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« La Vie de cassos », de Clément Reversé : relégués dans l’impasse

Le sociologue livre une enquête pionnière sur les jeunes ruraux en échec, entre abandon et stigmatisation.

Par Florent Georgesco

 

Extrait de la série « Un quotidien breton #7 », à Brusvily (Côtes-d’Armor), le 1ᵉʳ janvier 2019. 

 Extrait de la série « Un quotidien breton #7 », à Brusvily (Côtes-d’Armor), le 1ᵉʳ janvier 2019. MARTIN BERTRAND/HANS LUCAS

 

« La Vie de cassos. Jeunes ruraux en survie », de Clément Reversé, Le Bord de l’eau, « Documents », 212 p., 18 €.

 

Camille, 23 ans, enchaîne les petits boulots. Bien que vivant à la campagne, où le logement paraît plus accessible, elle n’a pas les moyens ni, surtout, la stabilité nécessaires pour s’« envoler de chez papa et maman », malgré son désir de se « sentir plus libre et plus autonome ». Au moins ils sont là, « si jamais ». « Après c’est comme un cercle vicieux quoi », conclut-elle, presque étonnée de se retrouver dans ce piège doux, enveloppant, dont elle ne sait plus comment sortir.

 

La Vie de cassos, enquête pionnière du sociologue Clément Reversé, issue de sa thèse, peut se résumer comme un voyage à l’intérieur du cercle vicieux où se débat Camille, à l’image des autres jeunes gens – ils sont 100 au total, âgés pour la plupart d’une vingtaine d’années – que le maître de conférences à l’université Jean-Jaurès de Toulouse a rencontrés dans les zones rurales de trois départements de la région Nouvelle-Aquitaine.

Non que ces « enquêtés » vivent systématiquement chez leurs parents, même si le cas est fréquent. En revanche, ils partagent tous le sentiment d’être figés dans un temps suspendu. Ce qui les rassemble ? D’abord, un ensemble de traits objectifs : la naissance dans des milieux précaires ; l’absence de tout diplôme, y compris du niveau 3 de la nomenclature officielle (CAP-BEP) ; et, en conséquence, une « capacité d’action restreinte » sur le marché de l’emploi.

Mais c’est de l’extérieur, plus encore, qu’est tracée la frontière qui les sépare des autres. C’est ce que signifie, dans l’approche de l’auteur, l’utilisation des expressions « cas social », ou « cassos », stigmate plus qu’étiquette sociologique, ou étiquette d’autant plus adéquate que cette population ne forme pas « une unité ni un groupe mais une dénonciation », écrit Clément Reversé : « Ils sont ceux qu’invoquent fréquemment les classes moyennes (et même populaires) pour se dire qu’il y a toujours pire que soi. »

Au sein de communautés rurales où joue à plein ce que les sociologues nomment le « capital d’autochtonie » – cette vertu attachée au fait d’être né là, d’y rester, d’y avoir acquis une respectabilité locale, d’où procède, pour beaucoup, l’insertion sociale –, la mauvaise réputation des « cassos » les met à l’écart d’un monde dans lequel ils sont « ancrés », faute de pouvoir le quitter, sans y être « enracinés ».

« Moi, je suis con »

Ils doivent en permanence « faire sans » – sans ressources économiques, sociales, sans appartenance, sans futur. Sans image acceptable d’eux-mêmes, non plus, au point qu’ils finissent par revendiquer le stigmate qu’ils subissent, en répétant au sociologue des formules du type : « Y’a qu’un cassos comme moi pour faire ça. » Ou le désolé mais rigolard « Moi, je suis con, c’est comme ça » que lâche Mathis, 21 ans, sans activité, quand il évoque sa scolarité.

L’une des forces du livre est de décrire avec beaucoup de finesse l’entrelacs d’abandon et de stigmatisation, d’effondrement intérieur et de blocage social, qui peut conduire des jeunes gens en réalité pas « cons » du tout, et souvent travailleurs, désireux de s’en sortir, dans l’impasse où, à la fois, ils se sont enfermés et ont été rejetés. L’auteur, en particulier, note la récurrence d’une forme spécifique de décrochage scolaire – en ne revenant pas après les vacances d’été, souvent dans la croyance qu’on trouvera aisément du travail et que cela suffira à tout. Une illusion vite démentie.

Alors on vivote en attendant mieux, et la mauvaise réputation se referme sur vous, achevant de vous immobiliser dans une forme d’« absence ». La débrouille, l’espoir mis dans des martingales – jeux d’argent, formations bidon… – ou dans la délinquance – sur laquelle l’enquête, ailleurs très détaillée, se montre trop évasive –, font figure d’ultimes échappatoires. Et, bien sûr, ils aggravent tout, cercles vicieux enchâssés dans d’autres cercles vicieux, échec créant l’échec, dans une chute vertigineuse.

C’est cette chute que raconte Clément Reversé avec une précision rarement atteinte sur le sujet, et cette puissance incomparable que permet une écoute ouverte, attentive, qui rend soudain proches de nous Camille, Mathis et les autres. Le savoir, se dit-on en refermant ce livre saisissant, peut aussi servir à cela, à défaut de proposer des issues aux vies empêchées qu’il met au jour : retrouver, derrière les barrières sociales, une fraternité perdue.