L'Europe dans tous ses États par Marc Ferro historien

Extrait de son livre "les ruses de l'histoire"

 

0b49f8d9ac27967550b5da55ce432e57.jpgBrexit au Royaume-Uni, régimes autocratiques et nationalistes dans plusieurs pays d'Europe centrale, la Pologne et la Hongrie en particulier, montée un peu partout dans la Vieille Europe d'une extrême droite souverainiste... Certains semblent aujourd'hui désespérer de l'Europe, et avoir renoncé à sa construction.

Comment interprétez-vous ce mouvement de repli ?


L'Union européenne semble aujourd'hui avancer à reculons. D'un côté, une souveraineté supranationale se construit, ses chantres condamnant comme rétrograde l'attachement de chaque nation à sa souveraineté. Mais d'autres menacent de la quitter, mesurant les méfaits de cette supranationalité. Inversement veulent y demeurer, mais à titre souverain, celles de ces régions en Europe qui entendent se séparer de leur métropole parce qu'elles se considèrent exploitées, dominées : l'Écosse, la Catalogne, la Lombardie...


Les membres de l'Union européenne (UE) ne cessent de se poser des questions sur leur souveraineté. Le beau projet européen s'est certes construit sur le dépassement des égoïsmes nationaux. Mais l'attachement à l'identité demeure une force que rien ne peut briser. Les pays d'Europe de l'Est n'ont-ils pas été pendant quarante-cinq ans soviétisés par des centaines de traités et règlements ? Or, un Hongrois demeure un Hongrois, toujours aussi différent d'un Polonais, et celui-ci d'un Tchèque, d'un Russe ou d'un Roumain. « On ne laissera personne nous prendre notre Europe », affirmait à l'inverse un représentant des Pays-Bas, membre de la commission exécutive de l'UE. Cependant, à part lui et les quinze mille fonctionnaires de Bruxelles, les lobbyistes, se trouve-t-il un patriotisme commun à l'Europe, des gens prêts à mourir pour elle?


Il existe une Union européenne, mais il n'existe pas d'Européens. Déjà l'Américain Henry Kissinger demandait, perplexe : « Quand on veut parler à l'Europe, à quel numéro de téléphone faut-il appeler? »


Le sort réservé à la Grèce en 2015 rend compte des contraintes que l'Union européenne peut imposer à ses membres. Une « troïka » composée du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque centrale européenne (BCE) et de la Commission européenne a adressé un ultimatum à Athènes pour que, eu égard au niveau de la dette, elle accepte un contrôle politique et financier sur le pays. Bref qu'elle s'auto-colonise.


Les membres hors-sol de cette troïka, le fouet à la main, le font ainsi claquer dès qu'un des membres se révèle trop dépensier. Au point qu'on se demande si cette troïka ne se serait pas saisie de la souveraineté européenne. S'il est vrai qu'en Grèce l'état des finances était catastrophique, faut-il rappeler que, par ailleurs, c'est ce petit pays qui supportait l'afflux de migrants ? Généreusement, telle l'Italie et bientôt l'Allemagne – pour son honneur. Mais que fait la troïka pour aider l'Italie et la Grèce en particulier ? Elle n'a d'oreilles que financières.


En 2016, le vote des Anglais en faveur de la sortie de l'Union européenne (Brexit) a subitement laissé croire que celle-ci était menacée. Par effet domino, les Pays-Bas allaient-ils suivre, voire la France au cas où Marine Le Pen l'emporterait à l'élection présidentielle ? Manuel Valls avait tous les arguments pour estimer que «l'Europe pouvait mourir sous les coups du populisme ». Celui-ci comptait en effet à cette date plus de trente formations.


Pourquoi le Brexit provoqua-t-il une telle surprise ? Ne pouvait-il être anticipé ? Sans doute a-t-on oublié trois moments forts dans l'histoire
des relations entre l'Angleterre et l'Europe. Dès 1946, lorsque la France, l'Allemagne et l'Italie, appuyées par Churchill, lancèrent l'idée de la construction européenne, les Anglais répondirent avec dépit : « Qui nous parle de démocratie, de paix ? » Robert Schuman, député sous Vichy, Konrad Adenauer, qui n'a rien fait contre Hitler, et Alcide De Gasperi, originaire du Tyrol ? Le reste de l'Europe ne perçut pas ce rejet moral. Deuxième moment: en 1956, après la crise de Suez, le chancelier Harold Macmillan jugea que l'Angleterre n'avait plus rien à faire avec l'Europe et qu'elle devait se tourner vers l'Amérique. En 1963, enfin, le général de Gaulle rejeta l'entrée de l'Angleterre dans l'Union, moins par refus de partager la direction de l'Europe que par opposition au plan de Jean Monnet qui était de greffer, à travers l'Angleterre, l'Europe de l'Ouest sur l'Amérique, afin de résister à l'expansion soviétique.


Ce ressentiment des Anglais vis-à-vis de l'Europe ne leur est pas propre. Mais, rapidement, y mettant néanmoins un pied, ils se sont aperçus – la phrase a été prononcée à de nombreuses reprises – qu'« ils n'étaient plus chez eux ». Ils ont le sentiment que leur île est transpercée par les réglementations de Bruxelles sur le whisky, la pêche, etc. Plus encore, ils pensent avoir perdu leur souveraineté juridique : environ mille six mille condamnations ont été retoquées après un appel à la juridiction européenne – quel affront au pays de l'Habeas Corpus. S'y ajoute la présence jugée encombrante, de nombreux étrangers  notamment  polonais.


Pour  l'heure, la sortie du Royaume-Uni de I européenne est fracassante, mais ne change pas grand-chose. L'idée qu'a ce pays de
sa grandeur  et l'effet de surprise ont été un choc, mais les conséquences de la sortie sont moindres que  pour d'autres épisodes de l'histoire. Reste quele Brexit peut avoir pour conséquence de conduire les chefs d'État à contrôler davantage le processus  expansionniste de la machine européenne. Lors des moments les plus tragiques de l'histoire, comme la Seconde Guerre mondiale, Churchill,
Roosevelt et Staline ont su s'entendre pour mener des offensives communes. Aujourd'hui, en état de guerre économique aussi, l'Union européenne ne peut se renforcer que par l'association des souverainetés, sous l'égide directe des chefs d'État et d'un parlement responsable.


Un autre pays au ressentiment vif vis-à-vis de l'Europe avant même l'existence de l'UE est la Pologne. Celui-ci a des racines plus profondes, héritage d'une histoire tragique. Rappelons que le pays a été partagé cinq fois, en 1772, 1793, 1795, 1815 et 1939, LIEN et qu'il a disparu comme État souverain entre 1815 et 1918. « La Pologne n'est pas encore morte tant que nous vivons », clame l'hymne national. Hante les Polonais ce châtiment que leur ont fait subir leurs voisins : la Russie, la monarchie autrichienne des Habsbourg et la Prusse devenue l'Allemagne lors du partage de 1939.


La Pologne considère par ailleurs qu'elle devrait bénéficier de la reconnaissance des autres puissances européennes. N'a-t-elle pas à plusieurs reprises sauvé l'Europe ? En 1683, quand son roi Jean III Sobieski vint libérer Vienne de l'attaque de Kara Mustafa, grand vizir des Ottomans. En 1920, quand le général Pilsudski refoula les armées bolcheviques devant Varsovie. Une troisième fois quand, pendant la Seconde Guerre mondiale, les « forces polonaises libres » constituèrent les contingents les plus nourris de tous les pays que l'Allemagne avait vaincus, Norvège, Pays-Bas et France libre : ils étaient quatre-vingt mille auprès des Britanniques en Italie. Une nouvelle fois, en 1944, les Polonais « sauvèrent » l'Europe lors de l'insurrection de Varsovie, fixant l'armée allemande à un moment où les Russes avaient arrêté leur offensive – un épisode évoqué par Andrzej Wajda dans le film Canal. Or, pour toute reconnaissance, les Polonais de Londres purent constater qu'à Yalta, quelques mois plus tard, Roosevelt et Churchill abandonnaient la cause de la Pologne libre.


Pendant la guerre, aucun pays n'avait subi un sort pareil à celui de la Pologne : six millions de victimes dont trois millions sept cent mille juifs. « Éviter le sort de la Pologne », répétaient en France Pétain et Laval pour justifier leur politique de collaboration... Dernière action méritoire des Polonais : l'émergence de Solidarnosc, un syndicat indépendant, devenu une force morale comme l'était l'Église. Élargissant sans cesse l'aire de sa compétence, il avait accédé au statut de contre pouvoir, avec lequel avait dû négocier l'État-parti. Ses succès aidèrent les réformateurs russes à concevoir un plan de restructuration de l'État soviétique. Tous ces mérites, l'Europe les reconnut sans apporter à Solidarnosc la moindre aide effective : recevoir des réfugiés politiques, d'accord, « mais pour Solidarnosc naturellement on ne fera rien », expliqua Claude Cheysson, ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand.


« Nous ne devons rien à l'Europe », m'affirma Bronislaw Geremek, ministre des Affaires étrangères de Pologne, lors de l'entrée du pays dans l'Union européenne, en 2004. Aussi le fit-il par un détour, grâce à l'intervention de l'Otan, sans négocier et se trouvant déjà sous parapluie occidental. Et, pour mieux exprimer son ressentiment, lorsque le Français Jacques Chirac, le Russe Vladimir Poutine, l'Allemand Gerhard Schroder condamnèrent l'intervention américaine en Irak, elle, la Pologne, envoya des troupes à Bagdad à l'appel de George W. Bush.


Quoi qu'il en soit, c'est à Vienne que se rencontrent les leaders des partis populistes européens et de la droite radicale. Marine Le Pen y était reçue avec honneur, en 2016, comme l'élue possible d'une des nations fondatrices de l'Union européenne. À ceci près qu'elle entendait la quitter. Pas l'Autriche, dont le dessein, comme la Pologne – deux pays très catholiques –, est d'y jouer un rôle dirigeant, et, pourquoi pas ?, la dominer de l'intérieur. La Hongrie serait de ces rencontres de Visegrad, ainsi que la République tchèque et la Slovaquie. Nombre de leurs leaders ont fait le voyage à Moscou depuis que Poutine a déclaré que « les bolcheviks ont commis un acte de trahison nationale ».


Face à la crise des migrants, ces pays de l'est de l'Union européenne soulignèrent bien fort que ces mouvements migratoires étaient un héritage de l'époque coloniale, qu'ils n'étaient donc, eux-mêmes, en rien concernés. Certes, les flots migratoires arrivés en Europe par les Balkans se dirigeaient vers l'Allemagne ou le Royaume-Uni. Mais le passage leur fut interdit en Hongrie notamment, nation déjà xénophobe à l'égard des Slaves croates ou slovaques. Le régime de Viktor Orbàn fut un des plus actifs à dresser des barrières contre toute arrivée nouvelle.


Soulignons à ce propos que la double barrière barbelée dressée par Orbàn manifeste certes une volonté de leadership en Europe de l'Est, mais révèle également la frustration d'un pays réduit au tiers de son territoire par rapport à celui qu'il contrôlait en co-souveraineté avec les Habsbourg. Après la Première Guerre mondiale, il perdit la Croatie, la Slovénie, la Transylvanie, la Slovaquie, la Ruthénie. L'Allemagne nazie l'aida à en récupérer une partie, mais la Hongrie perdit à nouveau le tout en 1947, au traité de Paris. Sacré, ce petit tiers qui lui reste ne doit pas être « souillé » par des migrants venus « d'on ne sait où ».


De leur côté, les pays anciennement colonisateurs considéraient avoir déjà « leur part » d'immigrés, même si ceux-ci étaient désormais des citoyens français, britanniques, etc. De fait, en France, les arrivées de nouvelles générations de migrants, également en provenance des anciennes colonies, pour la plupart du Maghreb, ont accompagné un développement immédiat puis continu du parti de Jean-Marie Le Pen. De même, une droite radicale s'est développée surtout en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie, etc.


Il existait une situation quelque peu différente en Allemagne, qui possédait déjà une forte colonie de travailleurs turcs. La population a, dans l'ensemble, mal reçu l'offre de la chancelière Angela Merkel d'accueillir près d'un million de migrants, mesure à la fois humanitaire, pour exorciser le passé criminel de l'époque nazie, et utilitaire, dans un pays déficitaire en main-d'oeuvre du fait de son déclin démographique. Le résultat a été un développement dans le pays de la droite radicale, toutes tendances confondues.


Dans son pays, mais aussi ailleurs, on reprocha à Merkel d'avoir agi seule, sans consulter aucune instance de l'UE. La France de Hollande puis de Macron fut la seule à la féliciter sans réserves. Bientôt, à Bruxelles, toutes les épées étaient prêtes à sortir du fourreau devant de nouvelles propositions de la France, de l'Espagne, de l'Allemagne, en matière de politique migratoire. Hors d'Europe, seul le Niger fit un accueil favorable aux mesures envisagées. Telle la République dominicaine en 1938, seule prête à recevoir des réfugiés juifs allemands à l'issue de la conférence de Lausanne, réunie sous l'égide de Roosevelt – les États-Unis n'accueillant eux-mêmes que quelques milliers d'enfants. Le socle de l'idéal des Lumières est à éclipses.