Brexit : le suicide d’une nation ou le Royaume désuni

Depuis le référendum de 2016 qui a vu les Britanniques voter pour sortir de l’Union européenne, le Royaume-Uni n’en finit plus de s’enfoncer dans une crise protéiforme. (DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP)

Comment la vieille démocratie britannique a-t-elle pu sombrer dans cette crise politique, constitutionnelle et identitaire qui menace son existence même ? Retour sur le crash d’une nation.

Source: l'OBS Sarah Halifa-Legrand Publié le 22 octobre 2019 à 16h39

Il éclate de rire. Un rire las, désabusé. « You want to know what’s the fuck is going on in this country ? » Euh, oui, c’est ça. Dit en termes pas très académiques (« vous voulez savoir quel bordel est en train de vivre le pays ? ») mais finalement assez justes. Ce pays est décidément devenu fou si même ses chercheurs se mettent à jurer comme des charretiers devant les journalistes.

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Le petit bureau du politologue Tim Bale, à la Queen Mary University of London, au bord du bucolique Regent’s Canal où naviguent des péniches si jolies que l’on dirait des jouets, est la première étape de mon périple politico-historico-sociologique. De Londres à Cambridge en passant par Oxford, me voici partie à la rencontre des universitaires britanniques pour comprendre ce qu’est au fond ce Brexit qui consume le pays depuis trois ans. Une dépression nerveuse ? Un acte d’automutilation ? Un sabotage ? A moins que ce ne soit une révolution qui dévore ses enfants ? Ou tout simplement une tragédie ? A chacun son image pour décrire l’incroyable crash d’une nation auquel nous assistons en direct.

Les principales dates du Brexit

23 juin 2016 : les Britanniques votent à 52 % pour le Brexit.

29 mars 2017 : déclenchement de l’article 50 du Traité sur l’Union européenne prévoyant un Brexit au 29 mars 2019.

8 juin 2017 : la Première ministre Theresa May perd sa majorité absolue suite aux élections anticipées.

15 janvier 2019 : le Parlement britannique rejette l’accord négocié entre Theresa May et l’Union européenne. Il le rejettera à nouveau le 12 mars puis le 29 mars.

21 mars 2019 : le Brexit est reporté au 12 avril, avant d’être repoussé finalement au 31 octobre.

7 juin 2019 : Theresa May démissionne. Boris Johnson lui succède.

31 octobre 2019 : date officielle prévue pour le Brexit.

Depuis le référendum de 2016 qui a vu les Britanniques voter à 52 %, soit à une très courte majorité, pour sortir de l’Union européenne, le Royaume-Uni n’en finit plus de s’enfoncer dans les sables mouvants d’une crise protéiforme. C’est comme une avalanche. Une question technique – voulez-vous sortir de l’Union européenne ? – a provoqué une crise politique, constitutionnelle et identitaire sans précédent depuis trois siècles. Comment une vieille démocratie si fière d’elle-même, prospère, et stable a-t-elle pu s’infliger cela ?

Tout a commencé par un mauvais pari politique

Depuis 2016, Tim Bale se lève, vit et se couche tous les jours avec cette question existentielle. Il est le directeur adjoint du groupe de recherche The UK in a Changing Europe, consacré à ce qui semble devenir un nouveau domaine des sciences sociales : les « Brexit studies ». Il en est arrivé à ce constat : « Le Brexit, c’est le résultat d’une convergence de facteurs structurels et d’événements contingents qui ont créé une “perfect storm”. » Une tempête parfaite. A mettre sur le compte des événements contingents. Il y a, bien sûr, les stratégies ratées, les guerres picrocholines, les « petits meurtres entre amis » et les mensonges éhontés qui ont mené gouvernement et Parlement d’impasses en sorties de route. Tout a d’ailleurs commencé par un mauvais pari politique. Tim Bale remarque :

« Tous les sondages montraient que la question de l’appartenance à l’Union européenne ne faisait pas partie des priorités des gens. » Mais le Premier ministre conservateur David Cameron a pensé, en organisant ce référendum, pouvoir faire taire une fois pour toutes la frange eurosceptique de son parti et le souverainiste Nigel Farage qui le menaçait sur son flanc droit. C’est le péché originel. Croyant éteindre un départ de feu, il l’a, en fait, attisé. Ce qu’il n’a pas anticipé, c’est que ce vote allait servir de caisse de résonance à d’autres enjeux souterrains : la désaffection croissante pour une élite politique jugée impuissante et servant ses propres intérêts ; la nostalgie d’une grandeur britannique passée ; le ras-le-bol des laissés-pour-compte épuisés par l’austérité qui a suivi la crise financière, ou encore une xénophobie alimentée par l’afflux des Européens de l’Est puis par la crise migratoire… « Vous mettez tout cela ensemble et vous avez un mélange explosif », conclut Tim Bale.

Aussi discret qu’un Anglais peut l’être, veste orange flashy sur chemise bleu électrique, Julian Jackson fait malencontreusement valser son coquetier sur le carrelage du café dans un élan passionné. Quand on parle du Brexit, on s’emballe forcément. Ce professeur d’histoire moderne à la Queen Mary University of London, qui vient de signer un livre sur Charles de Gaulle, est habitué à comparer les deux côtés de la Manche. Pour lui, la crise que traverse le Royaume-Uni est évidemment ancrée dans l’affaiblissement global des démocraties occidentales mais aussi dans l’histoire spécifiquement britannique. Si le Brexit a eu lieu ici et non ailleurs c’est avant tout parce que les Britanniques n’ont jamais vraiment adopté l’Union européenne.

« Pour vous, elle représente un idéal de réconciliation dans un continent qui fut détruit par les guerres. Pour nous, qui n’avons pas eu la même histoire tourmentée au XXe siècle, elle n’est qu’un grand marché. Notre vision est purement utilitariste. Quand nous sommes entrés dans la CEE en 1973 c’est parce que nous étions démoralisés, notre économie tirait la langue, nous avions perdu notre empire sans retrouver une nouvelle place dans le monde.Mais lorsque l’UE s’est mise à aller mal et nous à aller mieux, nous n’avons pas eu d’état d’âme à la quitter car nous n’avons jamais eu d’attachement sentimental. Et comme nous avons toujours eu un pied dehors, un pied dedans, n’appartenant ni à Schengen ni à la zone euro, cela nous a paru techniquement possible de partir. »

Un nationalisme anglais de plus en plus virulent

Une partie de l’Angleterre en particulier, celle du Sud-Est aux cheveux blancs, Barbour et voitures de sport, n’a jamais digéré de n’être devenue qu’un membre parmi d’autres de l’UE après avoir été une puissance impériale et avoir sauvé le continent de la botte de Hitler. Convaincue de son exception millénaire qui ferait d’elle un pays à part, elle rêve de se libérer de ses entraves européennes pour restaurer sa grandeur d’antan, son paradis néolibéral et sa sacro-sainte relation spéciale aux Etats-Unis.

Car, en réalité, ce n’est pas le Royaume-Uni mais l’Angleterre qui a voté pour sortir de l’UE. Les Ecossais et les Nord-Irlandais se sont, eux, prononcés contre, respectivement à 62 % et 55,8 %. Seuls les Gallois ont suivi les Anglais. C’est l’une des conséquences incroyables du Brexit : il a révélé l’existence d’un nationalisme anglais de plus en plus virulent qui menace aujourd’hui de faire exploser le Royaume-Uni. Andrew Knapp exhume d’un placard une pile de manuels d’histoire des années 1960, dont l’un a été écrit par son propre père, historien comme lui, s’excuse-t-il dans un sourire embarrassé. Intitulés « English History », ils comportent pourtant des chapitres sur l’Irlande et l’Ecosse. « Pendant longtemps les Anglais ont considéré que le Royaume-Uni c’était l’Angleterre, le reste ne comptait pas vraiment », explique-t-il.

« Mais à la fin des années 1990, les Gallois ont eu une Assemblée et les Ecossais un Parlement. Et soudain, les Anglais se sont dit : “C’est quoi ça ?” Ces poussées nationalistes dans les autres pays de l’Union les ont renvoyés à leur propre identité. Lors de la coupe du monde de foot de 1966, les supporters brandissaient des drapeaux de l’Union Jack. Aujourd’hui, on voit flotter de plus en plus la croix de saint Georges dans les stades. »

 

Preuve hallucinante de leur nombrilisme identitaire, les Anglais ne se sont jamais inquiétés pendant toute la campagne de 2016 des conséquences possibles de leur vote sur l’Ecosse, l’Irlande du Nord ou le pays de Galles. Aujourd’hui, le Royaume-Uni peut-il vraiment se disloquer ? Aucun des universitaires que j’ai rencontrés ne l’exclut. Les Ecossais menacent de mettre leur rêve d’indépendance à exécution. Quant à l’épineuse question de la frontière qui devrait passer au milieu de l’Irlande en cas de divorce avec l’Europe, au risque de ranimer la guerre civile, il se pourrait qu’elle se résolve à terme par la réunification de l’île. Mais Andrew Knapp espère encore un autre destin pour le Royaume-Uni : il arbore, piqués à sa boutonnière, partout où il va, les drapeaux britannique et européen.

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« En réalité, ce qui se passe, c’est que le Brexit est en train de déstabiliser le fondement même des structures politiques du Royaume-Uni. » Richard J. Evans, professeur d’histoire moderne, regarde pensivement la pluie qui tambourine à la fenêtre. Nous sommes au Gresham College, à Londres, sous les vieilles voûtes du Barnard’s Inn d’Holborn. « On peut sentir l’esprit de Charles Dickens. Beaucoup de ses romans se déroulent ici. Qu’aurait-il écrit sur notre époque ? », s’interroge-t-il. Lui pense que c’est là le grand paradoxe du référendum : ce vote qui était censé rendre aux institutions britanniques toute leur souveraineté est au contraire en train de les détruire.

Les fantômes des vieilles batailles du XVIIe siècle

On a vu une Chambre des Communes incapable de trouver un compromis depuis plus de trois ans entre les trois principales positions qui la divisent : les pro-européens qui veulent un second référendum, les « Brexiters soft » qui exigent un accord de sortie avec l’UE, et les partisans d’une rupture nette qui rêvent de se dégager de tout lien réglementaire avec les 27. On a vu le Premier ministre Boris Johnson oser défier le Parlement en transgressant le système politique coutumier. On a vu aussi, pour la première fois, la Cour suprême, une institution née il y a dix ans, voler au secours de la démocratie parlementaire en désavouant et le Premier ministre et la reine elle-même. La reine Elizabeth ! L’heure est grave.

Les historiens en arrivent à évoquer les fantômes des vieilles batailles qui, au cours du XVIIe Ie siècle, ont opposé le Parlement au roi, et dont la plus extrême a mené à la guerre civile. Richard J. Evans analyse :

« Nous sommes face à la plus grande crise constitutionnelle depuis la glorieuse révolution de 1688. Notre constitution est célèbre pour être composée d’un ensemble de conventions non écrites. Pour fonctionner, notre système dépend d’arrangements informels, de compromis et de respect. Or, les deux grands partis sont aujourd’hui contrôlés par leurs ailes extrêmes. Le centre perd du terrain, et avec lui, c’est le consensus qui a tenu ensemble la société britannique qui disparaît. »

 

Il y a ceux qui estiment que c’est l’intrusion du référendum – cet « instrument des dictateurs et des démagogues » disait Margaret Thatcher –, dans le vieux système parlementaire britannique, qui est à l’origine de tous leurs maux. La souveraineté du peuple est soudain entrée en concurrence avec celle du Parlement. Mais la Chambre des Communes a refusé de s’y soumettre à n’importe quel prix. « C’est comme si tu transplantais un organe dans un corps qui le rejette », avait remarqué à ce sujet le politologue Tim Bale au début de notre voyage. Il y a ceux, au contraire, qui jugent que le problème n’est pas le référendum en soi – après tout, il y en a eu d’autres – mais le fait qu’« une partie de la classe politique renonce à appliquer ce que veut la majorité de la population parce que le vote de cette dernière ne la satisfait pas. C’est ce qui est en train de détruire notre démocratie. Le peuple ne fait plus confiance en son parlement. » Voilà ce que pense, comme Boris Johnson d’ailleurs, Robert Tombs.

Cheveux en pétard, pantoufles et mug de thé à la main, Robert Tombs m’a ouvert de bon cœur la porte de sa maison victorienne, dans un joli quartier résidentiel de Cambridge. Car cet historien l’a répété pendant tout notre entretien : les universitaires pro-Brexit sont une espèce rare. Et encore, si lui est « suffisamment âgé pour n’avoir rien à perdre » en animant le site eurosceptique « Briefings For Brexit », « les plus jeunes gardent l’anonymat par peur des représailles ».

Un climat où règne l’amertume, la colère, la haine

C’est peut-être l’une des conséquences les plus néfastes du référendum. Ces trois ans et demi d’impasse politique ont radicalisé les positions. A force de ne parler que de cela, le pays est devenu un monde binaire  yes  ou  no , remain (rester) ou leave (sortir), et maintenant Parliament ou people (le « Parlement » ou le « peuple »). L’éditorialiste eurosceptique Quentin Letts va jusqu’à me parler d’un climat de « pré-guerre civile » où règne l’amertume, la colère, la haine. Les leavers se sentent caricaturés, méprisés ; les remainers reçoivent des insultes, et même certains des menaces de mort. Mais en réalité, lorsqu’ils ne s’invectivent pas d’un banc à l’autre à la Chambre des Communes, les deux camps ne se parlent plus.

Julian Jackson et Robert Tombs, tous deux historiens spécialistes de la France, confient éviter le sujet quand ils se croisent. A quoi bon ? « Très peu de gens ont changé d’avis depuis 2016. Nous habitons des bulles. Nous ne nous parlons pas. S’il semble que la majorité soit passée du côté du “remain”, c’est seulement le reflet d’un changement démographique avec l’arrivée de jeunes électeurs pro-européens », constate le sociologue William Outhwaite.

Installé au café Bodleian, au cœur de la vénérable Université d’Oxford, il a posé sur la table un livre bleu, « Brexit, sociological Responses », qui analyse les lignes de fracture de la société britannique au lendemain du Brexit. « Ce n’est pas seulement un sujet économique ou politique. C’est une guerre culturelle. Le Brexit a à la fois révélé et exacerbé un conflit de valeurs qui était latent. »

Derrière le  yes  et le no, se dessine le nouveau grand clivage qui traverse les sociétés occidentales : le GAL/TAN, « green-alternative-libertarian » versus « traditionalist-authoritarian-nationalist », comme disent les Anglo-Saxons, en résumé les libéraux cosmopolites contre les nationalistes conservateurs. Jusqu’où peut aller ce conflit ? « Aujourd’hui, les gens sont las. Certains éteignent la télé quand ils entendent le mot Brexit. Mais l’atmosphère reste très fébrile et très polarisée. Et je ne vois aucune issue qui ne soit pas désastreuse. Brexit ou pas, avec ou sans accord, la question est partie pour empoisonner et diviser le Royaume-Uni encore longtemps, soupire William Outhwaite. Si on avait voulu détruire la société britannique on n’aurait pas pu trouver meilleur moyen. »

Denis MacShane, ancien ministre des Affaires européennes de Tony Blair, a trouvé un joli mot pour décrire le puits sans fond dans lequel est tombé le Royaume-Uni : « Brexiternity ».

Un pays fracturé

 

C’est un pays profondément fracturé qui s’est réveillé au lendemain du référendum du 23 juin 2016. Seules l’Ecosse, l’Irlande du Nord, l’ouest du pays de Galles et les grandes villes, à commencer par Londres, ont voté pour rester dans l’Union européenne. Le reste du pays, les campagnes et petites villes, en particulier le Sud-Est et l’ancien Nord industriel se sont prononcés pour le Brexit, coalisant vieille bourgeoisie et milieux ouvriers dans un même vote. Fracturé géographiquement, le pays l’est aussi démographiquement et socialement : ce sont les plus jeunes et les plus diplômés qui ont voté en faveur de l’UE (73 % des moins de 25 ans, 81 % des étudiants et 64 % des diplômés du supérieur ont voté pour rester tandis que 60 % des plus de 65 ans se sont prononcés pour sortir). Même les partis politiques se sont divisés : 37 % des électeurs travaillistes ont voté « leave » et 42 % des conservateurs ont choisi « remain ». Trois ans plus tard, loin de disparaître, ces divisions sont toujours là.