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Marine Le Pen : un programme fondamentalement d’extrême droite derrière une image adoucie

Par Ivanne Trippenbach et Franck Johannès

Publié le 31 mars 2022

 

ANALYSE« Le Monde » a passé au crible le projet de la candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle. Les modifications de la Constitution qu’elle prévoit visent à la mise en place d’un Etat autoritaire.

 

Une présidente suscitant le rejet, un scandale qui couve et un candidat d’extrême droite en passe de gagner l’Elysée : dans le film Le Monde d’hier, du réalisateur Diastème, sorti en salle ce mercredi 30 mars, le secrétaire général de l’Elysée alerte la cheffe de l’Etat quatre jours avant le premier tour de l’élection : le chef de file de d’extrême droite « ne fait peur à personne pour le moment, mais tu sais comme moi qu’il est très dangereux. Il commencera en douceur, et puis… » Et puis l’« horreur », achève-t-il.


A dix jours du scrutin présidentiel de 2022, l’« horreur » n’est plus associée dans l’opinion à Marine Le Pen. La candidate du Rassemblement national (RN) a plus que jamais adouci son image quand son programme demeure, lui, toujours contraire aux valeurs démocratiques et républicaines. Celle qui a évité de surfer sur le pouvoir de la rue pour tout miser sur la présidentialité et le respect du processus électoral s’affirme légaliste.

 

De fait, elle promet de « respecter » la loi et la Constitution, mais elle entend, en réalité, changer l’une et l’autre de fond en comble. La politique prime le droit, assume-t-elle, avec l’ambition de mettre en œuvre un projet qui écorche droits fondamentaux et libertés individuelles, sans lesquels la démocratie n’est que le pouvoir du plus grand nombre et non le respect de tous.

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Marine Le Pen a prévenu : la première mesure qu’elle prendra si elle accède à l’Elysée sera de soumettre par référendum un projet de loi, déjà rédigé, sur l’immigration et l’identité, et dont découle sa politique. Elle videra de son contenu une partie du préambule de la Constitution de 1946 et modifiera au moins six articles de la Constitution de 1958… « sans remettre en cause l’Etat de droit », dit-elle, avec aplomb. « Un avantage considérable », souligne-t-elle toutefois dans son projet, puisque « le Conseil constitutionnel ne peut examiner une loi adoptée par référendum. Elle est donc entièrement applicable sans restriction ».

Il s’agit d’un coup de force constitutionnel qui, s’il était adopté, bouleverserait jusqu’à l’héritage de la philosophie des Lumières et de la Révolution française. Forte du précédent de 1962, où de Gaulle avait instauré par référendum l’élection du président de la République au suffrage universel, elle entend s’appuyer sur l’article 11 de la Constitution, qui ne vise pourtant pas les révisions constitutionnelles. « Ce que Marine Le Pen propose, c’est une sorte de coup d’Etat ! », s’indigne le constitutionnaliste Dominique Rousseau. Réplique de l’eurodéputé RN Jean-Paul Garraud, le potentiel ministre de la justice de la candidate, qui rédige ses textes : « Si le peuple le veut, on le fait. »

 

En mars 2021, Marine Le Pen a tenté de mettre en pièces l’image de racisme et de xénophobie associée à son parti : « Je n’ai pas peur des étrangers. » La candidate du RN entend pourtant « refondre » l’ensemble du droit des étrangers pour éviter ce qu’elle nomme « la dilution de la France par déconstruction et submersion ». Son projet prévoit d’inscrire dans la Constitution une allusion indirecte à la théorie raciste du « grand remplacement », en excluant toute politique qui entraînerait « l’installation d’un nombre d’étrangers sur le territoire national de nature à modifier la composition et l’identité du peuple français ».

Marine Le Pen souhaite, en dépit des engagements internationaux de la France, restreindre de 75 % les arrivées liées à la vie familiale et au droit d’asile. Les aspirants réfugiés devront solliciter l’asile dans les consulats à l’étranger. Comme au temps du Front national (FN), la « préférence nationale » constitue la clé de voûte de son projet : il s’agit d’instaurer une discrimination légale entre nationaux et étrangers pour accéder à l’emploi privé, à la fonction publique, au logement social, à l’hôpital ou aux prestations sociales. L’inscription de cette « priorité nationale » dans la Constitution dénaturerait les principes de la République : l’égalité de tous en droit issue de la Déclaration de 1789, l’existence de « droits inaliénables et sacrés » des êtres humains « sans distinction de race, de religion ni de croyance » du préambule de 1946, ou encore l’égalité devant la loi de la Constitution de 1958.


Si Marine Le Pen a très discrètement renoncé à interdire la double nationalité, elle entend abroger la naturalisation « automatique » par le mariage et supprimer le droit du sol pour les enfants nés en France de parents étrangers eux-mêmes nés en France, en vigueur depuis 1889 et jamais remis en cause, même sous le régime de Pétain. Son projet reste organiciste, une caractéristique de l’extrême droite, puisqu’il appréhende la société comme un être vivant menacé par des corps étrangers. Selon l’historien Nicolas Lebourg, Marine Le Pen veut « régénérer cette communauté unitaire, qu’elle repose sur l’ethnie, la nationalité ou la race ».

 

Islam : une intervention de l’Etat dans le culte

On aura vu Marine Le Pen, le 16 mars, dans l’émission « Face à Baba », de Cyril Hanouna, s’ériger en avocate d’une adolescente portant le voile. « Je vais te faire comprendre l’humanité, répond-elle sèchement au polémiste Jean Messiha, son ex-conseiller converti en soutien d’Eric Zemmour. Je vais te faire comprendre la différence entre lutter contre l’islamisme et s’attaquer à une jeune fille qui ne doit pas avoir plus de 15 ans et qui voulait faire une photo avec moi. Qu’est-ce que tu aurais fait, toi ? Tu lui aurais arraché son voile ? » Ses reparties font mouche : il paraît loin, le temps où elle écrivait, dans son autobiographie, A contre flots (Jacques Grancher), en 2006, que « ce n’est pas à la République française de se soumettre aux valeurs de l’islam, c’est à l’islam de se soumettre à la République française ».

Bien avant l’émergence d’Eric Zemmour, en février 2021, la candidate du RN a amorcé ce tournant-clé qui avait choqué ses troupes. « Je n’entends pas m’attaquer à l’islam, qui est une religion comme une autre, assurait-elle en débat sur France 2 face au ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin. Je souhaite conserver sa liberté totale d’organisation et la liberté totale de culte. »


Marine Le Pen a, en fait, noyé le poisson dans un texte visant à « combattre les idéologies islamistes », présenté en janvier 2021 et rédigé comme un projet de loi. « Y a plus qu’à le voter, c’est clé en main », a-t-elle agité, sous le nez de Jean Messiha. Ce projet menace pourtant les libertés individuelles au point d’être qualifié de « texte totalitaire » par Didier Leschi, préfet chevénementiste et ancien chef du bureau central des cultes, auteur de Misère(s) de l’islam de France (Cerf, 2017). D’abord parce que Marine Le Pen veut intervenir dans le culte musulman en bannissant le port du voile de la rue, les services publics et tous les « lieux ouverts au public ». « C’est un uniforme totalitaire », clame-t-elle avec constance.

Depuis peu, elle distingue signes musulmans et autres signes religieux, comme la kippa, quitte à rompre avec l’égalité des cultes sacralisée par la loi de 1905. Un non-sujet, veut désamorcer son directeur de cabinet, Renaud Labaye : « Nous considérons que l’islamisme n’est pas une religion et qu’une personne qui porte le voile est une islamiste », de même pour la djellaba et la barbe islamique. L’Etat redéfinirait, de fait, ce qu’est l’islam. A l’inverse, la révision de la Constitution vise à protéger les crèches de Noël dans les lieux publics.

Son projet revient, enfin, à traquer la pensée à travers la lutte contre l’« idéologie islamiste ». Une première, selon le préfet Didier Leschi, qui porte atteinte à la liberté de conscience avant les libertés d’expression ou de culte, et qui « induit un glissement vers la dictature » en raison de son imprécision. Cette traque serait menée dans tous les pans de la société, y compris dans les écrits, journaux et fonds de bibliothèques qui « témoignent d’une quelconque complaisance dans leur évocation » avec ce qu’un Etat Le Pen considérerait comme de l’idéologie.

 

Société : les revendications d’égalité mises sous silence

Marine Le Pen joue l’équilibrisme sur les sujets de société. Elle a retiré en 2017 la peine de mort de son programme, « quitte, disait-elle alors, à ce que les Français la rétablissent via un référendum d’initiative populaire ». Elle a longtemps dénoncé les avortements dits « de confort » et réclamait jadis le déremboursement de l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Délicate a été sa visite en Pologne, en décembre 2021, alors que son allié, le premier ministre Mateusz Morawiecki, venait de décider que l’IVG ne pouvait être pratiquée que si la grossesse résultait d’un viol ou mettait en danger la vie de la femme enceinte. La candidate a soutenu froidement « qu’en l’espèce l’avortement n’est pas interdit en Pologne ».

La Hongrie de Viktor Orban, l’un de ses modèles, a signé, en octobre 2020, un appel avec 31 autres pays affirmant « qu’il n’y a pas de droit international à l’avortement, ni d’obligation des Etats de financer ou de faciliter l’avortement ». Début 2022, Marine Le Pen s’est opposée à l’allongement du délai d’avortement de douze à quatorze semaines. Dans son projet, elle défend la « natalité française » et propose un prêt à taux zéro de 100 000 euros aux couples de moins de 30 ans, qui se transformera en don à condition qu’ils fassent un troisième enfant.

 

Marine Le Pen avait balayé, à Sciences Po en 2012, le sexisme à l’école : « Il faut arrêter de créer des problèmes là où il n’y en a pas. » Elle se dit féministe mais opposée à une « guerre de tranchées à l’égard des hommes ». A propos du mouvement de libération #metoo, elle juge qu’« un équilibre doit être trouvé ». Elle est contre la féminisation des titres – elle « trouve ça vilain » – et n’envisage pas de maintenir un ministère des droits des femmes. Alors qu’elle rejetait franchement les lois sur la parité en politique et dans les entreprises, elle dit avoir évolué. Elle trouvait « grotesque » en 2012 d’« aligner des femmes uniquement parce que ce sont des femmes » ; le 7 mars, sur LCI, elle « avoue qu’à l’usage, incontestablement cette loi a permis à des femmes d’émerger ».


Marine Le Pen se défend de remettre en cause le pacs, qu’elle voulait supprimer en 2016, elle qui s’opposait au mariage pour tous. Elle reste toujours, aujourd’hui, hostile à l’adoption pour les couples de même sexe. Quant à la procréation médicalement assistée, elle voulait la réserver aux seuls cas d’infertilité des couples hétérosexuels et exclure les couples de femmes. A présent que la loi est votée, Marine Le Pen a répondu, le 10 mars, au magazine Elle : « La société la réclame, je n’ai pas vocation à m’y opposer, je ne pense pas qu’un enfant élevé par deux femmes soit moins bien élevé qu’un autre. »

Les droits des homosexuels, dit-elle, ne sont « pas respectés dans toute une série de zones de non-droit en France » – comprendre, à cause des musulmans. Mais aux élections régionales de juin 2021, le RN avait publié un livret qui projetait de supprimer les subventions aux associations « très orientées sur le “vivre-ensemble” et les “discriminations” » – en fait, qui sensibilisaient à l’égalité de genre, luttaient contre le racisme et l’homophobie ou assistaient les immigrés. L’eurodéputé RN Thierry Mariani, proche collaborateur de Marine Le Pen, avait ajouté les associations qui font la « promotion de certaines communautés », en référence aux LGBT.

Marine Le Pen compare les mouvements dits « woke » de lutte pour l’égalité des droits ou pour une reconnaissance mémorielle « au Ku Klux Klan ». Elle dénonce en eux les « vrais séparatistes » et des « néoracistes », et promet de stopper toute « repentance » sur la guerre d’Algérie ou le génocide du Rwanda. La candidate, qui se réclame du « peuple », minore ces épreuves de la discrimination décrites par l’historien Pierre Rosanvallon comme des « obstacles à la constitution d’une société de semblables », dans un monde où « la valeur intrinsèque de chaque individu s’est imposée comme une exigence démocratique élémentaire » (Les Epreuves de la vie, Seuil, 2021). Jamais à l’avant-garde sur les questions sociétales, elle se range aux droits acquis lorsque la loi est déjà venue traduire de larges consensus de société.

Un Etat autoritaire et une réduction des contre-pouvoirs

La candidate du RN estime qu’une répression accrue est le seul moyen de réduire la délinquance. Malgré son discours sur le pouvoir d’achat, la lutte contre l’insécurité couplée à l’immigration reste le pilier central de son programme. Il est directement inspiré de celui de l’Association professionnelle des magistrats, petit syndicat d’extrême droite fondé au lendemain de l’élection de François Mitterrand et présidé, depuis 2012, par Jean-Paul Garraud.

Marine Le Pen veut non seulement augmenter le nombre de policiers et de gendarmes, mais aussi obliger les communes de plus de 10 000 habitants à se doter d’une police municipale armée et laisser les mains libres aux forces de l’ordre « sans que chaque intervention, chaque interpellation, fasse l’objet d’une mise en cause ». Elle ne croit pas aux violences policières. Lors des manifestations des « gilets jaunes », elle assurait, le 12 juin 2020, qu’« il n’y a pas véritablement de problème de violences policières » : « Il y a des défaillances personnelles, comme il y en a chez les journalistes, les politiques, les enseignants, les carreleurs. » Elle propose même de rétablir la loi « anticasseurs » de 1970, qui rendait pénalement responsables des participants à une manifestation au cours de laquelle des violences avaient été commises, sans qu’ils en soient les auteurs.


Outre l’augmentation des places de prison, elle entend généraliser des peines planchers pour contraindre les juges à les remplir, instaurer une « perpétuité réelle », supprimer les réductions de peine automatiques et rompre avec l’ordonnance de 1945 sur les mineurs délinquants – le juge pourra supprimer les allocations familiales de leurs parents.

Marine Le Pen n’a pas grande confiance dans les corps intermédiaires ou les contre-pouvoirs. Contrairement aux autres candidats, Eric Zemmour et elle n’ont pas été invités à débattre par la CFDT, qui estime que l’extrême droite « représente un réel péril pour la démocratie ». La candidate parle très peu des syndicats, le mot n’apparaît même pas dans ses « 22 mesures pour 2022 ». Elle cible ceux de gauche : « On a toutes les raisons de détester la CGT et [son président] M. Martinez, disait-elle en 2020, lors du mouvement contre la réforme des retraites. M. Martinez se rend bien souvent imbuvable. Il est absolument sectaire, odieux. »

Autre contre-pouvoir, la presse. Marine Le Pen veut privatiser l’audiovisuel public et supprimer la redevance audiovisuelle : il s’agit d’évincer le service public, et notamment France Inter, première radio de France. En revanche, elle apprécie CNews, qui participe, selon elle, à « recréer les conditions du débat », alors que les Français auraient subi un « lavage de cerveau pendant des décennies », disait-elle, en avril 2021, au mensuel L’Incorrect. Un mois plus tôt, la chaîne de Vincent Bolloré avait été condamnée à une amende de 200 000 euros pour « incitation à la haine » après des propos d’Eric Zemmour sur les mineurs isolés.

 

Union européenne : en sortir sans le dire

Marine Le Pen a officiellement renoncé à la sortie de l’Union européenne et de l’euro, qui l’avait marquée au fer rouge en 2017. Pourtant, elle envisage bien, comme le propose son projet de référendum, d’« engager une renégociation de nombreux textes de droit dérivé, voire des traités eux-mêmes » – la majeure partie de son programme, qui nécessite de geler la participation française à l’Union, serait inapplicable dans le cas contraire. Quelques exemples : Marine Le Pen souhaite restreindre l’accès des citoyens européens aux droits sociaux, réinstaurer des contrôles aléatoires aux frontières nationales ou encore réduire unilatéralement de 5 milliards d’euros par an la contribution française au budget de l’Union européenne. Toutes ces décisions déclencheraient des procédures en manquement contre la France, avec un risque de lourdes sanctions financières et d’isolement politique.

Quant à la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), Marine Le Pen prônait depuis toujours d’en sortir, jusqu’en 2019, lorsqu’elle la caricaturait en cheval de Troie de l’islam radical. Elle a pondéré sa position en 2020, en préconisant que les juridictions nationales « cessent de tenir compte des avis » de la Cour – en réalité, des décisions de justice –, et de s’extraire de certains articles pour pouvoir renvoyer les étrangers dans des pays où ils risquent la mort – un « opt-out » non prévu par la Convention. La France rejoindrait alors le club des Etats qui ne respectent pas les arrêts de Strasbourg, comme l’Azerbaïdjan, la Turquie ou la Russie.

 

« Cette mise à distance de l’Europe revient à isoler la France et serait irréalisable, relève Tania Racho, docteure en droit européen à l’université Paris-II. Il est impossible de remettre en cause la primauté du droit de l’Union européenne sans conséquences. La Pologne était sous le coup d’une astreinte d’un million d’euros par jour pour avoir voulu supprimer la chambre disciplinaire de sa Cour suprême. » Marine Le Pen se heurte aussi à un obstacle : déroger au traité du Conseil de l’Europe suppose de sortir de l’Union européenne. Tout pays de l’UE doit avoir adhéré à la Convention, considérée comme un « acquis démocratique » ; l’UE reprend tous les droits civils et politiques de la CEDH dans sa charte des droits fondamentaux. Un « Frexit » de fait, tôt ou tard.

 

Un nouvel ordre international et l’alliance avec des Etats illibéraux

Marine Le Pen aspire toujours à un nouvel ordre international où la Russie serait l’alliée privilégiée de la France – ce qu’elle nommait en 2017, depuis Moscou, le « monde nouveau », incarné par Donald Trump et Vladimir Poutine. « On attend que la paix revienne », précise son directeur de cabinet, Renaud Labaye. Marine Le Pen a pressé Thierry Mariani, eurodéputé RN vigoureusement pro-Kremlin, qui s’est illustré par ses rencontres répétées avec Vladimir Poutine et Bachar Al-Assad, de se faire discret. « Si vous m’apportez la preuve que Mariani a un lien avec les services russes, je ne tomberai pas de ma chaise », raille Labaye.

Historiquement défiante envers l’Allemagne, Marine Le Pen acte, dans son projet de 2022, « un constat d’une profonde et irrémédiable divergence de vues avec Berlin » et précise que « Paris mettra fin aux coopérations engagées depuis 2017 ». En revanche, elle s’est rapprochée de la Hongrie illibérale de Viktor Orban, marquée par la chasse aux « lobbys LGBT » et aux ONG d’aide aux migrants, par des purges dans la magistrature ou de fortes restrictions des libertés de la presse et de l’université. Elle a été reçue en grande pompe par Orban à Budapest, en octobre 2021, puis l’a revu en tête-à-tête à Madrid, en janvier. Après avoir décroché un prêt de 10,7 millions d’euros d’une banque hongroise, elle a diffusé une vidéo de soutien du dirigeant hongrois lors de sa « convention présidentielle » de Reims (Marne), le 5 février.

 

En Europe, Marine Le Pen cultive ses relations, en répétant qu’« on n’est pas heureux tout seul », avec ses alliés les partis populistes, souverainistes et d’extrême droite, avec qui elle travaille à constituer un grand groupe au Parlement européen – Ligue italienne, FPÖ autrichien, SPD tchèque, Parti pour la liberté néerlandais ou Vlaams Belang belge… « Nationalistes de tous les pays, unissez-vous ! », proclamait Jean-Marie Le Pen, dans les années 1990, en reprenant la formule du nationaliste-révolutionnaire François Duprat, négationniste et ancien numéro deux du FN. Aux européennes de 2019, sa fille s’affichait avec ses alliés et claironnait le slogan identitaire de « l’Europe authentique », celle des « nations ».

Vers la « démocrature » ?

Nulle démocratie interne au Rassemblement national. Jean-Marie Le Pen affirmait, en ciblant Bruno Mégret, qu’« il n’y a pas de numéro deux au FN ». Marine Le Pen, dans la gestion de son parti, reprend la même méthode depuis 2011 : les opposants sont poussés dehors. « Le Front, c’est Marine », avait coutume de dire l’eurodéputé Gilbert Collard. Florian Philippot, ancien vice-président du FN, suivi de Marion Maréchal, nièce de Marine Le Pen, en ont fait les frais. « Marine Le Pen n’a pas hésité à imposer sa ligne et sa stratégie contre le courant d’idées auquel j’appartenais, y compris de façon très dure », accusait, en mars, l’ex-députée de 32 ans. Les proches, ou supposés tels, ont été éloignés des cercles de décision. Pour Nicolas Bay, le RN « relève plus d’une secte que d’un parti politique mature ».


Avant de confier le flambeau à Jordan Bardella, Marine Le Pen avait verrouillé l’appareil : elle avait été réélue à sa tête, au congrès de Perpignan, le 4 juillet 2021, à 98,3 % des voix – il n’y a pas eu de non, mais 1,6 % de votes blancs ou nuls. Un mode de fonctionnement aux apparences de démocratie électorale, mais sans réels débats internes – une « démocrature », grincent ses opposants. Or, sous la Ve République, le chef de l’Etat concentre entre ses mains à peu près tous les leviers du pouvoir, reléguant le Parlement, s’il dispose de la majorité, au rôle de figuration. Un rêve pour Marine Le Pen.