Journalistes sous influence : le financement suspect par les États-Unis de l’OCCRP

Une enquête internationale révèle les liens étroits qui existent entre le gouvernement américain et le plus grand réseau international de journalisme d'investigation, l'ONG OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project). Signé par le journal français Mediapart, le journal italien Il Fatto Quotidiano, le journal américain Drop Site News, le journal grec Reporters Unitedet la chaîne de télévision publique allemande Ndr, ce rapport d'enquête a été mis de côté par la chaîne allemande, après que des cadres supérieurs de la rédaction ont subi des pressions de la part de l'OCCRP. Confronté aux mêmes pressions, Medipart a quant à lui tenu bon et a maintenu ses révélations.
Lancé en 2008 par les journalistes Drew Sullivan, américain, et Paul Radu, roumain, l’OCCRP s’est imposé comme une organisation d’envergure mondiale. Avec plus de 200 employés répartis sur six continents, des bureaux à Washington DC, Amsterdam et Sarajevo, un budget annuel de 22 millions de dollars, et un réseau de plus de 70 centres régionaux de journalisme d’investigation, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée au Kirghizstan, l’OCCRP a joué un rôle clé dans la lutte contre la corruption et le crime organisé et a orchestré ou alimenté certaines des plus grandes enquêtes journalistiques internationales de ces dernières années. S’appuyant souvent sur des fuites massives de données, elle est à l’origine des Panama Papers, Pandora Papers, Suisse Secrets, Narco Files, Pegasus Project, Cyprus Confidential, ainsi que de la série des Laundromat, qui a mis au jour les détournements de fonds des élites dirigeantes en Russie et en Azerbaïdjan.
Or, il s'avère que cette fameuse excellence en matière de journalisme d'investigation repose sur un paradoxe flagrant. En effet, une enquête internationale révèle les liens étroits qui existent entre le gouvernement américain et le plus grand réseau international de journalisme d'investigation, qui s’est toujours battu pour son indépendance. Selon cette enquête, entre 2014 et 2023, le gouvernement fédéral américain a fourni 52 % des fonds dépensés par l'OCCRP et, depuis sa création en 2008, il a versé au moins 47 millions de dollars et s'est engagé à verser 12 millions de dollars supplémentaires.
Non seulement les États-Unis, mais aussi d'autres pays occidentaux, dont la Grande-Bretagne, la France, la Suède, le Danemark et les Pays-Bas, figurent parmi les financeurs cachés du pool de journalistes d'investigation « indépendants », Avec des versements à hauteur de 15 millions de dollars au cours des dix dernières années. Si l'on met ces chiffres bout à bout, selon les calculs de Mediapart, on obtient qu'entre 2014 et 2023, 70 % du budget annuel de l'OCCRP provient de fonds publics. Le gouvernement américain a fourni 52 % du budget annuel. Bien que l'OCCRP n’ait jamais caché qu'il acceptait de l'argent de gouvernements, y compris des États-Unis, l'ampleur de ce financement gouvernemental n'avait pas été révélée jusqu’à présent.
Un réseau opaque d'alliances avec des ONG bien huilées
Le conseil d'administration de l'OCCRP, dans une déclaration assez choquante à la presse, a confirmé candidement que les États-Unis constituent son principal bailleur de fonds :
« L'OCCRP a accepté un financement du gouvernement américain. Nous comprenons que des personnes raisonnables puissent penser que c'est une mauvaise idée, d'autant plus que ce n'est pas la norme dans le journalisme aux États-Unis […]. Le conseil d'administration de l'époque – dont plusieurs d'entre nous font toujours partie et dont la réputation personnelle en tant que journalistes et dirigeants est irréprochable – a décidé qu'il valait la peine de faire ce compromis pour le journalisme d'investigation que l'OCCRP pourrait produire avec ce soutien financier, nous sommes convaincus qu'aucun gouvernement ou donateur n'a exercé de contrôle éditorial sur les reportages de l'OCCRP. »
Les justifications de l'OCCRP sont grotesques. Depuis quand un employeur ne fait-il pas pression sur le travail d'un de ses subordonnés et accepte-t-il sereinement qu'il le critique, voire dévoile ses méfaits cyniques et ses manigances pour atteindre certains objectifs politiques ? Depuis quand un organisme, qu'il s'agisse d’un consortium de presse ou d'une institution politique, peut-il être considéré comme objectif et impartial, même à l'égard des États-Unis, s'il est financé à 50 % par le gouvernement américain lui-même ?
À première vue, il semblerait que certaines des enquêtes menées par le consortium de l'OCCRP aillent à l'encontre de l'intérêt national des États-Unis, notamment lorsqu’il a examiné la manière dont le Pentagone s'appuyait sur des marchands d'armes douteux pour armer les rebelles syriens, ou lorsqu’il a publié des articles particulièrement critiques à l'égard des politiques américaines en matière de drogue ou d'immigration. Pourtant, il s'agit d'une étroite minorité par rapport à l'ensemble des enquêtes, la classique poussière dans les yeux qui cache la réalité des faits. Selon le quotidien italien Il Fatto Quotidiano, les financements américains auraient parfois été conditionnés à des enquêtes ciblant des pays spécifiques, tels que la Russie ou le Venezuela, alignant ainsi certaines investigations sur les priorités géopolitiques de Washington...
L'un des aspects les plus troublants de l'affaire est la relation privilégiée que le consortium OCCRP entretient avec certaines ONG, organismes et institutions ayant un véritable agenda politique. Un exemple de ce partenariat est le Global Anti-Corruption Consortium (GACC), un programme qui « arme » les enquêtes de l'OCCRP, en essayant de déclencher systématiquement des enquêtes criminelles ou des procédures de sanctions sur la base des articles publiés par le consortium. Le GACC a été fondé en 2016 à la suite d'un appel à propositions lancé par le Département d'État et remporté par l'OCCRP, en partenariat avec l'ONG anti-corruption Transparency International.
Transparency International s'est distingué par ses enquêtes sur la « kleptocratie russe ». « Les immenses richesses amassées par les kleptocrates russes ont aidé Poutine à renforcer son emprise sur le pouvoir. Nous faisons campagne pour qu'ils rendent des comptes, ainsi que leurs complices », lit-on dans une de leurs campagnes. Une autre de leurs campagnes vise à permettre aux « détenteurs de droits et de devoirs » en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo, en Macédoine du Nord, au Monténégro et en Serbie « de participer à la lutte contre la corruption et d'œuvrer à l'amélioration de la qualité de la gouvernance démocratique dans le sud-est de l'Europe ».
La liste des bailleurs de fonds de Transparency International montre des liens avec les ministères des Affaires étrangères des Pays-Basn du Danemark, de Taïwan, mais aussi avec le Département d’État américain et le Foreign, Commonwealth & Development Office (FCDO) du Royaume-Uni. Le gouvernement américain est d’ailleurs le plus gros financeur du GACC : il a versé jusqu'à présent 10,8 millions de dollars à l'OCCRP dans le cadre du GAAC, dont 3 millions ont été accordés sous forme de sous-subvention à Transparency International.
Comme expliqué par Mediapart, le GACC a deux activités. La première consiste à déclencher, sur la base des articles de l'OCCRP, des enquêtes judiciaires, des procédures de sanction et des mobilisations de la société civile, grâce au soutien des sections locales de Transparency International, présentes dans 65 pays. La seconde est de faire pression sur les États pour qu'ils renforcent leur législation anti-corruption et anti-blanchiment.
Des enquêtes financées par des think tanks réunissant d'anciens militaires de l'OTAN
En mai 2024, l'OCCRP a produit un rapport à l'attention des gouvernements sur les meilleures procédures pour lutter contre les intermédiaires qui facilitent le contournement des sanctions imposées à la Russie. Ce rapport a été réalisé en partenariat avec le Royal United Services Institute (RUSI), un groupe de réflexion britannique, et financé par le Foreign, Commonwealth & Development Office du Royaume-Uni. Le RUSI entretient des liens étroits avec le ministère de la Défense britannique et l’apparat militaire anglo-américain. L'un de ses principaux vice-présidents est le général David Petraeus, ancien directeur de la CIA. Le conseil d'administration de Rusi comprend des personnages comme l'ancien vice-maréchal de l'air de la Raf Greg Bagwell, qui a contribué à la chute de Kadhafi en Libye en bombardant le régime et en provoquant un carnage humanitaire et géopolitique.
Un autre membre de RUSI est le lieutenant-général Sir Nick Borton. Selon le RUSI, il a été décoré du Distinguished Service Order pour avoir commandé son bataillon à Helmand, en Afghanistan, en 2008, dans le cadre de l’offensive militaire de l’OTAN. Or, comme rapporté par le Guardian, la coalition de l'OTAN en Afghanistan en 2008 a utilisé une unité « noire » de forces spéciales, la Task Force 373, pour traquer des cibles destinées à être tuées ou détenues sans jugement. Les registres révèlent que la TF 373 a également tué des civils, hommes, femmes et enfants, et même des policiers afghans qui se trouvaient sur son chemin.
Au cours de l'été 2022, la BBC a publié une enquête selon laquelle des membres des forces armées britanniques en Afghanistan ont exécuté à plusieurs reprises des détenus et des hommes non armés dans des circonstances douteuses, notamment à Helmand, où Sir Nick Borton était en poste.
À l'origine de l'OCCRP, on retrouve un ancien colonel de réserve américain, aujourd'hui haut fonctionnaire et membre des services secrets, qui a joué un rôle clé dans son premier financement. La création de l’OCCRP a été effectivement rendue possible grâce au financement du Bureau international des stupéfiants et des affaires policières (INL) du Département d’État américain, un acteur central de la politique étrangère des États-Unis. Entre 2008 et 2010, ce soutien s’élevait à 1,7 million de dollars.
David Hodgkinson, alors officier de réserve de l’armée américaine et directeur des programmes de sécurité et de police au sein du Bureau des affaires européennes et eurasiennes du Département d’État, a joué un rôle déterminant dans ce financement. Et ce soutien financier s’accompagne d’un droit de veto américain sur la désignation des dirigeants de l’OCCRP. Par ailleurs, les enquêtes financées par les États-Unis ne peuvent pas cibler leur propre territoire, tandis qu'une partie des ressources est explicitement orientée vers des investigations dans des pays considérés comme hostiles à la diplomatie américaine. « Nous avons découvert que l’OCCRP a l’interdiction d’enquêter sur les États-Unis avec l’argent fourni par Washington », écrit Mediapart (1 Je pense que le gouvernement américain ne nous le permet pas. Mais même dans d’autres pays qui n’ont pas ces dispositions, nous ne le faisons pas, parce que cela nous mettrait en situation de conflit d’intérêts et nous voulons éviter ce genre de situations », a confirmé Drew Sullivan face caméra." ]).
Le complexe militaro-industriel américain et l'OCCRP
L’OCCRP est financée à la fois par le département d’État et par USAID, l’agence américaine pour le développement international que les différentes administrations ont utilisé pour atteindre de nombreux objectifs de politique étrangère. Un exemple récent : selon un article du Sunday Guardian, l’International Republican Institute (IRI), une ONG financée par le gouvernement américain et chargée de mettre en œuvre les projets financés par USAID, a mené pendant 22 mois un programme baptisé PARIS, visant à renforcer les voix « anti-autoritaires » au Bangladesh, avec pour objectif de provoquer un changement de régime dans le pays (un changement qui eut lieu en août 2024).
Un coup d’œil aux membres du conseil d’administration de l’IRI fait froid dans le dos : on y compte le lieutenant général H.R. McMaster, ancien conseiller à la sécurité nationale qui a commandé des bataillons en Irak en 2005-2006 et en Afghanistan en 2010, au moment où, selon les documents confidentiels révélés par les lanceurs d’alerte Julian Assange et David McBride, les armées de coalition occidentale pratiquaient exécutions, assassinats ciblés et autres massacres ; figurent aussi des poids lourds de la politique américaine comme Mitt Romney ou Marco Rubio, ce dernier ayant récemment rejoint le gouvernement de Donald Trump en tant que secrétaire d’État.
L'OCCRP et Transparency International affirment travailler en toute indépendance ; Washington ne leur interdirait pas d'aller à l'encontre de ses intérêts. Un rapport d'évaluation du GACC produit par l'OCCRP en 2021 à la demande du gouvernement américain évalue ce point, bien qu'il n'ait jamais été publié. Selon un résumé fourni par Transparency International, le rapport a identifié « 228 exemples d'impact dans le monde réel », dont seulement 11 concernent « les Amériques ». Le nombre de cas liés aux États-Unis n'est pas mentionné, mais les « Amériques » auraient également inclus l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud.
Transparency International n'a fourni qu'un seul exemple précis d'action menée contre les États-Unis dans le cadre du GACC : l'ONG a plaidé pour que Washington mette fin à l'opacité qui règne dans ses paradis fiscaux internes (comme le Delaware), après que les États-Unis aient été désignés comme l'un des plus grands centres offshore de la planète par l'une des enquêtes résultant des « Pandora Papers ». Mais l'OCCRP n'a pas participé à cet article (réalisé par le Consortium international des journalistes d'investigation et le Washington Post), et s'est concentré sur ses zones de prédilection : la Russie, l'Asie centrale et l'Europe de l'Est.
Cependant, l'affirmation selon laquelle les États-Unis soutiennent par principe le journalisme d'investigation mondial, quelle que soit la personne faisant l'objet de l'enquête, est battue en brèche par un contre-exemple assez évident, à savoir l'attitude hostile du gouvernement américain à l'égard de WikiLeaks, qui s'est développée en même temps que l'OCCRP. Wikileaks a été lancé en octobre 2006 et, en mars 2008, l'armée américaine a conclu que l'organisation constituait une « menace potentielle pour la protection des forces, le contre-espionnage, la sécurité opérationnelle et la sécurité de l'information de l'armée américaine ».
En 2010, WikiLeaks a publié « Collateral Murder », la preuve vidéo d'un crime de guerre américain en Irak, suivi rapidement par les War logs afghans, les journaux de guerre irakiens et le « Cablegate », soit la publication de milliers de câbles internes du département d'État américain. Sous la pression du gouvernement américain, Amazon, PayPal, Bank of America, Visa, Mastercard et Western Union ont tous coupé les services de WikiLeaks, tentant ainsi de le paralyser. Pour avoir révélé les crimes odieux des armées américaines et de l’OTAN en Irak et Afghanistan, Julian Assange a subi un véritable calvaire judiciaire, il a été torturé psychologiquement, espionné.
En 2017, le directeur de la CIA, Mike Pompeo, a comploté dans l'objectif d'enlever et d'assassiner Julian Assange. Cela ne s'est pas concrétisé, mais le ministère de la Justice a accusé Assange d'espionnage pour avoir publié des informations classifiées et a passé des années à tenter à l'extrader. En 2019, un nouveau président équatorien l'a remis aux Britanniques. Assange a été arrêté et emprisonné au Royaume-Uni tout en luttant contre les tentatives d'extradition des États-Unis, jusqu'à ce qu'il conclue un accord de plaidoyer en juin 2024, qui lui a permis de rentrer chez lui en Australie. Bref, le complexe militaro-industriel américain n’est pas réputé pour être un grand admirateur du journalisme indépendant…
Certes, personne ne peut nier que l’OCCRP a publié des enquêtes d’envergure internationale sur la corruption, permettant le lancement d’enquêtes majeures par le pouvoir judiciaire. Néanmoins, les éléments révélés par Mediapart et d’autres journaux d’investigation ne peuvent que nous alarmer quant à la présence de conflits d’intérêt majeurs qui, de facto, entachent lourdement la crédibilité de l’OCCRP.
Notes
(1) « Notre politique est de ne pas faire de journalisme sur un pays avec son propre argent. […] Je pense que le gouvernement américain ne nous le permet pas. Mais même dans d’autres pays qui n’ont pas ces dispositions, nous ne le faisons pas, parce que cela nous mettrait en situation de conflit d’intérêts et nous voulons éviter ce genre de situations », a confirmé Drew Sullivan face caméra. Source
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