Il n’y a pas de doute : dans le futur, les vagues de chaleur seront plus fréquentes, plus intenses

 

Le climatologue Hervé Le Treut appelle, dans une tribune au « Monde », à réfléchir à la gestion à long terme des territoires.

LE MONDE | 26.07.2018 à 07h30 • Mis à jour le 26.07.2018 à 12h42 | Par Hervé Le Treut (professeur à la Sorbonne Université et à l'Ecole polytechnique, directeur de l'Institut Pierre Simon Laplace et membre de l'Académie des sciences...

 

Après les incendies meurtriers à Mati, à l’est d’Athènes le 25 juillet.

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Nous savons par ailleurs que les gaz à effet de serre restent pour la plupart très longtemps dans l’atmosphère : un surplus de CO2 introduit à un instant donné dans l’atmosphère n’aura disparu que de moitié après cent ans, et nous ne disposons pour le moment d’aucune méthode prouvée pour accélérer le temps très long qui permet à l’atmosphère de se « nettoyer ». Nous cumulons donc des émissions de gaz à effet de serre qui, par ailleurs, ont été rapidement croissantes : 1 milliard de tonnes de carbone par an immédiatement après la seconde guerre mondiale, 10 milliards aujourd’hui. Le réchauffement futur et toutes ses conséquences les plus directes (fonte de la banquise arctique, relèvement du niveau de la mer, atteintes à la faune ou à la flore…) sont ainsi le résultat inéluctable de nos émissions passées. L’accord de Paris [du 12 décembre 2015] n’envisage aucun retour à un statu quo ante, qui serait impossible, mais « simplement » une atténuation du réchauffement, en le limitant à un niveau inférieur à 2 °C, alors que son niveau actuel est proche de 1 °C (calculé par rapport à la période préindustrielle).

Kineta (Grèce), le 24 juillet. Les incendies dans ce village proche d’Athènes ont tué 74 personnes.

Une portée politique capitale

Il n’y a pas de doute : dans le futur, les vagues de chaleur seront plus fréquentes et/ou plus intenses. Les modèles dessinent même un paysage global des zones de réchauffement futur en bon accord général avec les évolutions que l’on peut déjà observer. Cette dimension globale du problème, commandée par le mélange rapide et constant des gaz à effet de serre par l’atmosphère, a même une portée politique capitale : elle peut être responsable d’injustices climatiques majeures, parce que les régions émettrices de gaz à effet de serre et celles qui sont ou seront impactées par ces gaz ne seront pas nécessairement les mêmes.

Mais la dimension territoriale des problèmes climatiques est tout aussi importante, et elle se heurte à une difficulté majeure : nous ne saurons pas localiser les pics de chaleur dans l’espace et dans le temps avec précision avant longtemps, voire jamais. La circulation atmosphérique, qui décide très largement quelle région est touchée à un moment donné, a un caractère trop largement chaotique et imprévisible pour que des prévisions fiables soient possibles au-delà d’une semaine d’échéance. Bien sûr, la communauté scientifique travaille de manière forte à mieux définir les causes de chaque événement, ou encore à reculer les limites de la prévision, en s’appuyant sur la mémoire de l’océan et des sols par exemple. Mais aujourd’hui le climat change déjà, et la question qui peut éclairer à court terme la prise d’action à un niveau régional n’est pas tant de savoir pour chaque événement jusqu’où l’être humain est responsable, mais bien de définir les critères qui permettront de se préparer, sur un territoire donné, à un futur nécessairement différent. Pour cela, il faut élargir l’analyse aux différentes dimensions du rôle de ces territoires.

LE RÉCHAUFFEMENT FUTUR, ET SES CONSÉQUENCES LES PLUS DIRECTES, SONT LE RÉSULTAT INÉLUCTABLE DE NOS ÉMISSIONS PASSÉES

 

D’abord, les émissions de gaz à effet de serre sont largement dépendantes de phénomènes dont la gestion se définit à l’échelle des municipalités, des départements ou des régions : transport, logement, filières agricoles, transition vers des formes décentralisées de production d’énergie… C’est aussi à l’échelle des territoires que l’on peut donner une image concrète des conséquences du changement climatique, et définir des stratégies pour s’y adapter. Les nécessités de l’adaptation aux changements à venir imposent ainsi des contraintes parallèles à celles de l’atténuation, et cela dans tous les domaines, qu’il s’agisse de diminuer les îlots de chaleur, la pollution de l’air ou la gestion des forêts et des feux. L’échelle territoriale est donc celle où se confrontent naturellement des enjeux et des risques de natures très différentes : changement climatique, conservation de la biodiversité, pollutions à très longue échelle de temps, problèmes sociaux et politiques. Et les nécessités de décision se situent à très court terme, tout en engageant un futur plus lointain.

Les événements climatiques extrêmes, tels que la canicule actuelle, impliquent bien sûr d’abord une action immédiate pour apporter le secours nécessaire à toutes les personnes qui seront affectées de manière directe. Mais ils sont aussi une occasion de réfléchir plus largement à ce que peut être la gestion d’un territoire soumis à des contraintes diverses, incomplètement prévisibles, souvent liées les unes aux autres, et en évolution rapide. Un travail récent effectué sur la région Nouvelle-Aquitaine par un conseil scientifique que j’ai présidé pour le groupe Acclimaterra montre, à partir des contributions de centaines de scientifiques, qu’il existe dans nos laboratoires une information riche permettant de mieux dessiner ce que peut être la gestion préventive d’un territoire, qui lui permette à la fois d’être prêt face à la répétition d’événements climatiques majeurs, et de participer, à son niveau, en préservant et utilisant ses atouts, à la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Hervé Le Treut a dirigé l’ouvrage collectif « Anticiper les changements climatiques en Nouvelle-Aquitaine pour agir dans les territoires » (Comité scientifique régional Acclimaterra, 2018, Edition Région Nouvelle-Aquitaine), disponible sur le site Acclimaterra.fr