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Petit rappel historique à l'attention de M. Mélenchon

Source: l'OBS 2/1/2019 François Reynaert

Accordons un point à M. Mélenchon. Il a l’art parfois de nous rajeunir. Lundi dernier,  le député de la France Insoumise a publié un post de blog dans lequel il clame tout son amour pour Eric Drouet, un des porte-parole des gilets jaunes. Non sans raison, nombre de commentateurs se sont étonnés du soutien d’un leader qu’on croyait être de gauche à quelqu’un qu'on a dit électeur de Marine Le Pen (et qui le nie aujourd'hui). 

Quand Mélenchon compare Drouet, le gilet jaune, et Drouet le révolutionnaire de 1791

Faut-il y voir un prélude à une recomposition politique en cours ? C’est un aspect de l’affaire qui nous projette dans l’avenir. Un autre rappelle plutôt le passé. Si M. Mélenchon aime tant M. Drouet, explique-t-il, c’est qu’il voit en lui un vrai "révolutionnaire", c’est à dire quelqu’un "qui sait aller à l’action sans tortiller", y compris, au besoin avec un revolver à la main, quelqu’un qui sait bien que ce qui est "légal" n’est souvent que la fausse barbe de l’oppression, quelqu’un qui se moque des accusations de "violence", parce que ces balivernes ne sont jamais qu’un rayon paralysant utilisé de manière vicieuse par "les puissants pour se protéger". C’était fascinant.

Grâce à trois feuillets publiés sur un réseau social, on se retrouve donc à inaugurer l’année 2019 avec un bon vieux délire qui nous replace quelque part au milieu du XXe siècle, au temps des débats sur la "fin et les moyens", la violence régénératrice, la nécessité de faire fi de la "fausse légitimité bourgeoise", la glorification de la nécessaire Terreur et toutes ces joyeusetés.

Naïvement, on avait cru cette rhétorique dépassée. Il faut dire que le siècle lui avait fait une mauvaise publicité. Grosso modo, depuis les bolchéviques de 1917, il n’est pas un humaniste modèle Pol Pot qui ne s’en soit servi pour justifier ses millions de morts. Après le goulag soviétique, les camps de concentration cubain, le génocide khmer rouge et l’on en passe, on pensait qu’il ne se trouverait plus grand monde pour oser nous refaire le coup de "la révolution n’est pas un dîner de gala", citation préférée des gauchistes des années 1970, due au président Mao, quarante millions de massacrés au compteur.

DROUET À BONNET ROUGE

Il faut croire que les mythologies les plus funestes ont la vie dure. Nous revoilà donc, grâce à l’Insoumis du giletjaunisme, face à cette vieille dialectique. Evidemment, il se garde de la placer sous le parrainage de ces personnages un peu voyants, et pose son raisonnement dans la période plus distante et plus nationale de la révolution française. Une homonymie lui sert à y ancrer son propos.

Avant M. Drouet, le gilet jaune, nous rappelle en effet le député de Marseille, l’Histoire en connut un autre, à bonnet rouge. Maître des postes à Sainte-Menehoulde, ce premier Drouet, prénommé Jean-Baptiste, connut son quart d’heure de célébrité en 1791, lors du fameux épisode de la fuite du roi. Mécontent du tour que prend la révolution, Louis XVI, accompagné de sa femme et de ses enfants, avait en effet décidé de quitter secrètement le pays, pour aller retrouver de l’autre côté de la frontière de l’Est des troupes fidèles, des Emigrés et des alliés qui l’auraient aidé à recouvrer tout son pouvoir. Le 21 juin, Il est reconnu en route par notre homme qui réussit à prévenir la garde et à le faire arrêter à Varennes, d’où il est ramené à Paris, dans un silence de mort.

On notera au passage un détail à ce propos. Tout à son enthousiasme pour le parallèle historique qu’il est si fier d’avoir débusqué, M. Mélenchon cite abondamment cet épisode fondateur de la vie du révolutionnaire de 1791 qui lui semble en tout point semblable à ceux de la vie de son descendant de 2018. On pourrait, sur ce point,  penser exactement le contraire.

DROUET, LE RÉVOLUTIONNAIRE, AVAIT RESPECTÉ LA LOI

Mélenchon admire dans Drouet numéro 2 – celui qui appelait à "marcher sur l’Elysée"- le héros à poigne, le surmâle qui, pour faire triompher son combat, n’est pas homme à s’embarrasser du "légal". Dans l’affaire de Varennes, c’est le roi, qui, en fuyant son trône pour s’allier à des ennemis de la France, s’était mis hors la loi.

Drouet numéro 1 n’avait fait au contraire que s’y conformer en la faisant respecter. Par la suite, il est vrai, le bouillonnant maître des postes fut plus conforme aux fantasmes turbulents de notre néo-montagnard marseillais. Elu député à la Convention en septembre 1792, il devint un des ultra assoiffés de sang et de violence qui ont fait la triste réputation de la vingtaine de mois qui ont suivi.

Il vote bien sûr pour la mort du roi sans sursis, sans appel au peuple, sans recours. 
Il est bien sûr parmi les défenseurs acharnés de Marat quand la justice, à raison, demande au publiciste haineux de cesser ses appels au meurtre.
Il est derrière les sans-culottes, ces justiciers auto-proclamés qui prétendent représenter le peuple et ne représentent en fait que des factions outrancières qui font le coup de main pour chasser de l’assemblée ceux qui ne pensent pas comme eux.
Il va avec tout ce qui fait 1793, le robespierrisme, la justice d’exception, le règne de la force, la terreur, la guillotine.
Il épouse la période sinistre qui, prétendant parachever la révolution française, a failli noyer dans le sang les nobles principes qui la gouvernent, la liberté, l’égalité, la fraternité.

A part les nostalgiques des aimables tyrans soviétoïdes susmentionnés, on ne croyait pas qu’elle eût encore des fans. Rappelons donc au passage que c’est pour ne jamais la voir renaître que notre pays a peu à peu établi la démocratie telle qu’elle existe aujourd’hui. Elle repose sur les vertus de la délibération, elle suppose le rejet absolu de la violence, elle donne à chacun le droit de manifester pour faire entendre ses idées, à condition que cela soit dans le respect de l’ordre public et dans la paix. Elle repose sur l’Etat de droit, ce bien commun admirable et fragile, sur lequel M Mélenchon vient de cracher, avec une désinvolture qui laisse pantois.

Source: l'OBS François Reynaert