Algérie : comment le clan Bouteflika s'est fait piéger

 

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Les proches du président Abdelaziz Bouteflika ont été contraints de jeter l'éponge en quelques heures.

Source Le POint Récit.DE NOTRE CORRESPONDANT EN ALGÉRIE, ADLÈNE MEDDI

Comme des fugitifs. Ou plutôt comme des gangsters en costume quittant précipitamment dans leur bolide la banque qu'ils viennent de braquer. Non, cette scène n'est pas sortie du film d'action « Heat », mais Michael Mann, son réalisateur, n'aurait pas fait mieux en termes de film noir. Nous sommes le dimanche 10 mars face à la sortie souterraine du parking VIP des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), d'où jaillissent en trombe berlines et fourgons noirs aux vitres fumées, tandis qu'un hélico de la police genevoise suit le cortège vers l'aéroport de Genève-Cointrin, là où attend sur le tarmac le Gulfstream de la présidence algérienne. Aux HUG, la direction de l'hôpital remercie le personnel, qui souffle enfin après le départ de l'encombrant patient dont la présence a provoqué une saturation complète du standard et des boîtes mail de l'établissement, provoquée par des milliers d'appels et de messages d'Algériens, ironiques ou sérieux, demandant des nouvelles du président !

Abdelaziz Bouteflika, hospitalisé au 8e étage depuis le 24 février, est donc sur le point de rentrer en Algérie. Ses frères, Saïd et Nacer, ainsi que l'équipe de sécurité, encadrent l'évacuation. Ici, aucun médecin étranger : l'équipe des soignants est algérienne, il faut limiter les fuites. La division médicale a été intégralement privatisée par la présidence algérienne : c'est de la sous-traitance, une externalisation des services. Les HUG ne louent que les murs et le matériel. « Bouteflika est sous "menace vitale permanente" en raison d'une atteinte systémique de ses réflexes corporels. Son problème principal ? Il présente de hauts risques de faire des fausses routes, c'est-à-dire que des aliments peuvent être dirigés vers ses voies respiratoires, ce qui peut entraîner une infection pulmonaire grave. En langage médical, on parle de broncho-aspiration. »

« Boutef », la fin de vingt ans de règne

2 mars 1937 Naissance d'Abdelaziz Bouteflika à Oujda. Pendant la guerre d'Algérie, le jeune homme s'engage dans l'Armée de libération nationale. Il est proche de Houari Boumediene, le deuxième président de l'Algérie indépendante.

1962-1963 Ministre de la Jeunesse, des Sports et du Tourisme.

1963-1979 Ministre des Affaires étrangères.

1979-1980 Ministre-conseiller du président de la République.

1981-1987 Accusé d'extorsion de fonds, il est contraint à l'exil.

1999 Candidat « indépendant » adoubé par l'armée algérienne, il est élu à la présidence avec 73,79 % des voix, en pleine guerre civile (élection contestée par ses concurrents).

2004 Bouteflika organise un référendum en vue de l'adoption d'une Charte pour la paix et la réconciliation. Il offre le pardon aux islamistes encore dans le maquis en échange de leur reddition.

2013 Il est victime d'un AVC aux lourdes conséquences.

11 mars 2019 Il renonce à se présenter à un 5e mandat.

Humiliation. L'avion emmenant le président décolle l'après-midi du dimanche 10 mars, direction la base militaire de Boufarik, au sud d'Alger. Entre-temps, un autre avion présidentiel est en partance d'Alger vers la France. Est-ce un émissaire ? Nos sources parlent de Ramtane Lamamra, qui était à bord pour expliquer le « plan » de la transition aux Français. Cet ancien ministre est en tout cas une pièce maîtresse de la séquence actuelle. Sitôt le retrait de Bouteflika annoncé, il a en effet été nommé par décret vice-Premier ministre.

Depuis quelques jours, le clan panique, le navire prend l'eau de partout, entre défections et « trahisons » : les partis de l'allégeance se taisent, les vénérables anciens combattants de l'Armée de libération nationale s'insurgent, et même là, en cette fin d'hiver genevois, le sort s'acharne : alors que l'avion de Bouteflika vole vers Alger, une plainte est déposée pour « suspicion d'enlèvement d'une personne incapable de discernement » par une Algérienne résidant au Mont-sur-Lausanne, dont l'avocate a aussi demandé le placement sous curatelle du président Bouteflika ! Une humiliation de plus pour le cercle du président.

A Alger, personne ne bouge, officiellement. Les soutiens du système ont disparu dans la tempête soulevée par le million de manifestants rien que dans la capitale deux jours auparavant. Le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, apprenant qu'il fera partie des premiers sacrifiés sur l'autel de la « transition », est pris de malaise et admis à l'hôpital militaire d'Alger (il n'en sortira que vingt-quatre heures avant l'annonce par Bouteflika du report de la présidentielle). Certains ministres ne se donnent même pas la peine de rejoindre leur bureau, et le Palais du gouvernement, « l'immeuble aux mille bureaux », à Alger centre, semble déserté par les fonctionnaires, qui se font tout petits.

Ce dimanche, jour de retour du président fantôme, la grève générale commence à toucher tous les secteurs : même dans certains départements de Sonatrach, le géant pétrolier, les cadres font un sit-in, quittent leur poste et crient : « Non au cinquième ! » Dans les universités, profs comme étudiants se révoltent contre l'avancement des vacances, une décision du ministère de l'Enseignement supérieur pour vider les campus et tuer dans l'œuf le début d'une large mobilisation. Juges, avocats, médecins, enseignants, architectes, fonctionnaires du Trésor public, imams, comédiens, collégiens et même écoliers dénoncent le jusqu'au-boutisme du régime Bouteflika.

 

85aa431212cbf9c4fd3113ff61edbedd.jpg Pouvoir. Le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, et le président Abdelaziz Bouteflika sur une vidéo diffusée le 11 mars par Canal Algérie.

 

« Trouvez une solution ». Dans les arcanes du pouvoir, après le troisième vendredi de mobilisation, les tractations vont bon train. De hauts fonctionnaires de la présidence et des « services » font discrètement appel à deux diplomates aguerris : Lakhdar Brahimi, 85 ans, ancien envoyé spécial de l'ONU en Syrie, qui ambitionne de remplacer Bouteflika et va présider la Conférence nationale inclusive promise par le président ; et Ramtane Lamamra, qui, avant de revenir au premier plan, avait rejoint l'ONG International Crisis Group.

Tout le monde se pose la même question : comment sortir du piège avant la date limite des validations des candidatures par le Conseil constitutionnel, mercredi 13 mars à minuit ? Petit à petit, l'idée du report de l'élection s'impose. « Trouvez une solution, on parlera aux frères[Bouteflika] après », leur dit un haut cadre de la présidence. Problème, il n'y a aucune assise constitutionnelle à un report de l'élection. Le clan présidentiel est coincé entre la rue, qui se radicalise et expose une somme de revendications toujours plus importante, et l'armée, qui refuse de payer les pots cassés. « Le clan s'est fait piéger, explique un sherpa de la présidence. L'ex-Premier ministre Sellal, les hommes d'affaires Kouninef et Haddad et même le Premier ministre Ouyahia ont mis la pression sur Saïd Bouteflika, qui hésitait jusqu'à début février à se lancer dans la folie du cinquième mandat. Sans Bouteflika, ils sont finis. » Mais l'urgence est là : il ne faut pas provoquer la rue et jouer la montre si nécessaire. Au QG de la campagne de Bouteflika, ce dimanche 10 mars, on veut pourtant encore y croire. Dans la Villa blanche, prêtée, comme à chaque élection, par le milliardaire et ami de Saïd Bouteflika Réda Kouninef, qui se trouve au fond d'une impasse non loin de l'ambassade de France, les responsables de la campagne semblent perdus, mais, face au visiteur, ils jouent la sérénité : « Nous avons eu les proches de Bouteflika tout à l'heure, le président va rentrer et on continuera à travailler avec nos équipes ici. »

Quelque chose bouleverse pourtant ce beau scénario. Devant un parterre d'élèves officiers, le chef d'état-major de l'armée, Ahmed Gaïd Salah, fait un long discours où il change d'éléments de langage : plus question de sévir contre les « dérives » des manifestations de la rue, aucun mot sur la « sécurisation de la présidentielle », aucune allusion, même de loin, au chef des armées, Abdelaziz Bouteflika. Une phrase retiendra l'attention de tout le pays et des autres décideurs : « L'armée et le peuple partagent la même vision de l'avenir. »

 

 

Vidéo. Abdelaziz Bouteflika renonce à briguer un cinquième mandat.

 

Lâchés par l'armée. C'est le coup de grâce. Les Bouteflika semblent lâchés par le puissant patron de l'armée. « Il n'avait pas le choix, il est le garant de la solidité des institutions et de la stabilité du pays. Il devait choisir : un cinquième mandat qui mettrait le pays en danger ou se ranger du côté de la demande du peuple », explique un ancien gradé. Dans le laboratoire de la présidence, et en l'absence des frères Bouteflika coincés dans le Gulfstream au-dessus de la Méditerranée, la décision est prise. On revient donc au point zéro, le report, ce qui arrange aussi bien les islamistes du Mouvement pour la société de la paix (MSP), dont le leader l'avait proposé dès fin 2018, que les cercles oligarques, qui « auront le temps de s'adapter à de nouvelles configurations », selon un cadre de la sécurité.

En fin de journée, une ébauche de solution émerge : le marché passé en décembre 2018 (puis abandonné) entre le président du MSP, tendance Frères musulmans, Abderrezak Makri - qui se voit comme l'Erdogan du Maghreb et rêve de remplacer la figure vieillissante de Rached Ghannouchi - et Saïd Bouteflika pour reporter d'une année la présidentielle d'avril 2019. Cet accord a été rendu caduc après l'intervention du haut commandement de l'armée et l'ex-DRS (services secrets, officiellement dissous en 2016), qui ne voulaient pas laisser un accord se dérouler hors des cadres imposés par plusieurs cercles très puissants au sein de l'État.

 

64fff9c4a45740a3a790aa5fd1e0060d.jpg Vigilants. Alger, le 12 mars. Au lendemain du retrait de la candidature du président, les manifestants ne veulent pas se faire voler leur victoire.

 

Claque. Quand l'avion présidentiel atterrit sur la piste de Boufarik, la fratrie des Bouteflika sait déjà qu'un autre jeu commence. Sans eux. La suite est publique. En cette fin d'après-midi du 11 mars, on fait dire au président sortant, dans son annonce, qu'il n'a en réalité jamais envisagé de se présenter à un cinquième mandat. C'est une claque de plus pour l'entourage de Bouteflika. « C'est une manière de se dédouaner des agissements de ceux qui parlent en son nom », croit savoir une source judiciaire qui s'attend à des dépôts de plainte officiels pour faux et usage de faux. Car plusieurs questions se posent : qui a écrit la lettre de candidature à un cinquième mandat lue au nom de Bouteflika par son directeur de campagne au Conseil constitutionnel ? Comment se fait-il que Bouteflika lui-même affirme aujourd'hui qu'il n'était pas au courant qu'il était candidat ? « C'est une bombe qui fera beaucoup de mal à ceux qui ont usurpé la fonction de président de la République, mais, d'un autre côté, ceux qui mèneront la transition, auteurs de cette lettre, devraient aussi être poursuivis pour les mêmes motifs », explique-t-on du côté des « services ».

La transition annoncée, déjà rejetée par la rue et une majorité de l'opposition, est surtout une terrible partie de poker menteur§

Et la rue fit entendre sa voix

10 février 2019 L’annonce par le président algérien (82 ans) de sa décision de briguer un 5e mandat déclenche un mouvement de contestation sur les réseaux sociaux. 

22 février Premières manifestations contre le 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Elles rassemblent des dizaines de milliers de personnes, en dehors de tout cadre politique. Les manifestations, à l’exception de quelques affrontements à Alger, se déroulent dans le calme et sans intervention des forces armées. 

24 février Alors que le chef de l’Etat algérien est admis dans un hôpital à Genève pour, officiellement, procéder à des examens médicaux de routine, des centaines de personnes défilent à nouveau malgré un important dispositif policier. Manifestations à Paris.

25 février Le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, écarte implicitement l’hypothèse d’un renoncement de Bouteflika en affirmant que « les urnes trancheront ». « Les élections auront lieu dans moins de deux mois et chacun choisira librement », dit-il, tout en mettant en garde contre des « dérapages sérieux »

26 février Environ 500 étudiants se regroupent au sein de l’université d’Alger aux cris de « Non au 5e mandat ! », « Bouteflika, dégage ! » ou encore « Algérie libre et démocratique ! ». Ils sont rejoints par plusieurs milliers de personnes dans le centre de la capitale. 

1er mars Des dizaines de milliers d’Algériens se retrouvent à nouveau dans les rues de la capitale et des principales villes du pays. 

3 mars Dépôt officiel de la candidature du chef de l’Etat. 

8 mars Raz de marée humain dans les rues d’Alger (plus de 1 million de manifestants) et dans les grandes villes du pays. 

10 mars Bouteflika rentre à Alger. ` 

11 mars Le président annonce le retrait de sa candidature et le report de l’élection présidentielle