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Extinction Rebellion, un mouvement trop radical  ?

La pression sur les politiques est le seul moyen de faire changer les choses

Bloquer la circulation, occuper un lieu public… Début octobre, les militants d’Extinction Rebellion ont lancé une nouvelle vague d’actions dans plusieurs métropoles occidentales. Mais leur “désobéissance civile” au nom de l’urgence climatique est loin de faire l’unanimité.

NON C ’est là sa seule force

 The Guardian (extraits), Londres

Si tout se passe bien, quelques heures après la parution de cette tribune, je serai en cellule. Je le sais : si je rentre chez moi ce soir sans avoir senti se resserrer sur moi l’étau judiciaire, j’aurai échoué. Mon ambition est bizarre ? Non, elle est très raisonnable au contraire.

Si je parviens à mes fins, je ferai partie d’un groupe finalement assez fourni. Dans la dernière vague de manifestations d’Extinction Rebellion [depuis début octobre], plus de 1 400 personnes se sont laissé arrêter à ce jour [à Londres]. La tactique est controversée, mais elle a fait ses preuves. Les suffragettes, Gandhi et sa marche du sel, le mouvement pour les droits civiques, les mouvements démocratiques en Pologne et en Allemagne de l’Est, pour ne citer qu’eux, en ont tous fait un élément clé de leur stratégie. Les arrestations de masse sont un mode de contestation démocratique puissant.

Puissance et brutalité des pollutocrates

Si elles fonctionnent, c’est parce qu’elles font la démonstration que les militants sont déterminés. Quand des gens sont prêts à renoncer à la liberté pour la cause qu’ils défendent, on est plus disposé à les écouter, et plus attentivement. Les initiateurs d’Extinction Rebellion ont tiré de l’histoire des leçons qu’ils entendent mettre en œuvre contre le plus grand péril qu’ait jamais affronté l’humanité : l’effondrement progressif des systèmes qui permettent la vie telle que nous la connaissons.

Il n’y a pas un seul endroit sur terre où l’action des pouvoirs publics soit à la hauteur des catastrophes qui s’annoncent. Cela s’explique notamment par un débat public et un niveau d’information insuffisants autour de cette crise. Mais aussi par l’idée que les risques politiques de l’action sont trop élevés par rapport aux bénéfices qu’on peut en attendre – une idée fausse que les manifestants souhaitent démonter. Mais avant tout et surtout, l’inaction est due à la puissance et à la brutalité des pollutocrates à l’origine du désastre. Les grandes compagnies pétrolières conjuguent fonds publics, lobbying intense et manipulations grossières de l’opinion pour contourner les réglementations environnementales et continuer à engranger des bénéfices indécents.

Notre vulnérabilité est notre force

Ceux qui les combattent n’ont pas une telle force de frappe. Pour nous, impossible d’acheter des chaînes de télévision ou des quotidiens, de mettre des milliards dans des campagnes de lobbying ou de se payer de la publicité dissimulée sur les réseaux sociaux. Nous n’avons qu’une seule force, et c’est notre vulnérabilité. En payant de notre personne et en risquant notre liberté, nous faisons en sorte qu’il ne soit plus possible d’ignorer ce grand enjeu méconnu.

Et, pour l’heure, cette mobilisation est remarquablement payante. Aux côtés des grèves des jeunes pour le climat, Extinction Rebellion a changé les termes du débat mondial sur le climat et la crise écologique. C’est directement grâce à ces mouvements que le Parlement britannique et d’autres institutions politiques ont déclaré l’état d’urgence climatique. Mais ça ne suffit pas. Reconnaître une urgence est une chose, agir pour y faire face en est une autre. Nous devons en faire plus. Et comment pourrais-je dire “nous”, si je ne me pense pas dans ce “nous” ?

 

Le choix entre l’hypocrisie et le cynimse

Ce genre d’action m’expose aux critiques, mais aussi à des poursuites judiciaires, je le sais. Comme d’autres militants en vue, je vais me faire démolir et taxer d’hypocrisie – tel est aujourd’hui le sempiternel refrain qu’on chante pour discréditer les militants pour le climat. Oui, nous sommes des hypocrites. Oui, nous sommes complices des systèmes que nous contestons, oui, la vie est complexe, oui, personne n’a encore jamais atteint la pureté morale absolue. C’est que nous n’avons pas le choix entre l’hypocrisie et la pureté, mais entre l’hypocrisie et le cynisme : mieux vaut se battre pour faire le bien et échouer souvent que ne pas se battre du tout.

Jusqu’à présent, les victimes de la crise climatique sont pour la plupart sans voix et nous restent invisibles. Pour autant, nous savons qu’à tout juste 1 °C de réchauffement planétaire les bouleversements climatiques sont déjà la première cause de migrations forcées, devant la pauvreté ou l’oppression politique. En Somalie, au Mozambique, au Bangladesh, dans les Caraïbes, en Amérique centrale et dans bien d’autres régions du globe, des populations entières perdent aujourd’hui, déjà, leur foyer et leurs moyens de subsistance. Les régions les plus pauvres sont les moins responsables de la catastrophe climatique, et les plus exposées à ses effets. Ce sont elles qui paient le prix de notre consommation à nous. C’est nous qui faisons subir cette crise à d’autres, c’est à nous de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour l’enrayer.

Depuis que j’ai commencé à écrire cet article, la police m’a facilité la tâche en interdisant “toute réunion liée à la ‘rébellion d’octobre’ d’Extinction Rebellion” dans Londres. Loin de me dissuader, cette interdiction draconienne et l’appel à l’extension des pouvoirs de police me renforcent dans ma détermination. Désormais, j’ai la conviction que je me bats pour que notre planète reste habitable, mais aussi pour la défense du droit à manifester. Tel est mon devoir, et j’entends bien le remplir.

– George Monbiot*, publié le 16 octobre 2019 

*Écrivain, militant écologiste et politique, George Monbiot tient une chronique hebdomadaire dans le Guardian.

Lire l’article original sur le Guardian

OUIIl cherche à détruire l’économie

 The Daily Telegraph, Londres

​Avec ses baby-boomers bourgeois qui se dandinent bêtement au son de la techno sur Trafalgar Square, ses babas en pantalons de chanvre qui bloquent les ponts assis en tailleurs sur leurs tapis de yoga, et autres soutiens dans le genre du père du Premier ministre, il arrive parfois qu’Extinction Rebellion (XR) ressemble à un croisement entre un festival du bien-être pour hippies vieillissants et un sit-in de défenseurs du patrimoine. Mais il suffit de gratter un peu pour mettre au jour les racines d’Extinction Rebellion – elles puisent dans le mouvement anticapitaliste, antimondialisation, qui, il y a quelques années de cela, fracassait à coups de briques les vitrines des McDonald’s.

Extinction Rebellion réclame principalement que les émissions de CO2 soient réduites à un zéro absolu d’ici à 2025. Personne de sérieux ne peut croire que cela soit réalisable en à peine six ans sans porter un coup terrible au niveau de vie – le comité gouvernemental sur le changement climatique a suggéré qu’il faudrait attendre 2050 pour que cela devienne possible sans risquer de provoquer un désastre économique.

Jouer sur les peurs liées au changement climatique

Mais c’est justement ce que veut Extinction Rebellion : détruire l’économie. Le mouvement rêve de provoquer le naufrage total du capitalisme industriel pour le remplacer par ce qu’il considère comme une forme utopique et nouvelle de socialisme primitif.

C’est cet idéalisme délirant qui anime depuis des années les mouvements antimondialisation et Occupy ; il est ici simplement rebaptisé pour jouer sur les peurs liées au changement climatique. Si XR arrive bon dernier pour prendre ce train-là en marche – même Greta Thunberg était déjà sur le coup avant son apparition –, il s’efforce de s’en arroger la propriété exclusive en hystérisant le discours jusqu’à formuler d’absurdes prophéties apocalyptiques, comme “la Terre meurt” et – à en croire l’homme qui a retardé le décollage d’un avion du London City Airport le 10 octobre – “il ne reste plus que deux générations d’êtres humains”.

Retour à l’époque préindustrielle

XR dit exiger des puissants qu’ils nous communiquent les faits scientifiques, mais les “faits” en question n’ont que peu de rapport avec l’hyperbole rhétorique du mouvement. La Terre se réchauffe d’un dixième de degré Celsius par décennie et le niveau de la mer monte d’environ 3 millimètres par an – un problème, certes, mais qu’un monde riche devrait pouvoir résoudre, à la fois en s’adaptant et en éliminant à terme les émissions de gaz à effet de serre. Ce problème sera bien plus difficile à régler si l’on nous interdit une économie de marché.

Dans un de ses premiers manifestes, XR appelait même à mettre un terme aux emprunts portant intérêt. On ne sait pas trop comment les militants pensent que le monde pourra investir dans l’énergie verte ou s’adapter à la montée du niveau des mers s’il ne peut obtenir des capitaux de la part des investisseurs – à moins d’enfermer les ingénieurs dans des camps de travail à la soviétique.

Je doute que beaucoup des partisans de XR aient vraiment envie de ramener la planète à la misère de l’époque préindustrielle. Je soupçonne la plupart d’entre eux de ne pas prendre leurs exigences au sérieux, ni même d’avoir analysé le projet politique du mouvement – tout ce qu’ils veulent, c’est faire connaître leurs inquiétudes quant à l’environnement. Ils devraient cependant veiller à ne pas prôner des solutions qui d’une part ne permettraient pas de répondre au changement climatique et d’autre part entraîneraient l’humanité sur la pente de la pauvreté généralisée et de l’extinction.

– Ross Clark, publié le 12 octobre 2019