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Croissance ou sobriété par Denis Clerc

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Denis Clerc, économiste, est fondateur d'Alternatives économiques.  Voir ses publications..

 

Dans Le Monde du 8 octobre dernier, Philippe Aghion, professeur au Collège de France, signait un article sur – je cite son titre – « Le discours alarmiste sur la dette publique, socialement dangereux et économiquement erroné ». Un titre qui m’avait séduit, tant m’énervent ceux ou celles qui dénoncent les dépenses excessives de l’Etat que les jeunes générations actuelles devront rembourser. Même lorsqu’il s’agit d’améliorer le sort à venir de ces jeunes générations, dans la formation, l’emploi, le logement, ces dépenses collectives sont présentées comme des charges pesant sur l’économie nationale, et augurant d’augmentations d’impôts à venir.

Philippe Aghion balaye cette argumentation, estimant qu’« investir dans l’éducation, la formation, la recherche, l’innovation, la politique industrielle a vocation à doper la croissance ». Doper la croissance ? Mon assentiment a baissé d’un cran. Notre homme est un brillant successeur intellectuel de Joseph Schumpeter, qui voyait dans l’innovation le ressort essentiel de l’économie… et de la croissance. Or, je crois profondément que cet objectif de croissance est devenu mortifère. Longtemps, elle a permis d’améliorer sensiblement les conditions de vie de la population des pays occidentaux et, désormais, de celles des pays « émergents ». Mais en même temps, elle a engendré de profondes inégalités porteuses d’insatisfactions pour ceux qui voyaient le fossé s’élargir à leur détriment et de consommations opulentes pour les bénéficiaires de la manne de la croissance. Aujourd’hui, la nature nous présente la facture d’une planète qui chauffe et voit la biodiversité se réduire chaque jour.

Dans Les Echos du 15 octobre, on apprend qu’il faut 3 tonnes de CO2 pour produire 1 tonne de cuivre, 10 tonnes de CO2 pour 1 tonne de nickel. La voiture électrique ne rejette pas de CO2, mais la fabrication de ses pneus, freins, sièges, habitacle et puces électroniques prend le relais. Les techniques low tech ? Dans un livre récent, François Henry1 cite Philippe Bihouix : « Le numérique (…) mobilise toute une infrastructure, des serveurs, des bornes wifi, des antennes-relais, des routeurs, des câbles terrestres et sous-marins, des satellites, des centres de données… Il faut d’abord extraire les métaux (argent, lithium, cobalt, étain, indium, tantale, or, palladium…), engendrant destruction de sites naturels, consommation d’eau, d’énergie et de produits chimiques nocifs, rejets de soufre ou de métaux lourds », une énumération qui se poursuit sur une page et laisse le lecteur pantois.

Mais il s’agit là seulement des effets de production. Or, la croissance se traduit aussi par des hausses de revenu, donc de consommation supplémentaire (l’effet rebond des écolos). Il faut que nos modes de production soient moins carbonés, mais que les modes de consommation le soient aussi. Nous (les nations « développées ») avons pour responsabilité vis-à-vis de la planète et de nos enfants non pas de viser la croissance, mais des modes de vie plus sobres, donc moins inégalitaires.