Près de six milliards de poissons, de crustacés et de méduses sont victimes des centrales nucléaires françaises chaque année
En se fondant sur des documents internes à EDF, le réseau Sortir du nucléaire alerte sur les conséquences des systèmes de refroidissement des réacteurs pour les organismes aquatiques. L’électricien tricolore assure que cela n’a pas d’impact sur le maintien des espèces.
Par Perrine Mouterde

La centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine (Aube), en novembre 2024. BERTRAND GUAY/AFP
Que se passe-t-il sous la surface de la mer, des rivières ou des estuaires à proximité des centrales françaises ? Dans un rapport, publié lundi 15 juin, intitulé « L’Hécatombe invisible », le réseau Sortir du nucléaire révèle qu’au moins 5,9 milliards de poissons, de crustacés et de méduses, aspirés dans les systèmes de refroidissement des réacteurs, sont victimes du parc nucléaire chaque année. La relance de l’atome ne devrait qu’alourdir ce bilan : la construction de quatre nouveaux réacteurs à Penly (Seine-Maritime) et à Gravelines (Nord) devrait porter le nombre d’individus concernés à 7,7 milliards par an – les estimations pour les futurs EPR2 de Bugey (Ain) ne sont pas encore connues.
Ces chiffres, spectaculaires et inédits, n’émanent pas de militants antinucléaires mais bien de l’entreprise EDF elle-même : l’organisation Sortir du nucléaire a obtenu l’accès à trente-huit documents internes de l’exploitant du parc. Des études confidentielles, réalisées entre 1981 et 2025, qui évaluent les conséquences de certaines centrales sur différentes espèces. « EDF ne fait jamais de synthèse des mortalités toutes centrales confondues, mais il y a des rapports spécifiques à chaque site, précise Marjorie D’Agostino, chargée de la surveillance citoyenne et de la veille technique au sein de Sortir du nucléaire. Nous avons simplement fait la somme des individus capturés pour les centrales pour lesquelles nous avions les chiffres. »
Pour assurer leur refroidissement, les réacteurs prélèvent de grandes quantités d’eau dans le milieu naturel. Lors de ces prélèvements, des animaux aquatiques sont aspirés dans les systèmes de prise d’eau. Les organismes les plus petits, c’est-à-dire les œufs et les larves de poissons et de crustacés, vont passer à travers les mailles d’un tambour filtrant et transiter dans le circuit de refroidissement, où ils connaissent des chocs thermiques, chimiques et mécaniques. Les plus grands, des poissons et des invertébrés, sont bloqués sur le tambour filtrant où ils subissent là aussi des chocs violents, des traitements à l’eau de Javel et où ils peuvent mourir de suffocation à l’air libre.
Mortalités largement ignorées
La mortalité à l’issue de ces deux phénomènes, appelés « entraînement » et « piégeage », varie selon les espèces, mais peut atteindre 100 %. Sortir du nucléaire rapporte qu’EDF considère, dans ses dernières études, que la mortalité est totale par souci de simplification. Une centaine d’espèces sont touchées dont des sprats, des gobies, des crevettes blanches et grises ou des encore des harengs, mais aussi des espèces protégées (anguilles, aloses, lamproies…).
Dans certains cas, ces phénomènes deviennent particulièrement visibles : en août 2025, par exemple, une arrivée massive de méduses dans les stations de pompage d’eau de la centrale de Gravelines a entraîné la mise à l’arrêt de quatre réacteurs. Mais, la plupart du temps, ces mortalités sont largement ignorées : pour Sortir du nucléaire, l’enjeu est d’abord de les rendre visibles.
L’organisation a ainsi fait le choix de communiquer sur le nombre d’individus plutôt que sur des volumes. « Personne ne se rend compte de ce que représentent 46 tonnes ou 600 tonnes de poissons », insiste Marjorie D’Agostino. Raisonner en fonction d’un tonnage aurait aussi pour conséquence « de “valoriser” une espèce par son poids et non pour sa valeur écologique et écosystémique ou simplement pour son existence en tant qu’individu », ajoute le rapport.
Interrogé par Le Monde, EDF ne dément pas les chiffres mis en avant, mais précise que les centrales font l’objet « d’une surveillance poussée de l’écosystème aquatique » et que ces suivis, « réalisés annuellement », ne « mettent pas en évidence d’évolution des peuplements de poissons ou d’organismes aquatiques qui puisse être imputable au fonctionnement » des installations nucléaires.
Un avis de 2025 de l’Autorité environnementale sur l’implantation de deux EPR2 sur le site de Penly semble aller dans le même sens. L’organisme affirme que les quelque 575 tonnes de sprats, 13,4 tonnes de harengs, 13 tonnes de gobies, 2,8 tonnes de merlans, 1,1 tonne de soles, 2,9 tonnes de seiches ou 5,7 tonnes de crevettes grises capturées chaque année par les deux réacteurs déjà en fonctionnement représentent « des proportions faibles des biomasses régionales » – moins de 1 % pour la plupart des espèces – et que « l’effet sur la dynamique des populations semble limité ». L’Autorité environnementale ajoute toutefois que « la pression est continue et s’exercera année après année » et que l’efficacité réelle du dispositif de rejet des organismes vivants dans le milieu naturel, qui doit être installé dans les EPR2 pour réduire les pertes, n’est « pas documentée ».
« Impact environnemental important » du piégeage
Si cette question de l’impact des centrales sur les organismes aquatiques reste peu connue du grand public, elle est clairement identifiée par EDF depuis des décennies. Dans un document de 2011, que Le Monde a pu consulter, et dont Mediapart s’est déjà fait l’écho, l’entreprise explique que le phénomène de piégeage a été considéré comme ayant un « impact environnemental important » sur les populations de poissons et de crustacés dans les années 1970-1980, c’est-à-dire au démarrage du programme nucléaire. De « nombreux suivis » ont alors été mis en place pour quantifier les conséquences de ces piégeages et pour essayer de les réduire. Lors de la mise en service de la centrale du Blayais, dans la Gironde, par exemple, il est demandé à EDF de prévoir un dispositif particulier.
Mais les efforts semblent s’arrêter là. « Aucune demande spécifique n’ayant été formulée par la suite, les actions de recherche et développement ont été stoppées sur cette thématique en 1994 », écrit EDF. Dans son rapport, Sortir du nucléaire insiste sur le fait que le sujet a été davantage suivi et encadré dans d’autres pays.
Aux Etats-Unis notamment, une loi de 2004 oblige à réduire de 85 % à 90 % les effets du piégeage et de 60 % à 90 % ceux de l’entraînement. « Techniquement, il est possible de concevoir des systèmes qui réduisent les piégeages en empêchant les organismes les plus grands d’entrer, explique Peter Henderson, un biologiste marin qui a travaillé pendant des décennies sur les impacts environnementaux des centrales. Mais il n’existe aucune technologie permettant d’empêcher l’entraînement des petits organismes. Aux Etats-Unis, cela a été identifié comme un problème majeur et les centrales doivent désormais fonctionner en cycle fermé, ce qui réduit les prélèvements d’eau. »
Au Royaume-Uni, EDF a également été contrainte, sous la pression de la société civile et des autorités, de prévoir différents dispositifs de protection dans le cadre de la construction de la centrale de Hinkley Point, qui se trouve dans un estuaire protégé. L’entreprise va notamment installer un système acoustique permettant d’éloigner les poissons, surnommé « disco fish ». « Ce sont des dispositifs que vous n’avez pas dans les centrales françaises », note Peter Henderson. Au Canada, les exploitants doivent mettre en œuvre des mesures de compensation en restaurant des habitats.
Sortir du nucléaire appelle à renforcer le suivi des mortalités dans les centrales françaises, à les rendre publiques et à renforcer la réglementation. Contactée, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection confirme simplement que la centrale du Blayais a été « spécialement aménagée » pour réduire son impact et qu’EDF a prévu la mise en œuvre d’un « dispositif particulier » pour les prochains EPR2 de Penly, un prototype de système permettant le retour des espèces marines vers leur milieu naturel, via un tunnel de rejet spécifique, précise EDF.