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Le portrait

Martin Blachier, il n’en fait qu’à son test

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Ce spécialiste de santé publique squatte les plateaux télé, défend Macron, pousse pour les autotests et s’imagine parfois ministre de la Santé.
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Martin Blachier chez lui, aux Lilas, le 3 avril. (Rémy Artiges/Libération)

par Luc Le Vaillant

publié le 8 avril 2021 à 20h00

 

Le seul mérite du sinistre Covid est d’avoir fait émerger des personnages inusités, des experts inconnus, des tempéraments inattendus. D’abord vacillants sur le parquet ciré des médias, ces médecins et scientifiques ont appris les pas de danse au bal des influences. Dans cette comédie humaine qui se joue sur les plateaux des chaînes d’info, Martin Blachier, épidémiologiste et spécialiste de santé publique, tient le rôle du gandin au long bec. Il ne se laisse pas intimider par grand monde, sait changer de monture au milieu du gué et va vers son risque, à mesure qu’on s’habitue à le regarder.

 

Au printemps dernier, il était plutôt alarmiste et criait comme beaucoup haro sur Didier Raoult, le traitant de «charlatan». A l’automne, il a cru que la deuxième vague ne monterait pas bien haut, mésestimant, dit-il, «le facteur météo». En ce mois d’avril, où l’hôpital hurle qu’on l’égorge et veut remettre le pays au cachot, il est l’un des seuls à avoir applaudi la stratégie d’attente de Macron et l’un des rares à assurer que la décrue est déjà amorcée. Il annonce les jours heureux pour la mi-mai, à condition que les déconfinés s’autotestent en long, en large et en travers.

 

La note rose est difficile à tenir dans ce concert funèbre, où le blues prend aisément des allures de requiem. Les pires Cassandre ont souvent vu leurs oracles les plus noirs dépassés par les maléfices du virus. C’est pourquoi le chœur des prescripteurs a pris la mesure des incertitudes et mis un bémol à ses assertions. S’il est plus tempéré dans son expression publique, en tête à tête, Blachier canarde sévère et distribue les mauvais points. A 35 ans, ce brillant sujet qui a aligné les prix d’excellence a l’aplomb des crânes d’œuf qui sortent de leur coquille à grand fracas. Il torpille Olivier Véran, qu’il décrit «en représentant des intérêts catégoriels des professions sanitaires, n’ayant aucune vision prospective de la santé». Et de charger la barque d’un : «Il n’est pas à niveau, il se fait balader.» Il étrille le conseil scientifique, affirmant qu’ «il est la preuve que les talents ont déserté la sphère publique ». Il vitrifie ses concurrents directs, modélisateurs ou statisticiens, d’un lapidaire : «Ils sont conscients de leur médiocrité, alors ils ont peur de se faire challenger.» Il prend de haut la révolte des praticiens de l’AP-HP : «Certains sont de bonne foi, mais beaucoup veulent surtout tacler le gouvernement.» Seul Macron trouve grâce à ses yeux, en une validation mimétique. Blachier célèbre l’autodidacte jupitérien : «Il a tout compris tout seul.» Il lui fait passer des notes. Côté Elysée, on fait valoir que «lui et d’autres jouent un rôle important dans cette crise» et que «ses interventions sont regardées régulièrement». En tout cas, il se désole qu’il ait fallu reconfiner sur le tard. Plus largement, il estime que la société est devenue trop précautionneuse, «qu’on a réagi beaucoup trop fort et que ça aurait pu coûter beaucoup moins cher». Son exposition maximale est loin de faire l’unanimité. Christian Lehmann, généraliste et chroniqueur à Libé, le trucide d’un : «C’est juste le VRP de sa petite entreprise.» Un de ses anciens enseignants le défend ainsi : «Il est percutant et moins politicard que ses aînés. Professionnel solide, ses avis sont documentés. Ce qui ne veut pas dire que ce qu’il recommande vaut mieux que ce que dit le ministre.»

 

En bon social-libéral à la sauce «en même temps», Blachier explique : «Je suis à la fois pour l’initiative privée et pour la redistribution.» Et d’ajouter : «J’aime l’Etat protecteur, mais il faut le réformer car c’est devenu une planque à médiocres.» Il a pris sa carte du PS à 18 ans, «pour Ségolène Royal». Il a «adoré Hollande, vrai social-démocrate». Désormais, il se reconnaît dans la macronie. Et quand on lui demande s’il se verrait bien ministre de la Santé, il opine du chef, sans l’ombre d’une fausse modestie ou d’une coquetterie intimidée. Il décrit la fonction comme nécessitant compétence, sacerdoce et dévotion à la tâche. Et il s’étonne quand on lui fait valoir que les spécialistes d’un domaine ne sont pas forcément les meilleurs politiques.

 

Blachier est né à Montréal. Son père y faisait «un postdoc à McGill». Chercheur en biochimie, ce dernier «travaille sur la nutrition humaine et animale». Sa mère était «prof de bio». Elle est maintenant «principale de collège dans le public». L’une de ses grands-mères fut «la première femme à intégrer Centrale Paris». Lui fait médecine pour «échapper aux écoles d’ingénieurs» auxquelles ses facilités le destinent. Le balancier va bientôt le rattraper. Pendant ses études, l’Hippocrate débutant réalise qu’il se voit mal clinicien. Il préfère les sciences dures à l’incertitude trop humaine de la maladie. A l’aube de l’internat, son classement lui permet de choisir les spécialités les plus prestigieuses. Il préfère santé publique, domaine peu coté en France. Il aurait dû ambitionner de diriger un hôpital, la Sécu ou la direction générale de la Santé. Mais dès ses 27 ans, il crée une société de conseil avec Henri Leleu : «Lui, c’est un monstre d’intelligence. Moi, je comprends vite et je sais communiquer.» Public Health Expertise fait de la prévision, de l’analyse et du traitement de données. Ses clients sont des organismes publics, des mutuelles comme des industriels du secteur de la santé et du médicament. Il affirme avoir travaillé sur le Covid sans toucher un centime. Il se verse un salaire de cadre supérieur. Mais surtout, l’entrepreneur veille à la réussite de sa petite PME d’une dizaine de salariés.

 

On le rencontre un samedi matin, dans ses bureaux vides, en plein cœur de Paris. Il a trois enfants mais est séparé de leur mère, «médecin de santé publique» également. Il a quitté la résidence familiale du XIXe arrondissement pour «un petit appart aux Lilas», de l’autre côté du périph. Il a la blondeur stylée des beaux quartiers et les baskets Decathlon basiques de qui ne fait jamais de sport. Il écoute de la musique, «de la country, du rock indé, et du rap depuis peu». Et de préciser que «Kanye West et Kendrick Lamar sont des génies». Il n’a jamais regardé la télé mais est ravi d’avoir pénétré l’univers des médias. Il a commencé par LCI, fréquente BFM, aime la virulence d’un Pascal Praud, se commet sans angoisse chez Hanouna, «pour parler à tout le monde». Il semble se ficher de respecter des normes, de donner des gages, d’appartenir à un camp.

Il a été hypocondriaque «en première année de médecine», comme cela arriverait à beaucoup d’étudiants qui découvrent la maladie et la mort. Depuis, il n’a plus peur de grand-chose. L’action lui fait office d’antidépresseur. Il dit bosser non-stop : «Ça me plaît, c’est utile, c’est passionnant.» Il pense avoir déjà eu le Covid. De toute façon, il «flippe» d’autant moins qu’il connaît les statistiques. Il a son âge, celui d’une génération qui veut passer à autre chose.

 

1985 Naissance à Montréal (Canada).

2012 Création de Public Health Experience.

Avril 2020 Première intervention sur LCI.

12 avril Mise à disposition des autotests.