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Patrick Boucheron : «J’observe un climat anti-intellectuels qui m’inquiète»

 

L’historien, dont l’émission sur France Inter ne sera pas reconduite l’année prochaine, s’émeut du manque de considération pour la parole universitaire dans le débat public, alors qu’elle devient de plus en plus nécessaire.
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Patrick Boucheron, en 2021. «Je crois en la capacité qu’a l’histoire d’être une ressource d’intelligibilité pour aujourd’hui.» (Richard Dumas/Agence VU)

par Clémence Mary

publié le 30 mai 2023

 

Après l’été, ce n’est pas à la Maison de la radio que l’historien Patrick Boucheron fera sa rentrée. Producteur depuis deux saisons d’Histoire dechaque dimanche, le professeur au Collège de France, spécialiste de l’Italie médiévale, s’est vu notifier par la direction de France Inter – par lettre et une brève entrevue – la fin de son émission. Cette nouvelle intervient alors que d’autres animateurs doivent quitter la chaîne en fin de saison, comme Jean Lebrun, autre producteur d’émissions d’histoire, ou Laure Adler, productrice de l’Heure bleue. Signes de l’émoi suscité, des messages d’incompréhension et de soutien adressés par de nombreux auditeurs à la médiatrice de Radio France, ou encore un tweet de l’historienne Ludivine Bantigny, intervenante régulière de l’émission, «s’étonnant» de l’annonce a été lu 1,3 million de fois.

Pour l’auteur de Conjurer la peur et cosignataire de l’Histoire mondiale de la France (Seuil, 2013 et 2017) cette décision, justifiée pour des raisons budgétaires, envoie un mauvais signal à l’ensemble des historiens – et au-delà, à la communauté universitaire. Car montrer que l’histoire n’est pas une vérité univoque et mettre les discours à l’épreuve des faits sont des missions de service public plus que jamais nécessaires, estime-t-il, dans une ambiance sociale et politique propice aux falsifications du passé et du réel.

Comment avez-vous reçu l’annonce de la fin de votre émission ?

 

J’ai été surpris par l’absence de justifications éditoriales. L’émission avait été installée en septembre 2021 sur des critères politiques, comme une réponse à la dégradation du débat public, à l’approche d’une élection où l’histoire risquait d’être instrumentalisée. Ses raisons sont-elles moins impérieuses aujourd’hui ? Et les «raisons budgétaires» invoquées ne sont pas sérieuses : difficile de produire une émission moins chère, puisqu’elle consistait à inviter gratuitement des universitaires. Quant au ton et à la teneur de l’entretien qu’Adèle Van Reeth a livré au Monde, ils ne nous aident pas à ne pas y voir un signe politique. Lorsqu’elle affirme que «France Inter n’est ni de droite ni de gauche !», qui cherche-t-elle à convaincre ?

Adèle Van Reeth s’est justifiée en affirmant que l’histoire n’a pas disparu de l’antenne, car d’autres émissions lui sont consacrées…

Il y a une différence de nature entre l’approche d’un journaliste et celle d’un historien. Les podcasts de Philippe Collin sont très bien faits, quant à Stéphanie Duncan ou à Fabrice Drouelle [tous trois cités dans l’interview d’Adèle Van Reeth au Monde, ndlr], ils seront sans doute étonnés d’apprendre qu’ils font des émissions d’histoire. Pendant longtemps on a opposé l’art du récit à la pensée critique. Le premier tient au talent narratif et oratoire de journalistes, de conteurs ou d’écrivains qui entraînent avec eux le public, quitte à ce que d’autres, moins vifs mais plus scrupuleux, les corrigent par un travail de fact-checking.

Pourquoi cantonner les historiens à ce rôle si peu flatteur ? L’histoire n’est pas une vérité absolue, et sa fabrique doit être racontée par ceux qui la produisent. Ce n’est pas révolutionnaire mais c’est de plus en plus nécessaire : ce qu’il y a de mensonger dans cette illusion lyrique d’une histoire qui coule de source, c’est qu’elle exalte toujours des continuités et des identités. C’est ainsi que la région Auvergne-Rhône-Alpes veut nous raconter à Gergovie «nos ancêtres les Gaulois» dans un méga-musée dont l’argumentaire, purement idéologique, méprise tranquillement toutes les avancées de la recherche historique.

Quelle vision de l’histoire avez-vous tenté de porter sur l’antenne ?

D’abord, une vision collective, en organisant des débats engagés mais argumentés tout en racontant simplement l’histoire. Les historiens sont armés et suffisamment ouverts pour s’adresser directement au public. L’histoire n’appartient pas aux historiens. Je n’ai jamais voulu en défendre le pré carré mais au contraire l’ouvrir à tout ce qui la déborde, et notamment la diversité des usages sociaux de l’histoire. C’est pourquoi nous invitions aussi des dessinateurs de BD, des cinéastes, des metteurs en scène, tous ceux qui rendent le passé vivant et vibrant.

Nous traitions de sujets parfois pointus – la mondialisation par le prisme de l’histoire des Mongols, ou populaires – la série Kaamelott, avec Alexandre Astier. On peut montrer l’histoire en train de se faire sans tomber dans l’entre-soi d’une historiographie jugée ennuyeuse. L’histoire est toujours une enquête, et c’est ce qui la rend captivante – les gens s’intéressent plus aux égyptologues qu’aux pharaons !

A quelle distance de l’actualité un historien doit-il se situer ?

Quand j’accepte de participer à des émissions d’actualité, j‘essaie de ne pas commenter les événements comme un éditorialiste mais en restant fidèle à la définition foucaldienne de l’intellectuel spécifique : quelqu’un qui parle à partir de son travail, sans s’enivrer de son propre pouvoir de dire. Quand je parle du rapport entre Macron et Machiavel, je ne fais pas de la radio une tribune pour y clamer mes opinions.

Dans une émission, les opportunités pour évoquer l’actualité au prisme dupassé sont multiples : commémorations, controverses… Parfois, la concordance des temps est évidente – comme au début de la guerre en Ukraine – parfois moins. Quand nous parlons de Démosthène, à l’occasion de la publication de ses discours, nous posons des questions très actuelles : qu’est-ce que la parole politique, l’éloquence parlementaire ? Le parler vrai peut-il faire rempart contre un pouvoir autoritaire ?

Votre conception de l’histoire est finalement assez politique…

Je crois en la capacité qu’a l’histoire d’être une ressource d’intelligibilité pour aujourd’hui. La manière de la transmettre, avec une certaine distance, vaut prise de position, pour résister à l’arrogance du présent. Un exemple : entre 2021 et 2022, le nom d’Eric Zemmour a bourdonné comme un bruit de fond dans le paysage médiatique. Nous n’en n’avons pas parlé pendant trois mois.

Après l’annonce de sa candidature, nous avons invité l’historien Laurent Joly pour parler du rôle de Vichy dans la Shoah. La mise au point était nécessaire car il y a des faits qu’il est de notre devoir de libérer du règne de l’opinion. Et pas seulement les faits : toutes les interprétations ne se valent pas. Si quelqu’un affirme que Pétain a sauvé les Juifs français en livrant les Juifs étrangers, il n’est pas question d’en débattre comme d’une hypothèse mais de combattre un mensonge.

En deux ans, le nom de Zemmour n’a été prononcé qu’une seule fois dans l’émission pour parler de ce qu’il désigne : la falsification de l’histoire. Ce thème est revenu à maintes reprises, lorsque nous évoquions la Turquie contemporaine avec Orhan Pamuk, l’affaire Céline, mais aussi la guerre oubliée en Syrie.

En quoi les historiens peuvent-ils éclairer notre présent ?

L’histoire est une pratique de diagnostic du présent, une manière de faire surgir de nouveaux objets de curiosité en variant l’angle du regard. S’intéresser au passé permet de comprendre en quoi aujourd’hui diffère d’hier, de se demander si ce qu’on nous présente comme événement décisif est si saillant, ou si d’autres mutations plus sourdes ou inattendues ne vont pas plus bouleverser notre quotidien. Réfléchir à ce qui fait événement était d’ailleurs le propos de l’ouvrage Quand l’histoire fait dates (Seuil, 2022). Chacun sent confusément que flotte aujourd’hui, dans l’air, quelque chose d’un peu inquiétant. Et quand le temps se gâte, ce n’est jamais une bonne idée de refermer les espaces d’intelligence collective.

J’observe aujourd’hui un climat anti-intellectuels qui m’inquiète. Il faudrait commencer à s’entendre sur ce qu’est un intellectuel, et sa légitimité à s’exprimer dans l’espace public : l’autorité académique y participe, de même que la capacité à s’adresser au public de manière précise, probe et généreuse. Ce n’est certainement pas le fait de conseiller les gouvernants ni d’exciter la ferveur – ou la détestation – des réseaux sociaux qui vaut accréditation : l’invitation à déjeuner à l’Elysée ne fait pas le sociologue.

Votre analyse s’élargit-elle au-delà du cas des historiens ?

Voyez le traitement médiatique de la réforme des retraites. Combien d’heures des éditorialistes, des intellectuels ou pseudo-philosophes en ont-ils disserté ? Et un jour à la matinale de France Inter, un économiste inconnu du grand public, Michael Zemmour, enseignant-chercheur à l’université de Paris-I, a révélé par son «parler vrai» les approximations – pour parler poliment – de la communication gouvernementale. Paisiblement, un spécialiste fort de son travail et non d’une autorité symbolique qu’il s’imagine détenir, met des discours à l’épreuve des faits. J’y vois une victoire de l’esprit public, signe de l’importance de considérer la parole des chercheurs.

Quel rôle la radio a-t-elle joué dans votre formation intellectuelle ?

Adolescent, j’écoutais surtout la radio de nuit. Ce n’était pas des émissions d’histoire mais un espace de parole vivante, de libre expression, qui ouvrait une fenêtre sur l’époque. On aura beau produire et réaliser des programmes raffinés sur le plan narratif, la radio est d’abord pour moi le calme feutré d’un studio, une parole, une hésitation, un silence. Mes souvenirs ne sont pas liés à un savoir mais relèvent de cette émotion. C’est pourquoi j’observe avec un peu de tristesse la «plateformisation» – intitulé de la politique générale de Radio France – du service public.

L’antenne ne peut pas devenir le marché d’occasion des podcasts. Ou alors soyons cohérents et prenons le parti d’Amazon contre les librairies indépendantes, de Twitter contre les journaux, de son écran contre les salles de théâtre et de cinéma, et faisons advenir un monde où l’on ne peut trouver que ce qu’on cherche, et aimer que ce qu’on sait déjà devoir aimer. Je préfère un monde où l’on se laisse surprendre par une programmation, attirer par quelque chose qui se dit, une émotion qui nous agrippe.