Boris Johnson ou le triomphe de la folie eurosceptique

Boris Johnson à Londres le 23 juillet 2019.  PHOTO / TOBY MELVILLE / REUTERS

 

Boris Johnson à Londres le 23 juillet 2019.  PHOTO / TOBY MELVILLE / REUTERS

 

En succédant à Theresa May à la tête du Royaume-Uni, le nouveau Premier ministre britannique devra réussir à faire sortir le pays de l’Union européenne. Et ce faisant, estime le Guardian, classé à gauche, dans un éditorial, il devra se méfier des Brexiters les plus radicaux.

Le parti conservateur a enfin un dirigeant digne de lui. En tant que Premier ministre, Boris Johnson ne sera en mesure d’échapper ni aux faits, si ennuyeux, ni à la mauvaise publicité. À l’heure d’entrer au 10 Downing Street, il devra relever le plus grand défi de l’histoire du pays depuis Winston Churchill en 1940 : comment faire sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne ? Il est de bonne guerre que Boris Johnson soit aujourd’hui chargé de sortir le pays de l’ornière dans laquelle il a largement contribué à le précipiter.

La partie est toutefois loin d’être gagnée. La promesse qu’il a faite de quitter l’UE d’ici le 31 octobre “avec ou sans accord” est, sur le plan politique, aussi opportuniste que destructrice. Si ses fanfaronnades l’ont aidé à obtenir la direction du parti, elles n’ont en rien apaisé l’UE et n’ont fait que durcir l’opposition dans les rangs conservateurs. Brûler les ponts avec l’Europe est l’acte d’un esprit pyromane et non celui d’un homme d’État.

Une sortie du Royaume-Uni sans accord risquerait de ruiner l’économie britannique, de faire éclater le royaume et de réveiller les violences en Irlande. Il n’est pas étonnant que Boris Johnson se targue de pouvoir éviter un Brexit dur, sans dire comment. Il se croit protégé si les choses devaient mal tourner. Sauf que sa garde prétorienne est issue de la droite dure du parti et qu’il ne tardera pas à comprendre que celle-ci préfère donner des ordres qu’y obéir.

Une folie vieille de vingt ans

La victoire de Boris Johnson est le point culminant d’une folie qui s’est emparée des Tories il y a près de vingt ans, lorsqu’ils ont commencé à embrasser les thèses europhobes et populistes. Les conservateurs ont jugé que pour conquérir le pouvoir, il leur fallait combiner l’exploitation des questions migratoires à des fins électorales et le genre de propagande eurosceptique dont Boris Johnson s’est fait une spécialité.

Il n’est pas inutile de rappeler l’absurdité des propos de William Hague [dirigeant du parti conservateur de 1997 à 2001] qui, en 2001, affirmait que le Royaume-Uni risquait de devenir “un pays étranger”, opposant “le peuple” aux “élites libérales”. Un an plus tard, Margaret Thatcher lançait un étrange appel au malheureux leader conservateur Iain Duncan Smith [2001 à 2003], le pressant de sortir de l’UE car le continent avait perpétuellement besoin d’être sauvé par les pays anglo-saxons. “Le nazisme était une idéologie européenne, avait-elle déclaré, et le Troisième Reich une tentative de domination européenne.” Un argument grotesque en partie repris par Boris Johnson pendant sa campagne pro-Brexit en 2016.

Au fil de cette radicalisation, le référendum est devenu l’instrument politique de choix pour éviter au Parti conservateur de révéler ses dissensions internes au sujet de l’Europe. William Hague a fait campagne pour sauver la livre sterling et a suggéré l’organisation d’un référendum pour arbitrer tout accroissement des pouvoirs de l’Europe. En 2005, Michael Howard [à la tête des Tories de 2003 à 2005] a réclamé à cor et à cri un référendum sur le projet de constitution européenne.

En s’alliant à Farage, Johnson risque d’être mangé tout cru

Lorsque David Cameron a pris la tête du Parti conservateur [en 2005], il a mis de côté le populisme, abandonnant ainsi des électeurs qui avaient été galvanisés par les discours de ses prédécesseurs. Nigel Farage a identifié une brèche, dans laquelle il s’est immédiatement engouffré ; l’ascension de son parti eurosceptique, l’Ukip, a contraint Cameron à laisser tomber certains aspects clés de son projet de modernisation. En 2013, il s’est finalement engagé à organiser un référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’UE. Cette décision n’a pas suffi à museler Farage et elle a abouti à la décision britannique de quitter l’UE.

Boris Johnson peut en tirer une leçon : quand les politiques de centre droit adoptent la rhétorique et les politiques du nationalisme populiste, les seuls gagnants sont les éléments les plus radicaux. Aujourd’hui, Farage dirige le Parti du Brexit et il est très populaire dans les sondages. Si Johnson pense qu’il peut pactiser avec le diable en s’attablant à ses côtés, il risque de finir par être mangé tout cru.

C’est tout particulièrement vrai de Donald Trump, dont l’amitié se paye très cher. Son prix, pour Johnson, sera d’embrasser le Brexit radical qu’il veut précisément éviter. Sans cela, Trump ne pourra négocier l’accord de libre-échange britanno-américain qu’il convoite. Chasser les voix des partisans les plus inflexibles du Brexit risque en outre de rebuter des électeurs encore plus nombreux. Les premiers sondages sur la popularité de Johnson semblent le confirmer.

Les mouvements populistes veulent renverser les gouvernements constitutionnels afin que les groupes qu’ils assimilent à des ennemis du peuple puissent être ciblés. Voilà pourquoi il faut les combattre, au sein du Parti conservateur et en dehors. Johnson joue au clown. Mais le cirque poursuivra sa route, laissant derrière lui une nation brisée.