La situation dans le nord-ouest de la Syrie : Entretien avec Bilal Abdul Kareem

Par Aymenn Jawad Al-Tamimi disponible en version original ici

Parmi les différents muhajirin (c'est-à-dire les étrangers venus dans les territoires détenus par les groupes d'insurgés en Syrie), Bilal Abdul Kareem - un Américain converti à l'Islam - se distingue comme étant peut-être le plus connu dans le domaine des médias. Il dirige un organisme appelé On the Ground News qui offre une couverture en direct des événements dans le nord-ouest de la Syrie (Idlib et ses environs), des interviews avec diverses personnes de cette région et des informations générales sur d'autres régions de Syrie et du monde.

Le statut de Bilal a bien sûr suscité une certaine controverse. Certains s'opposent à l'idée de lui donner une tribune pour parler de ce qui se passe sur le terrain parce qu'il n'est pas syrien ; d'autres l'attaquent en particulier comme un soi-disant "propagandiste d'Al-Qaïda" ou "propagandiste" de Hay'at Tahrir al-Sham.

Je rejette ces critiques. Bilal est sur le terrain et je pense qu'il est juste de lui donner une tribune pour s'exprimer, comme je l'ai fait pour d'autres muhajirin sur le terrain qui travaillent dans les médias, dans l'armée ou dans des fonctions de religieux (voir par exemple mon interview avec le cheikh Abu al-Yaqdhan al-Masri). Quant à l'affirmation selon laquelle Bilal est un "propagandiste" d'Al-Qaïda ou de Hay'at Tahrir al-Sham, ces mots sont également inexacts et reflètent un manque d'examen approfondi de sa production. Comme Bilal et moi en avons convenu lors d'une conversation avant cette interview, travailler dans le domaine des médias signifie parler et interviewer, si possible, des personnes dont on n'est pas d'accord avec le point de vue ou qu'on n'aime pas. Ainsi, bien que Bilal ait sa propre perspective claire sur les événements (c'est-à-dire qu'il soutient la lutte armée contre le gouvernement syrien et croit que c'est une cause de l'Oumma, la communauté musulmane mondiale), ce n'est pas la même chose que d'être un "propagandiste" pour une faction particulière. Je dois ajouter que Bilal m'a fait remarquer qu'il a lu une grande partie de mon travail, et qu'il n'est pas nécessairement d'accord avec une partie ou une grande partie de mon analyse des événements en Syrie. Pour ma part, j'ai trouvé Bilal poli et engageant : bien préférable à une grande partie du tapage des réseaux sociaux créé par des observateurs distants qui n'ont pas été sur le terrain.

Comme d'habitude, j'aime mener des interviews sous forme de questions et réponses brutes plutôt que de publier des extraits choisis. Vous trouverez ci-dessous l'interview que j'ai réalisée avec Bilal le 13 février 2020.

Q : Ma première question est donc de savoir comment vous évaluez la situation militaire à Idlib ? Pour quelles raisons beaucoup de villes et de villages sont tombés aux mains du gouvernement syrien et de ses alliés, en particulier le long de l'autoroute M5 ? Je veux dire par exemple que certaines personnes se plaignent et disent : eh bien, il y a un manque de combattants sur les lignes de front et beaucoup de villages n'ont pas été bien défendus et il y a eu un manque de creusement de tranchées malgré une campagne qui prétendait le faire et il y a eu un manque de préparation adéquate pour cette phase particulière de la campagne. Ces critiques sont-elles justes ? Ou est-il juste de dire, par exemple, que les forces rebelles sont trop dispersées. Il me semble par exemple qu'il y a des combats féroces sur le front d'Alep ouest mais le long des lignes Idlib, les rebelles ont cédé le terrain plus facilement.

R : D'accord, mon évaluation de la situation est militaire, bien sûr, nous souffrons beaucoup, et c'est pour toutes les raisons que vous avez mentionnées. Nous devons vraiment regarder la réalité de la situation et la réalité est que les forces rebelles ne se sont tout simplement pas préparées. Point final. Nous ne pouvons rien y ajouter : pas de sucre, pas d'épices. Ils n'ont tout simplement pas tenu leurs promesses. Ils ont fait une injustice aux gens et je pense que les gens doivent vraiment s'asseoir et essayer de comprendre : ok, voilà ce qui s'est passé. Les principaux pouvoirs n'ont pas tenu leurs promesses. Que devons-nous faire pour nous assurer que cela ne se reproduise pas ? Parce que cela ne peut pas se reproduire. Les gens ne survivront pas si cela se reproduit. Les gens pensent qu'il s'agit simplement de prendre ou de reprendre un territoire. Ce n'est pas le cas. Vous avez des centaines de milliers de personnes qui fuient dans le froid, mal habillées et qui n'ont aucune idée de l'endroit où elles vont parce qu'elles fuient pour sauver leur vie. Elles ne fuient pas nécessairement uniquement les zones de conflit. Elles fuient pour ne plus vivre à nouveau sous l'autorité de Bachar al-Assad parce que tout le monde sait ce qui se passe quand un territoire tombe sous la coupe du régime. Ainsi, en fin de compte, les forces rebelles n'ont pas réussi à faire leur travail et tout le monde doit comprendre ce qui doit être fait pour que cela ne se reproduise plus.

Q : Pourriez-vous nous résumer certains des impacts humanitaires dont vous avez été témoin dans le cadre de cette campagne et des flux de personnes déplacées ? Beaucoup de gens se rendent-ils par exemple dans les zones rurales d'Ifrin et du nord d'Alep, là où l'influence turque est la plus forte et où vous avez ces factions de l'Armée Nationale (principal groupe rebelle soutenu par la Turquie) ?

R : La situation humanitaire est telle que je l'ai mentionnée précédemment. Nous parlons de centaines de milliers de réfugiés, environ 650 000 à 700 000 ont été déplacés au cours des deux derniers mois à deux mois et demi. La Syrie n'a jamais vu de tels chiffres. Si vous ajoutez à cela les conditions climatiques difficiles que nous observons, je suis en train d'enregistrer cela alors qu'il neige dehors et que c'est rare ici en Syrie. Certains d'entre eux essaient d'aller dans les zones d'Ifrin, mais la zone à atteint le maximum de sa capacité, tout comme ceux qui sont ici. Je veux dire que les logements vacants sont pris, totalement pris. Moi-même, j'avais 16 personnes qui vivaient dans ma maison. Donc la situation humanitaire est telle que si vous pensiez que c'était mauvais avant, c'est encore pire maintenant parce que vous avez des gens qui meurent dans le froid et il neige dehors et vous avez des gens qui vivent dans des bus abandonnés. La situation est donc pire que ce que j'ai jamais vu.

Q : Qu'observez-vous en termes de réponses turques à cette campagne ? Il semble qu'ils aient déployé beaucoup plus de troupes à l'intérieur d'Idlib. Mais ont-ils vraiment réagi d'une manière ou d'une autre ? Qu'ont-ils réellement fait en réponse ? Ont-ils tiré sur les positions de l'armée syrienne ? Ont-ils lancé des frappes aériennes comme ils le prétendent ? Quelle est la nature de la réponse turque ? Certains des rebelles de la campagne du nord d'Alep et de ces régions, ainsi que de l'est de l'Euphrate, sont-ils venus à Idlib et à Alep pour se joindre au combat dans la campagne d'Idlib et de l'ouest d'Alep ? Qu'en est-il des affirmations selon lesquelles Hay'at Tahrir al-Sham aurait empêché les combattants de ces factions d'entrer ?

R : Eh bien, comme vous le savez, les forces turques opèrent dans ces territoires et elles sont présentes ici depuis longtemps mais elles n'ont pas opéré. Elles ont apporté une énorme quantité de matériel militaire : des chars, des véhicules blindés de transport de troupes et des choses de ce genre. L'abattage de l'hélicoptère il y a quelques jours à peine est quelque chose que ces territoires n'ont pas vu depuis un certain temps. Et ce n'est pas une coïncidence si les Turcs étaient très actifs dans cette zone : ce sont probablement eux qui l'ont abattu. Ils sont donc ici maintenant et nous constatons qu'ils sont beaucoup plus actifs. La grande question est de savoir si cela va continuer. Y aura-t-il tout d'un coup un nouvel accord avec les Russes ? Chaque accord conclu l'a toujours été au détriment des forces rebelles et du peuple syrien. Je ne dis pas que les Turcs ne veulent pas bien faire, je dis simplement que le peuple syrien n'a bénéficié d'aucun de ces nouveaux accords, quels qu'ils soient. Je pense donc que c'est ce que les gens ont en tête maintenant. Les Turcs sont-ils vraiment là pour nous aider ? Ou sont-ils ici pour renforcer leur position de négociation avec la Russie ? Ou y a-t-il un autre scénario que les gens envisagent ? En plus de cela, comme tout le monde le sait, beaucoup de combattants qui ont participé à l'opération Bouclier de l'Euphrate sont venus ici. Certains disent qu'ils sont venus parce qu'ils voulaient se battre. D'autres disent que la Turquie les a transférés, mais peu importe la raison, cela devait se faire avec la permission de la Turquie, et c'est exactement ce qui s'est passé. Ils les ont autorisés à venir parce que ce sont eux qui, en fin de compte, soutiennent ces soldats. Et une fois de plus, ils sont ici maintenant, et ils sont sur les lignes de front et ils se battent, donc nous devons voir quel genre d'engagement ont réellement tous ces éléments. Et la deuxième partie de votre question : est-ce que je crois que c'est Hay'at Tahrir al-Sham (HTS) qui les a fait venir ? Je ne pense pas que Hay'at Tahrir al-Sham ait vraiment l'autorité de les amener ou de les empêcher de venir. Je pense donc que HTS est plus ou moins spectateurs dans cette affaire. Vous savez, je suis sûr que le fait que HTS ait apprécié ou non (l'arrivée des proxys turcs) est une autre question. Je ne pense pas que HTS ait le pouvoir de dire si la Turquie et ses proxys pouvait entrer à Idlib ou pas.

Q : Pensez-vous que la Turquie va intensifier sa réaction et peut-être passer à l'offensive totale pour essayer de ramener le régime et la Russie aux lignes pré-Sochi ? Ou pensez-vous que les intérêts de la Turquie avec la Russie empêcheront ce genre de résultat ? Ou pensez-vous que la Russie va peut-être faire une contre-attaque ? Ou sommes-nous vraiment tous en train de spéculer ?

R : Je ne crois pas que nous allons assister à un scénario dans lequel les forces turques s'opposeraient aux forces russes. Je ne le prévois pas. Je pense que la Turquie est très inquiète, tout comme les Russes. Beaucoup de gens ont dit que la Turquie ne voulait pas mettre la Russie en colère. Mais je pense que c'est un peu à double sens ici. Nous devons comprendre que le gazoduc qui a été construit va de la Russie à la Turquie, où la Turquie distribuerait du gaz russe à 15 millions de foyers en Turquie et en Europe de l'Est. Ce serait une grosse vache à lait pour les Russes aussi : leur économie ne va pas très bien en ce moment. Elle n'est pas aussi mauvaise qu'elle l'était. Mais elle n'est pas la meilleure en ce moment, et je crois qu'ils comptent sur cet argent. En même temps, la Turquie compte également sur les moyens de renforcer son économie et de pouvoir le faire à hauteur de milliards de dollars par an, ce qui serait un véritable coup de maître pour Erdogan et le gouvernement turc. Après avoir dit tout cela, est-ce que je crois qu'ils vont maintenant tout faire contre les Russes ? Je n'y crois pas et je ne pense pas qu'ils soient obligés de le faire. Je pense que ce qu'ils font sur le terrain en ce moment, c'est soutenir les rebelles avec de l'artillerie lourde, éviter les Russes, ce qui n'est pas si difficile à faire parce que la plupart des Russes sont dans les plaines à donner des conseils, vous ne trouvez pas de grands contingents de bataillons russes qui se battent sur le terrain. Je pense donc qu'ils sont capables d'éviter toute confrontation directe avec la Russie. Et il est dans l'intérêt des deux pays qu'il n'y en ait pas. Pas seulement les Turcs. Je ne pense pas qu'ils vont s'affronter directement et je ne pense pas qu'ils doivent le faire. Est-ce que je crois que la Turquie va travailler dur pour repousser les forces d'Assad derrière les postes d'observation ? J'aimerais bien le croire. J'aimerais le croire. Mais vous devrez me demander dans quelques semaines si nous voyons une armée turque engagée de manière soutenue, alors nous pourrons commencer à parler de ce genre de choses. Pour l'instant, je pense que c'est très très prématuré.

Q : J'ai vu certaines personnes annoncer des initiatives visant à former des groupes et des factions indépendantes. Par exemple, le Cheikh Abd al-Razzaq al-Mahdi a formé ce nouveau groupe appelé Liwa Tahrir al-Asra wa al-Asirat - Brigade pour la libération des prisonniers et des prisonnières. Est-il juste de dire qu'il y a une désillusion avec les factions habituelles, beaucoup de désillusion populaire, et beaucoup de gens se sont abstenus de combattre parce qu'ils sont déçus des factions ?

R : Bien sûr, il y a des gens sur le terrain qui forment de nouveaux groupes, de nouvelles organisations afin de pouvoir affronter l'ennemi de manière plus unifiée, si on peut dire. Il y a beaucoup de gens - ce qui est normal, ce qui est naturel - qui sont déçus par le principal contre-pouvoir ici en Syrie et dans d'autres endroits. Il en sera toujours ainsi. Et ce qui a tendance à se produire, c'est qu'à mesure que ce groupe principal - Hay'at Tahrir al-Sham - continue de croître, les gens qui sont déçus de leur conduite ont tendance à rester chez eux (et à ne pas combattre). Et quand il n'y a pas de nouveaux groupes qui se forment, cela conduit également à une situation où une grande partie des talents qui étaient sur les champs de bataille auparavant sont chez eux. Donc, ce que je vois maintenant, c'est que de nouveaux groupes se forment à nouveau : Je pense que c'est une bonne chose, parce que ce n'est pas nécessairement un acte de rébellion contre Hay'at Tahrir al-Sham, mais cela dit qu'il y a une place pour ceux qui ne veulent pas se battre sous la bannière de Hay'at Tahrir al-Sham. Il y a une place pour eux. Et je pense que ce théâtre de guerre, ce djihad doit être facilité pour tous ceux qui veulent aller sur place et affronter Bachar al-Assad*.

Q : De manière réaliste, quel est selon vous le meilleur résultat pour les rebelles et les habitants d'Idlib ?

R : Pour ce qui est de ceci, je considère qu'il faut demander au peuple syrien. Il va falloir qu'ils se demandent : d'accord, allons-nous dans la direction que nous voulions prendre il y a quelques années ? Si la réponse est oui, alors poursuivons ce que nous sommes en train de faire. Si nous n'allons pas dans la direction qui allait apporter le plus de bénéfices au peuple syrien, alors c'est à eux de dire : nous voulons faire des changements ici, nous voulons faire des changements là. Nous voulons que telle et telle chose se passe différemment. Je pense que pour eux, accepter les choses telles qu'elles sont est une décision en soi. Ils doivent s'engager et dire : non, nous ne voulons plus ceci, nous voulons cela, faisons les choses différemment, gardons cela tel quel. Cela signifie que tous les contre-pouvoirs dans ces territoires libres doivent avoir leur mot à dire, ils doivent élever la voix et faire des demandes qui vont essentiellement endiguer la marée de la façon dont les choses se passent. Si nous examinons la situation actuelle du point de vue de l'observateur, si les tactiques qui sont utilisées actuellement étaient efficaces il y a cinq ou six ans, le fait est que la réalité du terrain a changé, les tactiques doivent changer, la structure de la manière dont les choses sont faites doit changer. Je pense donc que les Syriens doivent vraiment se pencher sur la question et qu'ils vont devoir prendre une décision, et assez rapidement !

Q : Pourriez-vous également parler un peu des services publics et de l'impact de la hausse du prix du dollar sur des choses comme l'électricité, l'eau, le prix des biens ? D'après votre expérience personnelle, quels sont les impacts par exemple ?

R : Eh bien, comme tout le monde le sait, la loi César adoptée par l'administration américaine a été conçue pour affaiblir l'économie, pour affaiblir le pouvoir de Bachar al-Assad à Damas. Eh bien jusqu'à présent, nous n'avons pas vraiment vu cela, alors que nous avons vu la dépréciation de la lire syrienne par rapport au dollar, une grande partie de ce qui a été affecté, je dois dire, a été dirigé contre le peuple syrien moyen. Le prix du pain est très cher, le prix du diesel, ce qui est important car non seulement il alimente les voitures mais c'est aussi l'un des principaux combustibles que les gens utilisent pour chauffer leurs maisons, et il y a beaucoup de maisons syriennes qui se refroidissent car les prix à l'heure actuelle sont plus de trois fois supérieurs à ce qu'ils étaient il y a un an. Il y a un an encore, un litre de diesel coûtait 250 lires syriennes, aujourd'hui il coûte 820 lires syriennes. Et n'oubliez pas que le Syrien moyen n'a pas un revenu basé sur le dollar. Il n'a que de la lire syrienne. Donc ce qu'ils pouvaient acheter il y a un mois environ, ils ne peuvent plus l'acheter maintenant. Ajoutez à cela les conditions climatiques difficiles, les températures inférieures à zéro, les centaines de milliers de personnes déplacées à l'intérieur du pays, et vous obtenez un véritable gâchis. La Loi César fera-t-elle ce pour quoi elle a été conçu, à savoir affaiblir Assad ? Je pense qu'en soi, nous n'obtiendrons pas cet effet. Si l'administration américaine décidait de prendre d'autres mesures diplomatiques, agissant de concert avec la Loi César, nous pourrions voir un affaiblissement du régime. Mais jusqu'à présent, nous ne l'avons pas vraiment vu.

*Note du traducteur. Bilal parle ici des personnes vivant en Syrie et plus particulièrement dans les territoires libérés du Nord-Ouest. Il a dit à plusieurs reprises dans ses vidéos hebdomadaires que la porte pour entrer en Syrie combattre était maintenant verrouillée et qu'il déconseillait aux gens d'essayer de venir. Pour ceux qui veulent aider la Syrie libre, plusieurs moyens d'actions restent possible :

- Les invocations

- Le financement de l'aide humanitaire (ne donnez pas à l'ONU, car l'aide ne va pas aux Syriens, mais passe par Assad). Voici une bonne association : https://www.justgiving.com/campaign/homes4syria?success=true

- Partager sur les réseaux sociaux ce qui se passe en Syrie

- Essayer d'influencer leurs gouvernements pour qu'ils fassent pression sur Assad, la Russie et l'Iran afin de faire cesser les offensives meurtrières.