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L’IA, dévoreuse d’énergie, pourrait entraîner une pénurie d’électricité aux Etats-Unis

Analyse

auteur

Arnaud Leparmentier

San Francisco, correspondant

Outre-Atlantique, la demande d’électricité devrait progresser de 25 % d’ici à 2030, en raison de l’utilisation croissante de l’intelligence artificielle. Or le réseau ne suit pas et l’électricité utilisée restera largement produite par des énergies fossiles.

 

Depuis qu’Elon Musk a quitté Donald Trump, il est retourné à son messianisme futuriste, pour conquérir Mars mais aussi développer xAI, son entreprise d’intelligence artificielle (IA). Le multientrepreneur a construit, en 2024, un supercalculateur baptisé « Colossus », à Memphis, dans le Tennessee, pour entraîner son modèle Grok. Six milliards de dollars d’investissements (5,1 milliards d’euros), 350 000 puces ultrasophistiquées GPU et 260 mégawatts de puissance, soit un quart de réacteur nucléaire. Et ce n’est qu’un début. « De même que nous serons les premiers à mettre en ligne un gigawatt de calcul d’entraînement, nous serons également les premiers à mettre en ligne 10 GW, 100 GW, 1 TW, … », a posté l’homme le plus riche du monde sur X, le 22 septembre.

 

 

Les puissances sont délirantes, un térawatt équivalant à 1 000 réacteurs nucléaires. On aurait tort de ricaner : l’Amérique est lancée dans une folie de consommation énergétique. Ainsi, le 22 septembre, le géant des microprocesseurs Nvidia et OpenAI, la firme qui a créé ChatGPT, ont annoncé des investissements de 100 milliards de dollars pour construire des centres de données consommant 10 gigawattheures, soit dix centrales nucléaires. « Il s’agit du plus grand projet d’infrastructures d’IA de l’histoire », a déclaré, ce jour-là, Jensen Huang, PDG de Nvidia.

Un des huit data centers en construction pour le groupe américain OpenAI, à Abilene (Texas), le 23 septembre 2025.

 Un des huit data centers en construction pour le groupe américain OpenAI, à Abilene (Texas), le 23 septembre 2025. SHELBY TAUBER/REUTERS

 

A moins que ne survienne une révolution susceptible de faire des économies d’énergie, l’IA s’annonce comme un véritable trou noir engloutissant l’électricité. Pour Elon Musk, ce n’est pas bien grave, l’énergie étant, selon lui, une ressource inépuisable, grâce au solaire, couplé aux batteries. « La Terre reçoit en une heure la même énergie du Soleil que ce que l’humanité consomme en un an », a-t-il écrit avant de préciser que « l’énergie solaire est de toute évidence l’avenir pour quiconque sait faire des mathématiques élémentaires ».

Hausse des prix

Pourtant, à court terme, c’est la pénurie qui s’annonce. Selon la firme de consulting ICF, la demande d’électricité aux Etats-Unis devrait augmenter de 25 % d’ici à 2030 et de 78 % d’ici à 2050, par rapport à 2023, entraînant des hausses de prix de 15 % à 40 % d’ici à 2030. L’Agence américaine d’information sur l’énergie (Energy Information Administration, EIA) note qu’après avoir stagné pendant vingt ans la consommation d’électricité américaine devrait augmenter de 2,2 % en 2025 puis 2026. Sur dix ans, la hausse de la consommation devrait être de 27 % ! Selon le ministère de l’énergie, les centres de données devraient consommer entre 6,7 % et 12 % de l’électricité des Etats-Unis d’ici à 2028, contre 4,4 % en 2023.

 

Les sites d’intelligence artificielle qui entraînent des modèles en boucle fermée ont un avantage : à la différence des centres de stockage traditionnels (cloud) dont les données ont besoin d’être disponibles et donc proches des clients, ils peuvent être situés là où l’énergie est la moins chère, notamment au Texas ensoleillé, battu par les vents et eldorado des hydrocarbures. La consommation devrait y exploser, au rythme de 11 % par an, selon l’EIA.

xLes géants du numérique ne parlent plus guère du climat. Leur souci est de montrer que chaque projet est couplé avec une ressource énergétique fiable, gaz naturel, solaire, éolien ou nucléaire, lequel connaît une incroyable renaissance. A chacun sa centrale ou presque : fin 2024, Microsoft décide avec l’exploitant Constellation de relancer le deuxième réacteur arrêté depuis 1979 sur le site de Three Mile Island, en Pennsylvanie ; début juin 2025, Meta signe un accord de fourniture d’électricité pour vingt ans avec une autre centrale nucléaire de Constellation, dans l’Illinois.

Amazon a signé des accords avec Energy Northwest et le concepteur X Energy pour construire quatre petits réacteurs (small modular reactor) pour un total de 320 mégawatts pouvant être porté à 960. Google a fait de même, avec Kairos, une start-up fondée en 2017, pour développer sept réacteurs nucléaires d’une puissance totale de 500 mégawatts d’ici à 2035. Le but est de contourner le réseau américain, qui n’est pas fiable, et de se connecter directement.

 

Superordinateurs qui tournent au gaz

Tout cela entraîne une envolée en Bourse des sociétés de réacteurs nucléaires, mais l’intendance ne suit pas. Parce que les nouveaux réacteurs ne sont même pas au stade de prototype ; parce que les énergies renouvelables sont sinistrées par l’explosion d’une bulle spéculative conjuguée à la fin des aides décidées par Joe Biden et ont un sérieux problème d’intermittence ; parce que Donald Trump a arrêté un projet de champs d’éoliennes en mer quasi achevés. Résultat, c’est le gaz naturel, encore et toujours, qui devrait faire la jointure. Plus de la moitié des centres de données fonctionnent à l’électricité carbonée. Elon Musk vante le solaire, mais il fait tourner ses superordinateurs de Memphis au gaz, suscitant un tollé des riverains, qui l’accusent de pollution atmosphérique.

S’y ajoute le fait que le réseau américain est obsolète et qu’il ne suffit pas de construire une source d’énergie, encore faut-il la relier au consommateur, même si on l’a vu, les géants de l’IA tentent de contourner ce réseau. Les délais ne sont pas à la hauteur des besoins : « Le réseau électrique est le moteur de l’économie moderne et un pilier de la sécurité nationale », écrivait la Maison Blanche, durant l’été, notant à juste titre que ce réseau « est confronté à une confluence de défis qui exigent une vision stratégique et une action décisive ».

Pourtant, le même jour, tout à son combat contre le solaire et l’éolien, l’administration annulait une garantie de prêt de 4,9 milliards de dollars pour une ligne de transmission de 5 000 mégawatts destinée à transporter sur 1 300 kilomètres l’électricité des plaines du Kansas et du Missouri, car elle allait affecter des ranchers. Le scénario est écrit : hausse des prix, puis black-out, comme en ont connu New York, la Californie et le Texas.

 

 

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