Source Courrier international

 

Environnement. Le charbon, une addiction mondiale

Publié le 06/12/2018 - 18:03
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Un camion chargé de charbon dans une mine à ciel ouvert à Bardhaman, dans l’État du Bengale-Occidental en Inde. Rebecca Conway/The New York Times

 

Abandonner cette source d’énergie très polluante est indispensable pour lutter contre le réchauffement. On en est pourtant bien loin, constate cette journaliste qui s’est rendue en Asie, principal bastion du charbon.

Le charbon, principal combustible de l’ère industrielle, a conduit la planète au bord de la catastrophe climatique. Les scientifiques ne cessent de nous alerter sur les dangers qui nous guettent. Ainsi, le 23 octobre, un important rapport scientifique publié par 13 agences gouvernementales américaines a annoncé que les États-Unis pourraient perdre 10 points de leur PIB d’ici à la fin du siècle si des mesures fortes n’étaient pas prises pour enrayer le réchauffement. Le même mois, un rapport d’un groupe d’experts de l’ONU expliquait que, pour éviter que la planète ne soit dévastée, il fallait transformer radicalement l’économie mondiale en quelques années. Il est en particulier urgent d’abandonner le charbon, et vite.

Pourtant, trois ans après l’accord de Paris sur le climat, en vertu duquel les dirigeants mondiaux s’étaient engagés à agir contre le réchauffement, le charbon ne montre aucun signe de disparition. Même si, d’après les dernières estimations de l’Agence internationale de l’énergie, son emploi devrait finir par décliner à l’échelle mondiale, la transition ne sera pas assez rapide pour éviter les pires effets du changement climatique. L’an dernier, sa production et sa consommation mondiales ont même augmenté après deux années de baisse.

Ce combustible fossile bon marché, abondant, mais extrêmement polluant demeure la plus grande source d’énergie pour la production d’électricité à l’échelle mondiale. Pourtant, des énergies renouvelables, telles que le solaire et l’éolien, deviennent de plus en plus accessibles et il n’y aura peut-être bientôt plus d’intérêt financier à rester fidèle au charbon. Alors pourquoi est-il si difficile de l’abandonner ?

Parce que le charbon est solidement installé. Le sol en renferme des millions de tonnes. De puissantes entreprises, soutenues par de puissants gouvernements – notamment par le biais de subventions – sont pressées de développer leur marché avant qu’il ne soit trop tard. Les banques continuent d’en tirer des profits. Les grands réseaux d’électricité ont été conçus pour lui. Les centrales à charbon sont le moyen le plus sûr pour les politiciens de fournir une électricité à bas prix – et de se maintenir au pouvoir. Et, dans certains pays, il représente une attrayante source de pots-de-vin.

Quant aux énergies renouvelables, si elles se développent rapidement, elles présentent encore des limites : la production d’énergie éolienne et solaire étant tributaire du vent et du soleil, elle doit être complétée par les réseaux électriques traditionnels. “Si l’on continue à exploiter le charbon, c’est en grande partie parce qu’un réseau est déjà en place”, explique Rohit Chandra, titulaire d’un doctorat en politique énergétique de l’université Harvard et spécialiste de la production du charbon en Inde.

Le moteur asiatique

L’Asie, qui abrite la moitié de la population mondiale, concentre les trois quarts de la consommation de charbon à l’échelle planétaire. Plus important encore, elle compte 1 200 centrales à charbon en cours de construction ou à l’état de projet, soit plus des trois quarts du total mondial, selon l’ONG allemande Urgewald, qui suit le développement de cette industrie.

L’Indonésie produit davantage de charbon, le Vietnam défriche des terrains pour construire de nouvelles centrales et le Japon, durement touché par la catastrophe nucléaire de 2011, est revenu à cette source d’énergie.

Mais le géant du secteur demeure la Chine, qui représente la moitié de la consommation mondiale. Plus de 4,3 millions de Chinois travaillent dans des mines. Depuis 2002, le pays a ajouté l’équivalent de 40 % de la capacité mondiale de production du charbon, une hausse phénoménale en seulement seize ans. Carlos Fernández Alvarez, analyste à l’Agence internationale de l’énergie, n’en revenait pas :

J’ai dû refaire le calcul trois fois. Je croyais qu’il s’agissait d’une erreur. C’est dingue.”

Sous la pression de l’opinion publique, révoltée par la pollution atmosphérique, la Chine est également devenue le numéro un mondial des installations d’énergie solaire et aérienne, et son gouvernement a entrepris de ralentir la construction des centrales à charbon. Mais, selon une analyse de Coal Swarm, un réseau de chercheurs situé aux États-Unis qui préconise le passage à des solutions de remplacement pour le charbon, le pays continue à construire de nouvelles centrales et s’est contenté de reporter un certain nombre de projets au lieu de les abandonner. La consommation de charbon en Chine a augmenté en 2017 – même si c’est à un rythme bien moins rapide qu’auparavant – et devrait augmenter de nouveau en 2018, après une baisse les années précédentes.

Du Kenya au Pakistan, l’industrie chinoise du charbon se rue actuellement sur de nouveaux marchés. Selon Urgewald, la Chine construit aujourd’hui des centrales dans 17 pays. Le Japon, son grand rival régional, est lui aussi dans la course : près de 60 % des projets japonais de centrales sont localisés à l’étranger, et la plupart sont financés par des banques japonaises.

Le nouvel eldorado vietnamien

Leur concurrence est particulièrement exacerbée en Asie du Sud-Est, l’une des dernières régions du monde à posséder de vastes gisements de charbon encore inexploités.

Au Vietnam, pays de 95 millions d’habitants, quasiment tous les ménages ont l’électricité. Hanoï, la capitale, connaît aujourd’hui un boom immobilier qui accroît fortement la demande de ciment et d’acier – deux matériaux très gourmands en énergie. L’économie affiche une forte croissance. Sur tout le littoral, qui s’étend sur 1 600 kilomètres, des entreprises étrangères, notamment japonaises et chinoises, construisent des centrales au charbon.

Nghi Son, un ancien village de pêcheurs situé au sud de Hanoï, abrite aujourd’hui une zone industrielle en pleine expansion. La première centrale à charbon y a été construite en 2013 avec les fonds de l’Agence japonaise de coopération internationale, et elle a été développée par la maison de commerce japonaise Marubeni.

Dans le voisinage, la même société et une entreprise sud-coréenne ont mis en chantier une deuxième centrale, bien plus grande. La Banque japonaise pour la coopération internationale, une agence de crédit à l’exportation visant à réduire le risque des prêteurs privés, participe à son financement.

À l’ombre de la cheminée de la centrale, Nguyen Thi Thu Thien, qui fait sécher des crevettes au bord de la route, est amère. Depuis qu’un bassin de cendres s’est formé devant sa maison, elle a dû déménager.

La poussière de charbon a noirci ma maison. Même les arbres sont en train de mourir. On ne peut plus vivre ici.”

Les villageoises qui, comme elle, font sécher des crevettes sont d’autant plus mécontentes que la nouvelle centrale va avoir besoin d’un port, et que leurs maris, qui y amarrent leur bateau, vont être déplacés. Pendant qu’elles vident leurs paniers de crevettes, des camions passent en grondant dans un nuage de poussière. On comprend pourquoi elles sont couvertes de la tête aux pieds, équipées de chapeaux à large rebord, masques et gants.

Selon les informations du gouvernement, le charbon représente aujourd’hui 36 % de la capacité de production d’énergie du pays, et le pourcentage devrait atteindre 42 % d’ici à 2030. Sur la même période, le Vietnam devra importer 90 millions de tonnes de charbon pour alimenter ses centrales.

Le développement du secteur suscite des protestations au niveau local, un phénomène plutôt rare dans un pays qui réprime les mouvements contestataires. En 2015, des villageois ont bloqué une autoroute pour manifester leur opposition à un projet chinois dans le sud-est du pays. Et les autorités locales ont rejeté un autre projet dans le delta du Mékong.

Des objectifs insuffisants

La plupart des centrales vietnamiennes font appel à des technologies vieilles et polluantes que beaucoup d’investisseurs, dont Marubeni, se sont récemment engagés à exclure de leurs futurs projets. Le Vietnam dit être en bonne voie pour atteindre les objectifs de réduction des émissions fixés par l’accord de Paris. La Chine et l’Inde, qui ont une empreinte carbone beaucoup plus forte, assurent, elles aussi, être près du but. Mais ces objectifs ont été fixés par les pays eux-mêmes et ils ne seront pas suffisamment ambitieux pour empêcher les températures mondiales d’atteindre des niveaux calamiteux. Quant aux États-Unis, ils ont annoncé leur intention de se retirer de l’accord de Paris.

Cette triste réalité menace les négociations de la COP24, qui se tient du 3 au 14 décembre en Pologne, en pleine région d’exploitation du charbon. La délégation américaine prévoit de faire la promotion du charbon, comme elle l’avait déjà fait l’an dernier, lors de l’édition de Bonn, en Allemagne.

Dans l’esprit du public, le mineur a toujours été un symbole de virilité, vestige d’un passé où la croissance économique était alimentée par le dur labeur des hommes, et non des robots. Cette idée est toujours au cœur de la politique. En Allemagne, les mineurs ont assuré le succès électoral du parti d’extrême droite. En Pologne, le gouvernement de droite s’est engagé à ouvrir de nouvelles mines. Et en Australie, le Premier ministre, Scott Morrison, a accédé au pouvoir en défendant le charbon.

Le président Trump a promis, sans succès jusqu’ici, de relancer l’emploi dans l’industrie du charbon, et il a chargé l’Agence de la protection de l’environnement d’annuler les restrictions d’émissions de gaz à effet de serre des centrales. Même si ce message est bien accueilli dans les régions minières, l’avenir du secteur ne s’annonce guère brillant. D’autres combustibles sont moins chers, dont le gaz naturel, qui représente aujourd’hui 31 % de la production d’électricité du pays, à égalité avec le charbon. Plus de 200 centrales ont fermé depuis 2010, et la consommation continue de baisser.

L’Inde a du mal à s’en passer

L’économie et les calculs politiques sont très différents en Inde, la plus grande démocratie du monde, qui compte 1,3 milliard d’habitants.

Ajay Mishra, responsable du département de l’énergie de l’État de Telangana, est bien placé pour le savoir. Il y a cinq ans, son État connaissait des coupures de courant quotidiennes, les ventilateurs cessaient de tourner aux heures les plus chaudes de l’été, les usines étaient alimentées par des génératrices gourmandes en diesel, et les habitants étaient furieux.

Pour tenter de résoudre le problème, les autorités locales ont entrepris d’exploiter l’énergie solaire, faisant du Telangana l’un des principaux États producteurs de solaire du pays. Elles sont également revenues à la source d’énergie utilisée pendant plus d’un siècle : le vaste gisement souterrain de charbon qui s’étend dans cette région centrale de l’Inde.

fd0b8b7b98ea7a1f596f1a82be1d67fb.jpg Des mineurs consolident un puits de mine dans l’État de Telangana, en Inde. Rebecca Conway/The New York Times

Aujourd’hui, le Telangana a de l’électricité 24 heures sur 24 ; ses agriculteurs peuvent pomper de l’eau gratuitement. Cette évolution devrait profiter à K. Chandrashekar Rao, le Premier ministre en chef de l’État, qui projette de se représenter aux prochaines élections, prévues avant la fin de l’année. “Nous avons du charbon, se félicite-t-il. Nous en produisons chaque année davantage. Nous avons des réserves pour cent ans.”

Par une chaude après-midi, à environ quatre heures de voiture de Hyderabad, la capitale du Telangana, une équipe d’hommes en short bleu descendent sous terre, emportés dans les profondeurs du puits par une simple poulie. À l’intérieur de la mine, on n’entend que le grincement de la poulie et le bruit de l’eau qui s’écoule goutte à goutte dans la terre. Sur les côtés se tiennent des mineurs dont on distingue vaguement la silhouette dans le noir, grâce à la lueur de la torche fixée à leur ceinture.

À environ 275 mètres de la surface, où l’air est noir et frais, et où le sol devient spongieux sous les pieds, une paroi s’écroule sous l’effet des explosifs. De petits morceaux de charbon sont entassés dans des chariots, qui sont poussés vers la sortie, puis déchargés dans des camions qui sillonneront le pays en répandant une couche de suie sur leur passage.

La puissance publique très impliquée

L’investissement de l’Inde dans l’exploitation du charbon est tel que cette mine, comme d’autres, appartient à l’État. Les revenus du secteur servent à subventionner le vaste réseau ferré du pays. Le Premier ministre, Narendra Modi, qui se présente comme un champion de l’énergie propre, inaugure lui-même de nouvelles mines. De nouvelles centrales sont construites dans tout le pays par des entreprises d’État, et la plupart d’entre elles sont financées par des banques du secteur public.

Le secrétaire d’État à l’Énergie indien, Ajay Bhalla, a déclaré dans une interview que les centrales en cours de construction représentaient une capacité supplémentaire de production de charbon de quelque 50 gigawatts. Beaucoup d’entre elles visent à remplacer des installations plus anciennes et plus polluantes. Mais le charbon ne va pas disparaître de sitôt, souligne-t-il, pas en tout cas avant la découverte d’un système moins onéreux et plus efficace pour stocker les énergies solaire et éolienne.

Selon des analystes, l’Inde doit réorganiser son réseau électrique pour l’ère de l’après-charbon. La technologie des batteries progresse à un rythme rapide et des microréseaux peuvent remplacer les réseaux électriques traditionnels. De nombreuses centrales existantes ne fonctionnent pas à plein rendement, plusieurs tournent au ralenti, et, avec la réduction de la demande que risquent d’engendrer les nouvelles normes d’efficacité énergétique, certaines pourraient même devenir non rentables. Les principaux perdants dans l’affaire seraient les banques publiques qui les ont financées.

Pour l’heure, cependant, le charbon représente 58 % du mix énergétique indien.“Ce n’est pas de gaîté de cœur que nous l’utilisons, précise M. Bhalla. Mais nous devons le faire.”

Somini Sengupta