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La frustration de la CRS 8, équipée de matériel défectueux, souffrant de carences dans le recrutement et de missions à contre-emploi

Deux rapports confidentiels mettent l’accent sur des dysfonctionnements récurrents au sein de cette unité, présentée comme le fer de lance du maintien de l’ordre.

Par Antoine Albertini

Des membres de la CRS 8, à Marseille, le 4 avril 2023.

Des membres de la CRS 8, à Marseille, le 4 avril 2023. BADER GILLES / PHOTOPQR / LA PROVENCE / MAXPPP

 

C’est une vitrine de la police en tenue et casque sombres, propulsée au rang d’unité mythique moins de deux ans après sa création par la volonté du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin. Les deux cents fonctionnaires de la CRS 8 sont censés se tenir prêts, en quinze minutes, à intervenir « au coup de sifflet » dans le cadre d’opérations de maintien de l’ordre de « haute intensité », comme de graves violences urbaines.

C’est un « outil à la fois souple et mobile [qui] permettra d’assurer une grande rapidité d’intervention avec des moyens optimisés », résumait le ministre le 1er juillet 2021, date de sa création officielle.

Comme un symbole, la direction en a été confiée au commandant divisionnaire Jean-Louis Sanchet, ancien du commando de Montfort, les forces spéciales de la marine nationale, et légende du corps des CRS. Verbe haut et carrure de baroudeur, le « patron » de « la 8 » sait aussi cultiver un certain franc-parler au nom du « devoir de loyauté », comme en témoignent deux rapports annuels d’activité signés de sa main, dont Le Monde a eu connaissance.

 

S’appuyant sur les observations de ses subalternes, le commandant y souligne certes « l’état d’esprit général (…) excellent », la « réelle camaraderie » et une « cohésion (…) rarissime dans la police nationale ». Mais il n’en pointe pas moins les dysfonctionnements récurrents, le manque de moyens et de munitions, les tensions sur les effectifs ou l’affectation à la CRS 8 de jeunes policiers auxiliaires (les anciens adjoints de sécurité), incapables de « faire du maintien de l’ordre ou des violences urbaines » car encore « inexpérimentés ». Un recrutement regrettable pour une unité dont c’est précisément la raison d’être.

Equipement « pas aux normes », inadapté

L’intendance, du reste, ne suit pas toujours. Les casques, qui provoquent « inflammations » et « douleurs au crâne », se révèlent fâcheusement inadaptés au port de masques à gaz. Les tenues ignifugées « ne correspondent pas aux normes » et certains modèles de lance-grenades lacrymogènes pâtissent de « défaillances techniques ». Quant aux lunettes de protection, elles sont « restées dans leurs étuis » en raison d’un indiscutable inconvénient : elles ne sont « pas étanches aux effets des gaz lacrymogènes ».

 

D’après un responsable policier, de telles critiques relèvent surtout « du caprice d’enfants gâtés, en particulier de la part d’une unité de pointe, qui jouit à ce titre d’un régime de faveur en termes d’équipement ». Plus diplomatiquement, la direction générale de la police nationale fait valoir, au bénéfice de la CRS 8, « l’élaboration d’un cahier des charges pour la fabrication de tenues spécifiques, de constantes améliorations et des expérimentations régulières pour tester les matériels les plus modernes », sans compter les « mises à disposition de puissants véhicules ».

La hiérarchie policière s’étend moins, en revanche, sur les plaintes récurrentes d’une unité où les fonctionnaires estiment être sous-employés à des missions de sécurisation sans rapport avec son « corpus doctrinal » : maintien de l’ordre et violences urbaines. En 2022, évalue le dernier rapport en date, signé le 2 janvier 2023, « seulement 1 % » des « opérations coordonnées ciblées » contre la délinquance étaient conformes à cette doctrine d’emploi, la première à Dijon, le 14 septembre, la seconde à Evry (Essonne), le 15 novembre, lorsque l’élite des unités de CRS a dû s’interposer entre deux clans de gens du voyage au tribunal de la ville.

« Lassitude et démotivation »

Six mois après sa création, le chef de l’unité déplorait déjà une mobilisation « sur des non-événements », source de « lassitude et de démotivation », et comptabilisait, sur les 78 sorties enregistrées, neuf seulement en adéquation avec les missions théoriquement dévolues à la CRS 8, dont six pour la région parisienne.

 

En mars 2022, alors que de violents affrontements avaient lieu en Corse après l’agression mortelle d’Yvan Colonna à la maison centrale d’Arles (Bouches-du-Rhône), l’unité n’avait d’ailleurs gagné l’île qu’après plusieurs jours d’émeutes, au moment même où la tension commençait à décroître. Elle était aussi restée l’arme au pied lors du fiasco de la finale de la Ligue des champions au Stade de France quelques semaines plus tard, alors que les forces de l’ordre y étaient apparues débordées. Le signe, selon le rapport, de relations « avec les autorités (…) parfois compliquées » et d’une « incompréhension persistante » au sein même de la direction centrale des CRS.

A Mayotte, en revanche, histoire de disputer un peu de lumière médiatique aux gendarmes, maîtres d’œuvre de la future opération « Wuambushu » contre la délinquance et l’immigration illégale, la police a expédié toutes affaires cessantes, le 18 avril, un détachement de quarante fonctionnaires de la CRS 8, première mission en outre-mer depuis sa mise à l’écart du dispositif de maintien de l’ordre au cours des affrontements aux Antilles fin 2021 – autre motif d’insatisfaction persistant.

« Petits couacs »

De simples « retards à l’allumage », estime une source de la Place Beauvau, de « petits couacs » qui n’empêchent pas l’encadrement de l’unité de rêver à sa transformation en véritable force d’intervention, au même titre que des services hautement spécialisés comme les brigades de recherche et d’intervention (BRI) ou le RAID.

En la matière, un montage vidéo devenu viral sur les boucles de messageries des policiers témoigne cependant de capacités opérationnelles encore perfectibles : alors qu’ils s’entraînent à progresser en colonne dans un appartement, une dizaine d’opérateurs de la CRS 8 protégés par leurs boucliers se marchent sur les pieds, se bousculent, rebroussent chemin, ferment une porte puis la rouvrent avec, en guise de fond sonore ajouté à la séquence, le générique de la série burlesque Benny Hill.

« Alors que les CRS classiques, qui savent faire du maintien de l’ordre, souffrent d’une baisse des effectifs, on continue à permettre de telles fantaisies à la 8, qui est d’abord un instrument de communication », tempête un hiérarque des CRS. Et une troupe aux réflexes pour le moins offensifs.

A Rennes, une autre vidéo, tournée par la journaliste Anna Margueritat le 15 avril, montre un policier de cette unité braquer son lance-grenades multicoup sur elle et plusieurs manifestants, à trois reprises et à très courte distance – un geste proscrit par le règlement en raison du pouvoir extrêmement vulnérant d’un tel équipement à bout portant. L’incident a incité Frédéric Mathieu, député (La France insoumise) d’Ille-et-Vilaine, à adresser un signalement au procureur de Rennes et à écrire au ministre de l’intérieur, le 18 avril, pour exiger « l’arrêt du déploiement de la CRS 8 à Rennes » et son remplacement par « des unités qui ne se comportent pas comme des commandos en terrain ennemi ».

Frédérique Camilleri, préfète de police des Bouches-du-Rhône, se dit en revanche « satisfaite » des deux vastes opérations antidrogue menées à Marseille avec le concours de cette « unité flexible et efficace, avec une véritable force de frappe sur le terrain et un aspect psychologique indéniable, qui a appuyé les enquêtes judiciaires menées par les services locaux et permis la saisie de drogue, d’armes et des interpellations ».

 

Le ministère de l’intérieur tient à ces CRS 2.0 censés illustrer, grâce à une opportune médiatisation, l’action résolue de l’Etat contre la délinquance : entre octobre 2023 et mars 2024, Gérald Darmanin entend tailler quatre nouvelles compagnies sur le même patron. Sans oublier d’en choyer les effectifs. Pour compenser une disponibilité « totale, “H24” et sept jours sur sept » quand elle est en mission, la CRS 8 est soumise à un cycle de travail sur mesure : huit jours de service pour six jours de repos. Et si elle s’entraîne quotidiennement à Bièvres (Essonne), elle regagne tous les soirs son cantonnement administratif de Vélizy-Villacoublay, dans le département voisin des Yvelines. Comme l’a révélé Le Canard enchaîné, franchir cette frontière administrative d’un coup de volant, en neuf minutes, permet à ses agents de percevoir chaque jour les 41 euros d’indemnité de déplacement propre aux CRS.