monde et menée avec 29 médias partenaires, lève le voile sur la campagne de lobbying de l’industrie pour empêcher l’interdiction des PFAS en Europe. En faisant tout pour que rien ne change, ces industriels font peser sur nos sociétés le fardeau de coûts de dépollution que nous avons estimés à ​100 milliards d’euros par an tant que les émissions de PFAS continuent.

 

Une enquête collaborative inédite sur les polluants éternels

 

Le Forever Lobbying Project est une enquête collaborative sur le véritable coût de la pollution du continent européen par les PFAS, et sur la campagne de lobbying et de désinformation des industriels pour éviter leur interdiction.

 

Coordonnée par Le Monde, l’enquête implique 46 journalistes et 29 partenaires médias dans 16 pays : la RTBF (Belgique) ; Denik Referendum (République tchèque) ; Investigative Reporting Denmark (Danemark) ; Yle (Finlande) ; France Télévisions (France) ; MIT Technology Review Germany, NDR, WDR et Süddeutsche Zeitung (Allemagne) ; Reporters United (Grèce) ; L’Espresso, Radar Magazine, Facta.eu et La Via libera (Italie) ; Investico, De Groene Amsterdammer et Het Financieele Dagblad (Pays-Bas) ; Klassekampen (Norvège) ; Ostro (Slovénie) ; DATADISTA/elDiario.es (Espagne) ; Sveriges Radio et Dagens ETC (Suède) ; SRF (Suisse) ; The Black Sea (Turquie) ; Watershed Investigations/The Guardian (Royaume-Uni), avec un partenariat éditorial avec Arena for Journalism in Europe, et en collaboration avec Corporate Europe Observatory, une organisation sentinelle de l’activité des lobbys à Bruxelles.

 

L’enquête s’appuie sur plus de 14 000 documents inédits sur les « polluants éternels », issus notamment de 184 demandes d’accès à l’information, dont 66 effectuées et partagées par Corporate Europe Observatory.

 

L’enquête a été accompagnée par un groupe d’experts de dix-huit chercheurs et juristes internationaux, prolongeant l’expérience pionière d’expert-reviewed journalism (« journalisme revu par les experts ») du Forever Pollution Project, notre première enquête sur les PFAS publiée en 2023.

Le projet a reçu le soutien financier du Pulitzer Center, de la Broad Reach Foundation, de Journalismfund Europe et d’IJ4EU.

Il existe un site consacré au projet : foreverpollution.eu.

 

Poisons et code couleur

En quelques années, Zwijndrecht est devenu un laboratoire de décontamination pour le reste de l’Europe. Les rapports compilent des concentrations de PFAS bien trop importantes pour être laissées en l’état. Mais l’évacuation de la province d’Anvers n’est pas envisageable – cette petite région parmi les plus densément peuplées du continent compte près de 2 millions d’habitants. Alors, à Zwijndrecht, on remplace les sols.

 

Aux alentours de l’usine 3M, les autochtones résident dans un code couleur. Ils vivent sur les terres plus ou moins empoisonnées des zones rouge, orange, jaune, bleue ou verte. Les secteurs résidentiels attendent l’enlèvement de leurs terrains et jardins, qui seront scalpés sur une profondeur de 70 ou 30 centimètres selon leur proximité avec l’épicentre de la contamination. Dans la zone d’exclusion de Tchernobyl aussi, on a arraché la terre après la catastrophe nucléaire. A deux reprises, les autorités flamandes ont retoqué les plans proposés par 3M, qui semble renâcler à assumer ses responsabilités en Europe. Dans la « zone 1A », la plus proche de l’usine, de l’autre côté de la route, beaucoup d’habitants ont de toute façon renoncé à l’extraction de leur jardin : ils préfèrent le poison au crève-cœur de perdre leurs plantes.

« Ces firmes doivent apprendre à devenir de meilleurs voisins », déplore, agacé, Toby De Backer. L’ancien conseiller de la ministre flamande de l’environnement, Zuhal Demir, connaît bien le principe pollueur payeur, qui oblige l’industriel à supporter les coûts engendrés par la pollution née de ses activités. C’est lui qui a conduit pour le gouvernement flamand les négociations avec 3M. Conclu en juillet 2022, l’accord prévoit le paiement de 571 millions d’euros, dont 250 pour la dépollution des sols. D’après les informations du Monde, le coût de la dépollution des sols dans le seul voisinage de l’usine pourrait atteindre 3 milliards d’euros.

 

A 2 kilomètres de là, Oosterweel, le chantier de prolongement du périphérique d’Anvers, nécessite l’excavation de 14 millions de mètres cubes de terre contaminée. D’après les chiffres fournis par Lantis, le maître d’ouvrage du projet, le traitement d’un seul kilogramme de PFAS requiert la manipulation de l’équivalent de 4 296 camions de terre remplis à ras bord, ce qui coûte 10,3 millions d’euros. Excaver et bâtir, mais sans disséminer la pollution ou la déplacer ailleurs. Et aussi pomper, drainer, construire une barrière hydraulique de 4,50 mètres pour empêcher les eaux souterraines contaminées de diffuser leur poison, filtrer l’eau avant de la rejeter dans l’Escaut.

 

Dans les veines de l’humanité

Coincée entre l’usine et le chantier, à l’ouest, une zone humide classée « aire spécialement protégée », Blokkersdijk. A l’est, le bois Sainte-Anne. Les sites ne sont plus entretenus comme avant le début de ce mauvais film, dans lequel les peupliers constituent désormais un danger. Hautement contaminés, feuilles, broussailles et divers déchets d’élagage devraient être incinérés à haute température. Les bénévoles chargés de certaines tâches, inquiets pour leur santé, ont cessé de venir.

 

« Des excuses. » Voilà, avant tout, ce que Hedwig Rooman exige. Comme ses milliers de voisins, cette femme de 39 ans qui anime une petite association de riverains, Grondrecht, n’a rien su de la pollution avant 2021, date à laquelle le scandale a éclaté en Belgique. Cette année-là, le quotidien De Standaard s’appuie sur des documents confiés par le militant écologiste Thomas Goorden pour révéler que la connaissance des faits était pourtant ancienne. 3M savait que son PFOS s’était dispersé dans la nature flamande depuis 1996. Le gouvernement flamand en était, pour sa part, informé depuis 2004.

 

Quinze ans plus tard, les échantillons sanguins prélevés sur près de 800 riverains contiennent tous du PFOS. Neuf personnes sur 10 présentent des concentrations qui constituent un risque pour leur santé. Que son produit s’accumule dans les veines de l’humanité, 3M le sait depuis août 1975 très exactement. Hedwig Rooman s’inquiète pour elle et Ymke, sa fille de 7 ans : « J’ai le sentiment que nous devons toutes les deux vivre avec une bombe à retardement dans le corps, comme si nous avions plus de risques de tomber gravement malades. » Une douzaine de maladies sont aujourd’hui associées à une exposition aux PFAS : cancers, troubles de la fertilité et de la thyroïde chez la femme, obésité, cholestérol, effets sur le système immunitaire et la puberté.

 

En 2024, une étude menée sur 303 jeunes âgés de 12 à 17 ans a mis en évidence des infections accrues et des effets de perturbation endocrinienne. Dans un rayon de 5 kilomètres autour de l’usine, les poils poussent plus tardivement chez les garçons et la croissance des seins est ralentie chez les filles. Il n’existe pas de technologie miracle pour éliminer les PFAS de son corps. Il faudrait pour cela soit changer de sang – une étude menée sur près de 300 pompiers australiens a en effet montré que le don de sang et de plasma entraînait une diminution significative des concentrations de PFAS –, soit allaiter son enfant, et donc lui transmettre cet héritage toxique.

 

En Belgique et en Italie, en France, en Allemagne et en Suède, aux Pays-Bas et au Danemark, ou encore sur l’île anglo-normande de Jersey, des scientifiques étudient les effets d’une exposition massive aux PFAS sur les riverains d’usines qui les fabriquent ou les utilisent, mais aussi d’aéroports, de bases militaires et de sites d’entraînement à la lutte contre les incendies. L’usage de mousses antifeu, qui s’insinuent dans les sols puis dans les nappes, constitue une cause majeure de contamination.

 

Gens ordinaires, enjeux extraordinaires

Dans le sud-est de la Suède, les habitants de la petite ville de Kallinge ont siroté pendant trois décennies le PFOS qui, issu des mousses anti-incendie de l’aéroport militaire voisin, avait pollué les ressources en eau. Avec en moyenne 600 nanogrammes par millilitre (ng/ml) de PFOS dans le sang et jusqu’à 1 800 ng/ml (90 fois le seuil d’alerte fixé par l’agence fédérale allemande pour l’environnement), ils ont porté leurs niveaux record de contamination devant les tribunaux. Et, le 5 décembre 2023, après des années de procédure, dans un jugement historique, la Cour suprême suédoise a estimé que ces concentrations de PFAS « devaient être considérées comme une atteinte constituant un dommage corporel ».

 

Partout en Europe et dans le monde, les organismes de gens ordinaires, pris dans une pollution et des enjeux extraordinaires, victimes des méfaits d’une poignée de firmes, appartiennent aux « externalités négatives » du capitalisme industriel – expression qui désigne les conséquences indésirables et imposées d’une activité économique. Combien sommes-nous, résidents de « hot spots » à notre insu ? Si le Forever Pollution Project avait recensé, en 2023, plus de 21 500 sites présumés contaminés en Europe, les chiffres sont constamment revus à la hausse.

Petit pays sans production industrielle de PFAS, le Danemark compte à lui seul 15 000 sites présumés contaminés, selon l’estimation des cinq régions danoises. « Cela signifie que les grands pays européens industrialisés comme la France et l’Allemagne pourraient compter plus de 100 000 sites contaminés, estime Hans Peter Arp, chimiste de l’environnement à l’université norvégienne de sciences et de technologie. A cela s’ajoutent plusieurs milliers de sites inconnus à ce jour, tels que des décharges non documentées contenant des déchets industriels ou des boues contaminées par des PFAS qui peuvent remonter aux années 1970. »

 

A Zwijndrecht, Toon Penen, né en 1978, a « grandi dans les PFAS ». Mais, dit-il, son sang contient beaucoup moins de PFOS (7 ng/ml) que celui de son père (70 ng/ml) ou de sa sœur (60 ng/ml). Car, dit-il encore, contrairement à eux, il est végan et ne consomme pas d’œufs – qu’il surnomme des « PFOS bombs ». L’explication, à défaut de s’appuyer sur une démonstration scientifique, est fort plausible. Ne plus manger les œufs de ses propres poules figure haut sur la longue liste des « mesures sans regrets » (mesures de précaution qui visent à limiter une exposition aux PFAS) émises par le gouvernement flamand à destination de ceux qui résident au sein des zones polluées. Des recommandations ajustées en fonction de leur périmètre d’habitation, et ce jusqu’à 10 kilomètres de l’épicentre.

 

Ecume de mer interdite

Consignes : évitez les fruits et légumes de votre jardin, en particulier pour les plus vulnérables (personnes âgées, enfants de moins de 12 ans, personnes à l’immunité fragile, femmes enceintes ou projetant de l’être, femmes allaitantes). Ne buvez pas l’eau de votre puits et ne vous en servez pas pour préparer du thé, du café, faire des glaçons, ni, bien sûr, cuisiner. Pas plus que pour laver votre voiture, tirer la chasse d’eau, nettoyer votre allée, remplir la piscine ou arroser vos plantes. Evitez de souffler sur la terre. Ne laissez pas vos enfants jouer dehors par temps sec. Seuls les sols végétalisés leur sont permis. Ne jardinez pas. N’utilisez pas votre compost. Lavez-vous les mains régulièrement, consciencieusement, en particulier avant les repas, si vous êtes sorti. Il est formellement déconseillé aux touristes de pique-niquer.

 

Deux employés à temps plein, payés par le ministère de la santé flamand, ont pour mission d’assister la population locale dans l’application des consignes.

 

Touchés plus ou moins directement par les « mesures sans regrets », les agriculteurs locaux, souvent en circuit court et en exploitation biologique, doivent être indemnisés à hauteur de 5 millions d’euros par 3M. De l’autre côté de la frontière, les pêcheurs néerlandais demandent eux aussi à être dédommagés, depuis que les autorités sanitaires déconseillent la consommation de certains poissons, de crevettes, d’huîtres et de moules pêchés dans l’estuaire de l’Escaut.

 

Sur la côte, un autre danger se camoufle dans l’écume de mer, dans les embruns et l’air côtier. Des analyses effectuées début 2023 en Belgique ont montré des concentrations de PFAS pouvant atteindre jusqu’à 2 400 microgrammes par litre dans l’écume. « Il est conseillé de ne pas avaler l’écume de mer et de ne pas laisser les enfants y jouer », recommande le département flamand de la santé. Idem pour les animaux de compagnie. « Une bonne hygiène après une journée à la plage est toujours de mise : rincez-vous le corps et lavez-vous les mains. » Mêmes conseils côté néerlandais, où la baignade est par ailleurs contre-indiquée dans plusieurs lacs. Par précaution, l’eau du lac Merwelanden a été vidangée.

 

Enterrer la terre, remplacer les jardins, changer l’eau des lacs, se méfier du sel marin venu se déposer sur ses lèvres. Il est même arrivé d’incinérer de l’eau polluée. Et partout dans le monde, de la banlieue paisible de Zwijndrecht au lointain plateau tibétain, il pleut des PFAS. Sans que nos sociétés aient encore répondu à la question centrale : dans un monde où tout doit être présumé contaminé, qui paiera pour tout dépolluer ?